Introduction
La poésie moderne remet en question la frontière entre auteur et lecteur, permettant ainsi qu’un dialogue se crée entre les deux. Dans cette perspective s’inscrit Francis Ponge et son recueil La Rage de l’expression : il invite son lecteur à entrer dans son atelier poétique et à explorer l’activité poétique dans son élaboration même. C’est en ce sens qu’un critique a affirmé, concernant cette oeuvre, qu’elle donnait à voir « l’écriture en plein travail et se regardant travailler ». L’écriture en plein travail renvoie à la conception même du poème, et sous-entend que le poème n’est pas encore abouti : il est en cours de création. Cela implique la présence d’erreurs, d’hésitations, mais aussi d’efforts et de souffrance. L’écriture se regardant travailler, c’est l’écriture qui commente son propre processus scripturaire, mettant en relief ses insuffisances ou encore ses enjeux. Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure La Rage de l’expression permet au lecteur de pénétrer dans l’atelier du poète. En apparence, il semblerait que le but de Ponge à travers ce recueil soit d’inviter le lecteur à assister à la création poétique du poète. Or, en réalité, ce recueil marque également la volonté de Ponge d’adopter un regard scientifique sur le monde. En vérité, cela aboutit à la création d’un art poétique : Ponge développe une réflexion sur la poésie et ses capacités.
I – Le poète donne à voir l’écriture en plein travail et se regardant travailler
1. Un journal de bord d’expérimentations poétiques
Si Ponge donne à voir « l’écriture en plein travail et se regardant travailler », c’est parce que La Rage de l’expression semble s’imposer comme un journal de bord d’expérimentations poétiques. En effet, le poète fait part de ses hésitations et de ses réflexions. Il émet certains commentaires, n’hésite pas à ajouter des astérisques afin de commenter son propre travail. Cela transparait notamment dans la section « Le Carnet du bois de pin », dans laquelle Ponge va se laisser des notes pour orienter son travail : « Il faut qu’à travers tous ces développements (au fur et à mesure caducs, qu’importe) la hampe du pin persiste et s’aperçoive. » De plus, il va y déconsidérer son travail des derniers jours et des dernières pages, tout en finissant par énumérer les résultats auxquels il est parvenu. Cela montre à quel point la poésie fait l’objet d’un travail en continu, l’écriture est « en plein travail » : le poète modifie, revoit et critique sans cesse ses écrits précédents. Et cela souligne aussi le fait que le poète « se regarde travailler » : il commente échecs et réussites du processus scripturaire auquel il se soumet. Ainsi, La Rage de l’expression ressemble à un journal de bord référençant et répertoriant les expériences poétiques et leurs résultats.
2. Le caractère inachevé
C’est en ce sens que l’on comprend pourquoi le recueil a un aspect inachevé. En effet, comme Ponge commente et met en valeur les modifications de ses textes, comme il pointe du doigt les potentielles limites nécessitant une amélioration, cela confère à l’oeuvre une impression d’inachevé, comme si sa création n’était pas encore aboutie ni terminée. C’est aussi en ce sens que le poète donne à voir « l’écriture en plein travail et se regardant travailler » : si l’oeuvre présentée est achevée, alors le lecteur ne peut pénétrer dans l’atelier du poète et assister au processus créatif. Cela est notamment visible dans « La Mounine » qui s’achève par « etc………… » ce qui souligne bien que le processus créatif n’a pas de fin : comme il l’écrit dans « La Guêpe », « La joie est d’abolir et de recommencer. » C’est d’ailleurs en ce sens qu’il est éclairant de rappeler le titre d’un de ses autres ouvrages, singificatif de cette poétique : Pratique d’écriture ou l’inachèvement perpétuel. Ce titre souligne bien le lien entre écriture et absence de fin déterminée, l’écriture est envisagée par Ponge comme un processus infini.
3. L’implication du lecteur
C’est pourquoi le lecteur est invité à entrer dans l’atelier du poète et à assister à la création du poète, au développement de l’activité poétique : il a désormais un rôle à part entière. Cela transparait notamment à travers la présence d’accolades à certains moments, qui proposent plusieurs mots sans trancher : c’est au lecteur de choisir celui qui lui convient le mieux, qui le satisfait le plus. Non seulement Ponge laisse le choix au lecteur, mais en plus il lui laisse le dernier mot, comme si c’était à lui d’achever véritablement l’oeuvre. En d’autres termes, Ponge attend et nécessite une participation et implication active du lecteur qui non seulement assiste au processus d’écriture mais aussi le parachève.
II – Le poète tente surtout d’adopter et de retranscrire un regard scientifique sur le monde
1. La recherche du mot juste, une recherche scientifique
Cependant, si ce recueil met en valeur le poète dans son atelier, il présente surtout la véritable quête de Ponge : la retranscription scientifique et exacte de l’objet décrit. C’est pourquoi en réalité La Rage de l’expression sonne plutôt comme une recherche du mot juste, qui nécessite beaucoup d’efforts et de peine : « Oh ! Qu’il est difficile d’approcher de la caractéristique des choses ! » (« Le Mimosa »). Ponge entre sans cesse en discussion avec la matière linguistique et explore ses capacités à dire authentiquement. C’est en ce sens qu’il commente les insuffisances et l’inexactitude de certains mots : « Pèse n’est pas le mot » (« La Mounine »). C’est dans cette perspective que l’on comprend pourquoi Ponge met en valeur son utilisation du dictionnaire Le Littré, dont il s’inspire afin d’établir certaines définitions ou de faire référence à l’étymologie pour mieux appréhender les sous-entendus du mot.
2. Se faire savant plus que poète
C’est en ce sens que l’on comprend pourquoi Ponge préfère être assimilé au savant qu’au poète : « Je me veux moins poète que savant. » écrit-il dans « La Mounine ». Cela souligne sa volonté de mettre en valeur la primauté de l’objet sur le langage, il accorde plus d’importance à la chose qu’à la langue. C’est ce qu’il met en valeur dans « Berges de la Loire » : « ne sacrifier jamais l’objet de mon étude à la mise en valeur de quelque trouvaille verbale. » Cette interdiction met en valeur l’approche scientifique et savante de celui qui se sert du dictionnaire Le Littré afin d’écrire ses poèmes. C’est pourquoi on comprend ses déclarations niant son activité de poète : « Je ne me prétends pas poète » (« L’Œillet ») ou encore « mon dessein n’est pas de faire un poème » (« Le Carnet du bois de pin ») : Ponge fait preuve de modestie et met en valeur son statut plus proche du scientifique étudiant les objets que du poète considérant que la langue prime sur tout le reste.
3. Donner à voir et à entendre le mot
Mais cette démarche a des limites intrinsèques au langage : le mot ne peut retranscrire la chose, Ponge se heurte à un échec lié à la matière qu’il travaille. C’est pourquoi il va jouer sur les sons et l’aspect visuel afin de mieux retranscrire la chose décrite. Ainsi, dans « La Guêpe », après avoir tenté de décrire le plus authentiquement possible cet insecte notamment en se basant sur son nom scientifique, il compare la guêpe à d’autres insectes pour faire émerger sa singularité. Ces démarches sont d’ordre scientifique. Et afin d’être plus exhaustif, Ponge va jouer sur les différentes sonorités utilisées, les allitérations en « f » et en « v », afin de faire entendre l’insecte décrit. Il va également commenter la graphie du mot « oiseau » dans ses « Notes prises pour un oiseau » : aucun élément n’est épargné. Mais cette entreprise de jouer sur les sons ou la graphie est vouée à l’échec. C’est ce qu’il souligne dans « L’oeillet » : « C’est de quelque chose comme un oeillet qu’il s’agit », et non l’oeillet lui-même. Sa démarche scientifique est donc limitée par la matière poétique.
III – En développant une réflexion sur les capacités et possibilités de la poésie, Ponge développe un nouvel art poétique
1. Singularité de chaque poème
Enfin, cela aboutit à la création d’un nouvel art poétique par Ponge, qui met en valeur sa conception propre et singulière de la poésie : il est « partisan d’une technique par poète, et même, à la limite, d’une technique par poème – que déterminerait son objet », écrit-il dans « Le Carnet du bois de pin ». Cela signifie que pour Ponge, la poésie doit être envisagée comme un travail singulier : non seulement chaque poète aurait recours à ses propres méthodes, et mettrait en valeur ses propres conceptions de la poésie ; mais en plus cela signifierait que chaque poème devrait être unique, singulier. Et même que c’est au poète de s’adapter au thème et à l’objet abordés dans ses poèmes, ce sont eux qui doivent guider la démarche poétique. Cela explique la grande diversité des poèmes composant La Rage de l’expression : Ponge laisserait donc son objet le guider, d’où l’existence de différents processus d’écriture qui caractérisent chaque section.
2. Mêler objets du quotidien, travail scientifique et approche poétique
A la recherche du mot juste, de la transcription exacte de la chose par la parole, Ponge va mêler poésie et définitions, descriptions scientifiques. En intégrant les choses en poésie, il se libère des conventions et des normes mais aussi des significations des termes inclus. Son art poétique repose sur le travail sur le langage qu’il effectue, sur la matière littéraire et langagière qu’il va manipuler afin de fondre poésie et science. C’est en ce sens qu’il écrit : « A partir du moment où l’on considère les mots comme une matière, il est très agréable de s’en occuper. » (Pratique d’écriture ou l’inachèvement perpétuel). Cela souligne son approche originale : les mots deviennent une matière presque concrète, comme argileuse, qu’il s’agit de modeler afin de leur donner la forme souhaitée, qui permettra de mieux retranscrire le coeur battant de l’objet décrit.
3. Du singulier à l’universel : conseils aux poètes
Enfin, si La Rage de l’expression sonne comme un nouvel art poétique, c’est aussi parce que Ponge lui confère une certaine dimension didactique et donne des conseils et des recommandations, mais également des interdictions, qu’il applique lui-même mais qui sont également destinés aux autres poètes. C’est dans cette perspective qu’il déclare « ne sacrifier jamais l’objet de mon étude à la mise en valeur de quelque trouvaille verbale », écrit-il dans « Berges de la Loire » : il établit une consigne qu’il s’impose et qui guide sa plume. Ici, il emploie la première personne du singulier, puisqu’il se regarde en plein processus scripturaire, mais cette interdiction qu’il se donne est aussi destinée aux autres poètes qui le lisent. C’est d’ailleurs aussi pour cette raison qu’il emploie du vocabulaire juridique afin d’établir les devoirs du poète face à l’objet qui lui est supérieur.
Conclusion
Ainsi, La Rage de l’expression permet au lecteur d’entrer dans l’atelier du poète : il donne à voir « l’écriture en plein travail et se regardant travailler », puisque dans ce recueil aux apparences de journal de bord d’expérimentations poétiques et linguistiques, Ponge fait assister le lecteur à l’élaboration du poème, à ses tâtonnements, à ses corrections. Mais d’un autre côté, Ponge manifeste surtout la volonté d’adopter un regard scientifique sur le monde, en se faisant plus savant que poète. Ainsi, il aboutit à la création d’un nouvel art poétique, qui étudie les capacités et les limites de la langue poétique. C’est dans une perspective similaire que s’inscrivent les auteurs de l’Oulipo, l’Ouvroir de Littérature Potentielle, co-créé par Raymond Queneau : ils expérimentent avec la langue.
