Introduction
En littérature, le mensonge est très largement dénoncé à travers la mise en scène de menteurs vicieux, égoïstes, intéressés et malhonnêtes. Et pourtant, ce n’est pas dans cette perspective que s’inscrit la pièce de théâtre Le Menteur de Corneille, dans laquelle le mensonge fait plutôt l’objet d’une valorisation. Pourtant, Corneille ne cautionne par pour autant ce comportement malhonnête. Dès lors, cela nous amène à nous demander si Le Menteur fait uniquement l’éloge du mensonge. Cette question implique d’étudier le traitement du mensonge, qui, à première vue, est valorisé. Mais à vrai dire, le mensonge en lui-même ne fait pas l’objet d’un éloge : il sert simplement de ressort dramatique et comique. Ce sont surtout les capacités du menteur qui sont valorisées. Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure Le Menteur valorise seulement le mensonge, et non plutôt le menteur. En apparence, il semblerait que la pièce consacre l’éloge du mensonge. Or, en réalité, elle met surtout en avant les capacités intellectuelles de celui qui ment. En vérité, c’est le théâtre en tant qu’illusion mensongère qui est mis en valeur.
I – Eloge du mensonge
1. Outil de séduction efficace
Dans Le Menteur, le mensonge est d’abord utilisé comme un outil de séduction par Dorante. En effet, il ment afin d’impressionner et d’intéresser les femmes qui l’entourent. Il cherche à être au centre de l’attention et à générer l’admiration des femmes, mais aussi des hommes. Cela transparaît dès le premier acte : Dorante ment concernant son parcours, il prétend revenir des guerres d’Allemagne et être un soldat. Il effectue des récits épiques de ses prétendues aventures, afin de séduire les femmes et de générer l’admiration des hommes, se présentant donc auprès de tous comme un héros. Ainsi, le mensonge est ici un outil de séduction efficace, puisque le personnage de Dorante, qui en réalité provient de Poitiers, serait moins intéressant aux yeux de ses interlocuteurs s’il disait la vérité. C’est d’ailleurs ce que souligne Isabelle : “Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paraître,/Non pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il veut être” (III-3).
2. Permet de se faire une place dans la société
De plus, le mensonge permet aux personnages de se faire une place dans la société. En effet, en manipulant son entourage et en se faisant passer pour quelqu’un qu’il n’est pas, Dorante se donne une importance supérieure, qui lui permet d’intéresser des personnes qui ne l’auraient initialement pas considéré. C’est ainsi qu’il parvient à intéresser Clarice et Lucrèce, mais aussi Alcippe, qui le perçoit comme un rival au vu de son prétendu statut. Ce faisant, il s’intègre dans cette société hermétique : alors qu’il est un homme ordinaire qui, venant de Poitiers, aurait pu être rejeté par les parisiens, il parvient à se faire une place dans cette société peu ouverte grâce à ses mensonges. Cela transparait notamment lors de l’acte II : Alcippe, un jeune homme de qualité, se sent menacé par ce Dorante dont il pense Clarice amoureuse. Pour lui, Dorante est un homme extraordinaire et remarquable qui peut lui voler son amante.
3. Le mensonge banalisé : il caractérise tous les personnages de la pièce
Enfin, force est de constater que le mensonge est un trait partagé par l’intégralité (ou presque) des personnages présents dans cette pièce. En effet, dans l’acte III, Clarice et Lucrèce mentent également, elles mettent en place une véritable stratégie en prétendant chacune être l’autre lorsqu’elles réalisent que Dorante les confond. De plus, dans l’acte IV, Lucrèce incite Sabine à mentir à Dorante, à lui faire croire qu’elle a déchiré sa lettre. Cela souligne bien le fait que le mensonge est banalisé, la plupart des personnages de la pièce ment afin de duper ou de plaire à son interlocuteur, et en ce sens il n’est pas dénoncé.
II – Valorisation du menteur
1. Capacités intellectuelles et contrôle de soi
En réalité, c’est surtout le menteur, bien plus que le mensonge, qui est présenté ici de manière élogieuse. En effet, le menteur possède des qualités intellectuelles certaines : il est intelligent, puisqu’il parvient à improviser un mensonge plausible de manière spontanée ; il a de la mémoire, puisqu’il se souvient de ce qu’il a inventé ; il a un grand contrôle de lui-même, puisqu’il est capable de mentir sans paraître confus ni gêné, sans que son interlocuteur ne réalise qu’il ne dit pas la vérité. Cela transparait notamment lorsque même Cliton, qui connait les mensonges de son maître, se fait tout de même avoir : “Obligez, Monsieur, votre valet :/Quand vous voudrez jouer de ces grands coups de maître,/Donnez-lui quelque signe à les pouvoir connaître ;/Quoique bien averti, j’étais dans le panneau.” (II-6). Seul un homme aussi intelligent que Dorante serait capable de duper ainsi son valet averti. C’est d’ailleurs en ce sens que si critique il y a, ce n’est pas une critique du menteur mais de ceux qui se sont fait duper, comme le soulignent Philiste : “Et vous-même admirez notre simplicité :/À nous laisser duper nous sommes bien novices”. (III-2) et Géronte : « L’infâme, se jouant de mon trop de bonté,/Me fait encore rougir de ma crédulité !” (V-2). Il y a donc là un renversement, puisque ce n’est pas le menteur qui est dénoncé mais la faiblesse de ceux qui se sont fait avoir.
2. Parvient à ses fins
De plus, force est de constater que le menteur fait l’objet d’un éloge puisqu’il parvient à ses fins et qu’il n’est pas puni pour ses mensonges. En effet, Dorante parvient à séduire Clarice, à générer la jalousie d’Alcippe tout en évitant un conflit direct avec ce dernier, et à repousser le moment de se marier. Ainsi, il parvient à ses fins grâce à son intelligence qui lui permet d’inventer un personnage qu’il n’est pas : “Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes :/Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins, Ne se brouiller jamais, et rougir encore moins.” (III-4). Même si parfois il est démasqué, comme par exemple à la fin de l’acte V par Géronte, son père, les tensions s’apaisent rapidement… grâce à un nouveau mensonge. En effet, Géronte, très en colère contre son fils suite à la découverte de sa malhonnêteté, se fâche : “Dorante n’est qu’un fourbe ; et cet ingrat que j’aime,/Après m’avoir fourbé, me fait fourber moi-même » (V-2). Mais Dorante apaise les tensions grâce à un énième mensonge : il aurait menti à son père pour séduire Lucrèce. Le mensonge n’est donc pas puni. Et les autres menteurs parviennent à leurs fins également : Lucrèce, qui joue un rôle également afin d’intéresser Dorante parce qu’elle en est amoureuse, parvient à l’épouser à la fin de l’acte V.
3. Une pièce didactique : apprendre à être un bon menteur
C’est pourquoi cette pièce possède une dimension paradoxalement didactique : il s’agit d’apprendre à être un bon menteur. Corneille montre, à travers le modèle de Dorante, comment utiliser son esprit et son intelligence au service du mensonge afin de parvenir à ses fins. Cela se comprend parce que les conséquences des mensonges ne sont pas dramatiques ni tragiques, personne n’est affecté de manière très négative : Alcippe découvre rapidement la vérité acte III et cela le rassure, Clarice n’est pas allée sur un bateau avec Dorante une nuit pour assister à un divertissement musical. Géronte se fâche un peu mais cela n’est que temporaire puisque Dorante l’apaise rapidement, et il est plus en colère contre sa crédulité que contre son fils. C’est en ce sens que l’on comprend le mot de la fin lors du dénouement : Cliton déclare « Comme en sa propre fourbe un menteur s’embarrasse !/Peu sauraient comme lui s’en tirer avec grâce./Vous autres qui doutiez s’il en pourrait sortir,/Par un si rare exemple apprenez à mentir.” (V-7) Dorante est donc érigé comme modèle, comme exemple d’un menteur fin d’esprit. Cela confère donc une dimension didactique à cette pièce.
III – L’illusion théâtrale valorisée
1. Théâtre dans le théâtre : éloge du dramaturge
Si cette pièce semble faire l’éloge du menteur plus que du mensonge, c’est parce qu’elle a une portée plus large : il s’agit en réalité pour Corneille de faire l’éloge du théâtre, et particulièrement du dramaturge. En effet, la mise en abyme du théâtre dans le théâtre permet à Corneille de valoriser celui qui rédige ces pièces, à travers la figure de Dorante. Ce dernier, en effet, semble avoir un rôle de dramaturge et de metteur en scène, puisque c’est lui qui crée l’illusion théâtrale, c’est lui qui dirige et construit l’intrigue à partir de ses mensonges. Cliton d’ailleurs associe le mensonge au divertissement ressenti par le spectateur : “Si comme vous Lucrèce excellait à mentir :/Le divertissement serait rare, ou je meure !” (III-4). Ce faisant, il souligne bien le fait que les menteurs sont comparables aux dramaturges, parce qu’en guidant l’intrigue ils confèrent à la pièce tout son intérêt comique.
2. Eloge du comédien
De plus, le mensonge aboutit à l’éloge du comédien. En effet, tous les personnages qui mentent, et plus particulièrement Dorante, jouent un rôle, portent un masque. Ils disposent donc des qualités requises pour jouer un rôle et duper leurs interlocuteurs. Les personnages n’ont pas tous cette capacité, qui nécessite des compétences particulières. C’est particulièrement visible à travers le personnage de Sabine, acte V : “Je ne puis si longtemps abuser un brave homme.” (V-5) En effet, elle tente de lui faire croire que Lucrèce a déchiré la lettre de Dorante, mais n’y parvient pas : elle n’a pas les compétences nécessaires pour être une bonne comédienne, elle n’a pas assez de contrôle d’elle-même et n’est pas capable de mentir sans se trahir, ni d’avoir assez de force d’esprit pour persévérer dans son mensonge.
Conclusion
Ainsi, cette comédie valorise en apparence le mensonge, banalisé, outil de séduction efficace et employé par presque tous les personnages. Mais ce qui fait surtout l’objet d’un éloge ici est la figure du menteur, un individu possédant de nombreuses qualités intellectuelles qui lui permettent de mentir sans se faire découvrir. Tout cela aboutit à la valorisation du théâtre en tant qu’illusion mensongère : ce sont les capacités du comédien et du dramaturge, donc de Corneille, qu’il valorise lui-même. Le mensonge est une thématique récurrente en littérature et surtout au théâtre, elle se retrouve notamment dans des pièces comme les Fausses Confidences de Marivaux : dans cette oeuvre aussi, le mensonge et les faux semblants caractérisent les personnages et aboutit à un dénouement heureux.
