Peut-on dire d’On ne badine pas avec l’amour que c’est un drame de l’orgueil ?

Introduction

Alfred de Musset s’inspire de sa rupture avec George Sand, qui a été très douloureuse, pour rédiger sa pièce de théâtre On ne badine pas avec l’amour. Dans ce drame romantique, en effet, deux visions de l’amour s’opposent et c’est surtout l’orgueil qui conduit les personnages à leur perte, aucun ne voulant adhérer à la vision de l’autre. Dès lors, nous pouvons nous poser la question suivante : peut-on dire d’On ne badine pas avec l’amour que c’est un drame de l’orgueil? Ce sujet invite à réfléchir sur deux notions : le drame, et l’orgueil. Le drame de l’orgueil, ce serait une pièce de théâtre dont l’orgueil est au cœur de l’intrigue, il est moteur de l’action. Mais le drame de l’orgueil, cela signifie aussi que le dénouement sera tragique, dramatique, malheureux. Dans On ne badine pas avec l’amour, l’orgueil est un des éléments centraux. Pourtant, nous nous ne pouvons pas limiter la pièce à cette thématique : en effet, d’autres thèmes comme l’amour ou encore la religion sont incontournables et moteurs de l’action et de l’intrigue, tout en étant des éléments qui condamneront les personnages à leur perte et scelleront le dénouement tragique. Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure il est possible d’affirmer qu’On ne badine pas avec l’amour est un drame ayant pour seul moteur l’orgueil. En apparence il semblerait que la seule source de malheur soit le drame. Or, en réalité, cette pièce est aussi un drame de l’amour. En vérité, si ces deux dimensions sont mêlées, c’est parce qu’elle a pour but de critiquer la religion, entrave à l’amour et source d’orgueil.

I – On ne badine pas avec l’amour est un drame de l’orgueil.

a)     Orgueil motive l’action de tous les personnages.

L’orgueil est à l’origine de toutes les actions des personnages. Si On ne badine pas avec l’amour peut être qualifié de drame de l’orgueil, c’est parce que sans ce sentiment, il n’y aurait pas eu d’intrigue. En effet, c’est l’orgueil de Perdican qui le pousse à comprendre les raisons pour lesquelles Camille le rejette et cela se voit dès l’acte d’exposition : chaleureux et démonstratif avec celle-ci, elle est bien plus froide et réservée avec lui, elle établit des distances. Cela vexe Perdican et enclenche le cercle vicieux. Mais ce dernier n’est pas le seul à faire preuve d’orgueil : Camille, vexée par l’apparent rejet de Perdican qui choisit Rosette et la demande en mariage, met en place une stratégie de vengeance, en cachant celle-ci derrière des rideaux afin qu’elle assiste à sa conversation avec Perdican, dans laquelle il va révéler ses sentiments pour elle, afin que Rosette soit blessée et Perdican piégé. Mais même les personnages plus secondaires font preuve d’un fort orgueil : le Baron par exemple refuse que son fils, grand médecin, épouse une paysanne. Ainsi, l’orgueil va motiver les réactions et décisions de tous et être à l’origine de l’intrigue.

b)    Orgueil engendre le drame : le triangle amoureux

Mais si la pièce est un drame de l’orgueil, c’est aussi parce que c’est à cause de l’orgueil que l’œuvre se termine de manière tragique, par la mort de Rosette, ce qu’annonce le titre On ne badine pas avec l’amour, véritable avertissement à valeur didactique. En effet, toute la pièce se construit sur une gradation dans la fierté et l’ego : il est évident que Camille et Perdican s’aiment, mais aucun des deux ne l’avouera à l’autre. Et cela occasionne aussi un crescendo dans leurs stratégies de vengeance : Perdican, piqué dans son orgueil que Camille le pense fou amoureux et en détresse, manipule et utilise Rosette afin de lui prouver le contraire. Camille, vexée de constater que Perdican en séduit une autre (et pas n’importe qui : sa sœur de lait), manipule et utilise également Rosette afin de se venger, en la forçant à se cacher derrière des rideaux acte III scène 6 pour assister à leur déclaration d’amour réciproque. Cela crée donc un triangle amoureux qui se termine de manière tragique puisque non seulement Rosette meurt sous le choc face à la révélation acte III scène 8, mais en plus Camille et Perdican, suite à cela, sont condamnés à ne jamais pouvoir vivre leur amour.

c)     Orgueil de Musset par rapport à George Sand

Enfin, force est de constater que si l’orgueil est aussi important dans la pièce, ce n’est pas anodin de la part du dramaturge, c’est une répercussion de ses propres émotions. En effet, Musset écrit On ne badine pas avec l’amour suite à sa rupture avec George Sand. Il s’est fait quitter et cela a causé en lui une forte tristesse ; mais cela a également beaucoup blessé son ego. C’est pourquoi nous pouvons envisager le fait que cette pièce ait un double destinataire : le lecteur bien sûr, mais également son ancienne amante, à qui il montre les conséquences funestes d’un amour blessé, afin de montrer à quel point il souffre de sa situation. C’est d’ailleurs dans cette perspective que l’on peut interpréter l’intertextualité notamment acte II scène 5 : certaines lettres de la correspondance entretenue par les deux amants après leur rupture ont inspiré certaines répliques des personnages. Nous pouvons donc en tirer la conclusion suivante : cette pièce est une réaction d’orgueil de la part de Musset, vis-à-vis de George Sand ; et à travers Perdican et Camille, il s’adresse à elle.

II – On ne badine pas avec l’amour n’est pas qu’un drame de l’orgueil, c’est aussi un drame de l’amour.

a)             Drame romantique : deux visions de l’amour

Nous ne pouvons pas limiter cette pièce à un drame de l’orgueil. En effet, le drame (en tant qu’action mais aussi en tant que dénouement funeste) est également causé par les différentes conceptions incompatibles de l’amour. C’est donc un drame romantique également. Si les personnages n’avaient pas deux visions de l’amour complètement opposées, il n’y aurait pas eu de fin tragique. Perdican perçoit l’amour comme un sentiment naturel et pour lequel il faut prendre le risque d’être blessé, sous peine d’avoir des regrets : cela en vaut la peine. Pour Camille au contraire, l’amour humain est inenvisageable, puisque les religieuses, en lui partageant leur expérience, l’en ont dégoûtée : associé à la tromperie, à la trahison, à la souffrance, il vaut mieux pour elle chercher l’amour divin.

b)             L’amour conduit au malheur.

Enfin, si l’amour est aussi à l’origine du drame, c’est tout simplement parce que si les personnages n’éprouvaient pas ce sentiment, il n’y aurait eu aucun malheur. En effet, si lors du dénouement acte III scène 8 Rosette meurt, sous le choc des révélations de Camille et Perdican, c’est parce qu’elle était sincèrement amoureuse de ce dernier : sinon cette découverte n’aurait eu aucun impact sur elle. De même, si les deux amants sont condamnés à souffrir séparés, une fois Rosette morte, c’est parce qu’ils s’aiment : et le décès de celle-ci leur interdit définitivement de vivre leur amour. Ainsi, l’amour de Rosette pour Perdican, et de Perdican et Camille, est à l’origine de toutes leurs souffrances : « Elle est morte ! Adieu, Perdican ! » (III-8)

III – Enfin, si cette pièce est à la fois un drame amoureux et un drame de l’orgueil, c’est parce qu’elle a pour but de critiquer la religion, entrave à l’amour et source d’ego.

 
 a)     Religion qui enferme et conduit les individus au malheur

La vision de Perdican concernant la religion est catégorique et péjorative : c’est une institution qui condamne ceux qui s’y impliquent trop. La religion et les couvents enferment les individus et les condamnent au malheur. C’est d’ailleurs ce qu’il souligne acte III scène 3 en s’adressant à Camille à travers Rosette au bord de la fontaine, afin de lui transmettre sa propre vision des religieuses : « ces pâles statues fabriquées par les nonnes, qui ont la tête à la place du cœur, et qui sortent des cloîtres pour venir répandre dans la vie l’atmosphère humide de leurs cellules ». Il les présente comme des êtres dépourvus de joie et de tout sentiment positif, qui, loin d’aider le monde, n’apportent que du malheur. Camille, pour Perdican, se condamnerait donc à un malheur certain en se vouant à la religion. C’est pourquoi orgueil et amour sont mêlés pour dénoncer la religion, à cause de laquelle la pièce s’achève sur un dénouement funeste.

b)    Leçon ambiguë : mort de Rosette par souffrance par amour, l’amour terrestre n’est-il pas plus dangereux que l’amour divin ?

Pourtant, force est de constater que le dénouement possède une certaine ambiguïté. En effet, ce drame de l’amour, de l’orgueil et de la religion illustre l’avertissement donné dans le titre : « on ne badine pas avec l’amour », l’amour est un sujet sérieux et plaisanter là-dessus ne peut qu’occasionner de terribles conséquences. Pourtant, tout le propos de Perdican consiste à valoriser l’amour terrestre face à l’amour divin. Cependant, l’amour terrestre n’est-il pas plus dangereux que l’amour de Dieu ? En effet, Rosette meurt suite à l’amour qu’elle a ressenti pour Perdican, le choc de la révélation a été trop fort pour elle. Cela laisse donc songeur : s’autoriser à aimer, en courant le risque de souffrir, est-ce véritablement préférable si la conséquence est aussi funeste.

Conclusion

Ainsi, On ne badine pas avec l’amour est un drame de l’orgueil, puisque c’est l’orgueil qui engendre l’action et le dénouement tragique. Mais c’est également un drame de l’amour, un drame romantique, puisque cette pièce oppose deux visions de la passion qui engendrent le drame. C’est donc une pièce qui mêle ces deux dimensions afin de critiquer la religion, entrave à l’amour et source d’orgueil. C’est dans cette perspective que s’inscrit également La Princesse de Clèves, roman de Madame de Lafayette, dans lequel l’amour s’oppose (et perd) en apparence face à la vertu, mais en réalité face à l’orgueil. Le personnage éponyme refuse d’épouser Nemours de peur qu’il ne l’aime plus un jour.

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