Les Cahiers de Douai s’émancipent-ils de la poésie traditionnelle ?

Introduction

Etymologiquement, le terme « poésie » provient du mot grec « poiesis » signifiant « création ». Dès ses origines, ce mot est donc associé à un processus créatif et novateur. C’est dans cette perspective que s’inscrit Rimbaud à travers les poèmes composant les Cahiers de Douai, écrits en 1870, qui ont une dimension plutôt moderne. Cela nous amène à nous poser la question suivante : les Cahiers de Douai s’émancipent-ils de la poésie traditionnelle ? Ce sujet implique de réfléchir sur le lien entretenu par les Cahiers de Douai avec la tradition poétique. En effet, l’oeuvre se distingue d’une certaine manière de la tradition, mais d’un autre côté, cette affirmation est à nuancer : on trouve dans les Cahiers de Douai certains éléments traditionnels également. Rimbaud semble donc osciller entre tradition et modernité. Ainsi, il s’agira de se demander : dans quelle mesure les Cahiers de Douai s’inspirent-ils de la tradition poétique, tout en réussissant à s’en libérer ? En apparence, il semblerait que les poèmes soient tous modernes et s’émancipent de la tradition. Or, en réalité, la poésie rimbaldienne reste tout de même traditionnelle à certains égards. En vérité, cette frontière ténue entre le respect de la tradition et son émancipation reflète un jeune poète qui se cherche encore.

I- Des poèmes modernes, qui s’émancipent de la tradition

  1. Les thèmes contemporains sont abordés.

Les poèmes des Cahiers de Douai abordent des thèmes contemporains. En effet, ils ne se limitent pas aux thèmes usuels et lyriques de la nature, la mort, l’amour. Rimbaud va inclure d’autres thématiques non traditionnelles, en poésie : il s’intéresse en effet au monde moderne et va y faire référence. Cela explique pourquoi « Le Dormeur du val » met en scène la guerre franco-prussienne de 1870 : lors d’une de ses fugues, le poète se retrouve face au cadavre d’un jeune soldat, ce qui va lui inspirer ce poème. Autrement dit, il réagit aux enjeux contemporains, dénonçant même la cruauté et l’horreur de la guerre qui a lieu. En outre, il va même aller jusqu’à inclure des figures repoussantes et non-poétiques : son rejet des thèmes traditionnels transparaît à travers l’inclusion de la modernité mais aussi de la trivialité. Cela se voit notamment dans « Vénus anadyomène », poème dans lequel Rimbaud tourne en dérision le mythe de Vénus, déesse de l’amour et de la beauté, en la transformant en vieille prostituée hideuse. Ainsi, les thématiques abordées confèrent à ce recueil une grande modernité.

2. La forme ne respecte pas la tradition

De plus, les formes poétiques employées par Rimbaud ne respectent pas toujours la tradition. En effet, la poésie est un genre extrêmement codifié : il s’agit d’écrire en alexandrins ou en octosyllabes, de se conformer au sonnet ou à la ballade… Mais le poète ne respecte pas ces toujours ces règles et s’amuse, expérimente avec la forme poétique, pour explorer de nouvelles manières de s’exprimer. Cela peut être en ne tenant ni compte des règles de ponctuation, ni des césures régulières, en proposant de nombreux rejets et contre-rejets qui vont à l’encontre de l’idéal d’équilibre de la poésie traditionnelle, mais aussi en détournant la forme globale du poème. Cela transparait notamment dans « Le Bal des pendus » qui présente des strophes irrégulières, ce qui est d’autant plus moderne que c’est une provocation : ce poème est un pastiche de « La Ballade des pendus » de François Villon, ballade respectant cette forme traditionnelle. 

3. Un détournement des genres littéraires

Enfin, l’originalité et la modernité de Rimbaud tiennent aussi du détournement qu’il effectue des différents genres littéraires. En effet, il ne cloisonne pas les genres, la frontière peut être poreuse, ce qui est très moderne puisque traditionnellement, on sépare bien le roman, du théâtre, de la poésie par exemple. Mais Rimbaud ne se préoccupe pas de ces distinctions. Cela transparait notamment lorsqu’il crée une parenté entre sa poésie et le genre romanesque. Ainsi, il nomme un poème « Roman », son poème « Ophélie » se compose de chapitres. Et « Le Dormeur du val » possède une chute, tout comme une nouvelle. Il emploie également des personnages du théâtre dans ses poèmes, par exemple en convoquant Tartuffe dans « Le Châtiment de Tartufe » ou Ophélie, personnage de la tragédie Hamlet de Shakespeare, dans le poème éponyme. Il crée même une parenté avec la peinture, en parodiant le tableau « La Naissance de Vénus » de Botticelli, présentant la déesse sortant d’un coquillage,  dans « Vénus anadyomène », qui présente une femme laide sortant d’une baignoire.

II – Une poésie qui reste tout de même traditionnelle à plusieurs égards

  1. Les références à d’autres auteurs montrent que l’on s’inscrit dans une tradition poétique et littéraire. 

Pour autant, nous ne pouvons pas affirmer que la poésie de Rimbaud se détache entièrement de la tradition poétique et littéraire. En effet, Rimbaud reconnaît l’autorité des grands auteurs en les considérant comme une source d’inspiration : ses nombreuses références à des poètes canoniques montrent qu’il entre en discussion avec la tradition. Ce faisant, il ne s’en détache donc pas réellement. A ce titre, nous pouvons citer « Le Bal des pendus », qui est une parodie de « La Ballade des pendus » de François Villon. Mais dans l’acte même de parodier, Rimbaud prend pour modèle un poète traditionnel ! Cette même démarche se retrouve également dans « Ophélie », poème directement inspiré de la tragédie de Shakespeare Hamlet. Rimbaud va en effet réécrire sous forme poétique le suicide d’Ophélie, ce qui montre qu’il s’inscrit bien dans la tradition poétique et littéraire.

2. Rimbaud reprend les formes traditionnelles.

De plus, Rimbaud ne va pas toujours faire preuve d’originalité formelle. En effet, il va reprendre certaines formes poétiques qui ne sont pas modernes mais traditionnelles, celles de la ballade et du sonnet. En respectant ces formes et en suivant les règles édictées par la tradition, Rimbaud se contraint à effectuer un exercice de style codifié tel que prôné par les grands poètes canoniques. C’est ce que l’on remarque notamment dans « Vénus anadyomène », poème prenant la forme du sonnet traditionnel, se composant d’alexandrins répartis en deux quatrains puis deux tercets.

3. Il reprend également les thématiques traditionnelles de la poésie

Enfin, l’inscription de Rimbaud dans la tradition se fait également de manière thématique. En effet, nombreux sont les poèmes qui proposent une description méliorative de la nature, qui traitent d’amour ou qui présentent des femmes. Ce sont pourtant des thématiques typiquement traditionnelles. A titre d’exemple, nous pouvons citer « Roman », poème dans lequel Rimbaud va décrire une nature harmonieuse, belle, accueillante, mettre en valeur ses premiers émois d’adolescent quand il rencontre une femme… cela n’est pas sans rappeler la tradition littéraire qui compte la nature, l’amour et les femmes parmi les thématiques les plus récurrentes et à l’origine de l’inspiration des poètes !

III – Cette oscillation entre tradition et émancipation de la tradition reflète un jeune poète qui se cherche encore

1. Refus de l’autorité

Si Rimbaud oscille entre poésie traditionnelle et poésie moderne, s’il tient compte de la tradition mais s’en émancipe également, c’est aussi parce qu’il refuse toute autorité (d’où ses relations familiales complexes puisqu’il est en conflit avec sa mère, ses fugues…) et cela transparaît dans sa poésie : Rimbaud est très jeune quand il écrit, il n’a pas encore dix-huit ans, il est donc en pleine crise d’adolescence, en pleine crise identitaire. En effet, cela se voit dans ses rapports avec les figures d’autorité qui seraient placées au-dessus de lui : immédiatement contournées, moquées, critiquées ou évitées : cela justifie le caractère moderne de ses poèmes et son émancipation créatrice. Cela fait également de Rimbaud un poète maudit, qui se sent en marge des autres hommes, s’isole et rejette la société. C’est en ce sens que l’on peut comprendre « Ma Bohème » : dans ce poème, Rimbaud s’isole, se marginalise, loin des hommes, et trouve refuge en la nature qui devient presque une figure maternelle réconfortante et protectrice. Cela lui inspire d’ailleurs une sorte d’art poétique, ce qui souligne bien à quel point il refuse l’autorité : il devient lui-même celui qui fait les règles, pour ne pas se soumettre à celles des autres.

2. Il est volontairement provocateur par rapport aux Anciens.

C’est dans cette perspective que l’on comprend son caractère provocateur par rapport aux Anciens. En effet, nous l’avons vu, Rimbaud est très jeune quand il écrit, c’est pourquoi il cherche ses marques, son style d’écriture, il expérimente différentes formes, différentes manières de dire et de s’exprimer. D’où le fait qu’il s’appuie sur la tradition tout en la rejetant, en la parodiant : il est obligé de se fonder sur ce qui existe déjà pour proposer par la suite quelque chose de nouveau. Il va donc « loin, très loin » comme il le met en valeur dans le poème « Sensation » : il repousse les limites et s’aventure dans ce qui peut sembler contraire à la poésie. Autrement dit, comme il découvre la poésie et l’écriture poétique, il s’inspire forcément des modèles traditionnels qui s’imposent comme des exemples à suivre, qui lui donnent une ligne directrice : mais c’est pour mieux s’en émanciper par la suite. Dans le poème « Vénus anadyomène », par exemple, il parodie le mythe de la déesse de la beauté et de l’amour en la présentant comme une vieille prostitué hideuse, afin d’inspirer du dégoût au lecteur.

3. Mais l’acte même de s’émanciper de la poésie traditionnelle fait de lui un poète traditionnel.

Rimbaud s’émancipe donc de la tradition, mais paradoxalement, devient ce faisant un poète de la tradition, et s’inscrit parmi les chefs de file d’une poésie plus moderne, émancipée des règles strictes érigées par les poètes traditionnels, aussi bien formellement que thématiquement et même linguistiquement. En effet, nombreux sont les poètes qui vont faire preuve d’audace langagière (notamment en employant des mots grossiers voire vulgaires), thématique (en incluant des thèmes prosaïques et non-poétiques en poésie) ou encore formelle (en jouant avec la forme prise par le poème). C’est un aspect que l’on retrouve notamment chez Apollinaire, qui mentionne les transports en commun et les grands travaux que subit la ville de Paris dans son poème « Zone », ou encore qui inclut le dessin dans ses poésies à travers ses calligrammes.

Conclusion

Ainsi, les Cahiers de Douai s’inspirent de la tradition poétique dans une certaine mesure : il y a des similarités, mais aussi des différences, qui font de ces poèmes des textes modernes et novateurs, qui s’émancipent de la poésie traditionnelle. Et l’on comprend que cette oscillation constante entre modernité et tradition reflète le jeune âge d’un poète qui se cherche encore. Le refus de l’autorité et la parodie consistent tout de même en un hommage rendu à la tradition : l’acte de la détourner revient à la considérer comme telle. Nombreux seront les poètes qui s’inscriront dans une démarche similaire : nous pouvons citer Tristan Corbière et son poème « Le Crapaud », un sonnet inversé, qui reprend le traditionnel thème de la comparaison poète-animal, mais le détourne en dévalorisant ce premier, comparé à un crapaud. 

Cette publication a un commentaire

Laisser un commentaire