En quoi « mes forêts racontent une histoire » dans l’oeuvre d’Hélène Dorion ?

Introduction

Le topos du poète qui effectue une démarche introspective grâce à son contact avec la nature est un thème traditionnel de la poésie et on le retrouve dans le recueil Mes Forêts d’Hélène Dorion. En effet, dans cette oeuvre, la poétesse semble sensible à la nature, au point de la personnifier. C’est en ce sens qu’elle écrit « mes forêts racontent une histoire ». En effet, cette citation est éclairante pour comprendre son ouvrage : « ses » forêts seraient comme un personnage principal, qui structurerait les poèmes autour d’un même fil directeur. Cela peut surprendre puisque cela donnerait à cette oeuvre une dimension romanesque, appuyée par l’emploi du verbe « raconter ». Et c’est d’autant plus intéressant qu’en réalité, il semble y avoir de multiples histoires : aussi bien une histoire personnelle, qu’une histoire universelle, qui propose une réflexion sur la nature et l’humain. Ainsi, il s’agira de se demander pour quelles raisons il est possible d’affirmer que Mes Forêts aurait une dimension narrative qui structurerait des récits intimes et universels ? Dans un premier temps, nous étudierons la multiplicité d’histoires racontées. Dans un second temps, nous nous concentrerons sur la voix des forêts qui racontent. Enfin, nous nous focaliserons sur la présence d’un fil directeur presque narratif qui structure ces voix et ces récits.

I – Les nombreuses histoires racontées

1. Histoire intime

Mes Forêts racontent tout d’abord une histoire intime, celle d’Hélène Dorion. Sa promenade dans la nature lui permet de procéder à une introspection dont elle rend compte poétiquement à travers cette oeuvre. Elle fait référence au passé, ce qui montre bien l’importance que « ses » forêts ont pour elle. De plus, la dimension lyrique rend possible cet accès à l’intime : c’est ce que l’on perçoit dès le poème liminaire, « Mes forêts sont de longues trainées de temps ». Dès le début, Hélène Dorion met en valeur la dimension personnelle de la poésie : son parcours est moins une promenade dans la nature qu’une balade en elle-même.

2. Histoire de la nature

En outre, à cette histoire personnelle se mêle également une histoire naturelle : Hélène Dorion donne la parole aux forêts et elles « racontent une histoire ». Cela transparaît notamment à travers la dimension de témoin du temps qui passe, mise en valeur notamment lorsque la poétesse écrit que ses forêts sont « la mémoire de saisons/qui se lèvent et retombent », ou encore dans son poème « mes forêts sont de longues tiges d’histoire » : en ce sens, elle crée une historicité de la forêt. Mais c’est également visible de manière diffuse dans l’intégralité de l’oeuvre, puisque constamment nous retrouvons des références à la nature, à l’environnement, comme par exemple dans le poème « il fait un temps d’insectes affairés » qui propose une étude météorologique du monde, ayant pour objectif de montrer que le monde moderne souille et détruit la nature. L’histoire de la nature a donc une certaine dimension pessimiste en ce sens.

3. Histoire de l’homme

Enfin, Hélène Dorion raconte aussi l’histoire de l’humanité et cela donne une dimension universelle qui se conjugue avec la dimension intime. En effet, la poétesse retrace le parcours des hommes, de leur origine à l’époque contemporaine. En effet, Hélène Dorion va faire référence aux grands évènements structurants de l’histoire humaine, comme la colonisation, ou encore l’évolution de la technologie. Elle va porter un regard pessimiste sur cette évolution : l’homme ne fait plus attention à la nature, il détruit, parce qu’il est trop orgueilleux et trop focalisé sur les enjeux du monde moderne, dénués de sens comme le souligne le mot-valise « facebookinstagramtwitter ». 

II – La voix des forêts

1. La voix d’Hélène Dorion, musicale et lyrique

Dans cette oeuvre, nous entendons plusieurs voix. Evidemment, on repère la voix d’Hélène Dorion, qui partage ses pensées et son regard sur le monde et sur elle-même. Ce partage s’effectue de manière musicale : c’est en ce sens que l’on peut interpréter l’anaphore « Mes forêts sont » comme un refrain qui crée un rythme dans le poème. De plus, ces effets sonores renforçant le lyrisme de la voix d’Hélène Dorion sont complétés par des jeux de rimes, des jeux sonores, et la récurrence du champ lexical musical. Tout cela rapproche son oeuvre d’un chant. En ce sens, la poétesse semble plutôt chanter que raconter une histoire. 

2. La voix des forêts

Evidemment, Hélène Dorion n’est pas la seule à faire retentir sa voix. Dans cette oeuvre, elle donne aussi la parole à ses forêts en les personnifiant. Ses forêts sont capables de raconter une histoire, pour peu que le lecteur soit attentif et à l’écoute. C’est en ce sens que l’on repère une abondance de verbes de parole dans l’intégralité du recueil, qui caractérise la voix des forêts : « gémir », « chanter », « promettre »… Tous ces verbes font de la forêt un être humain, personnifié, capable de s’exprimer et de se faire entendre et comprendre. C’est d’ailleurs pour cette raison que la forêt transmet des leçons sur le rapport de domination que l’homme noue avec la nature : elle en est la victime et peut élever la voix pour dénoncer les dérives du monde moderne, comme dans le poème « Mes forêts sont des bêtes qui attendent la nuit ».

III – La porosité entre poésie et roman

1. Le refus du recueil et la dispersion thématique

Enfin, force est de constater l’existence d’un paradoxe : Hélène Dorion refuse de considérer que Mes Forêts sont un recueil, et établit une parenté avec le roman à travers l’emploi du verbe « raconter » (« mes forêts racontent une histoire »), comme si ses forêts étaient le personnage principal ou le narrateur d’une oeuvre romanesque ou d’un récit. Pourtant, le fil directeur est ténu : ce ne peut être l’intrigue, même si nous pouvons émettre l’hypothèse que cette dernière tournerait autour de l’évolution de l’humanité et du rapport entretenu par l’homme et la nature. De plus, il n’y a pas de véritable début et de véritable fin : le poème liminaire « Mes forêts sont de longues trainées de temps » renvoie directement au poème final « Mes forêts sont de longues tiges d’histoire » et crée ainsi un effet de boucle, un éternel recommencement. Ainsi, on pourrait remettre en question la parenté avec le récit.

2. Le récit d’une promenade en forêt

Pourtant, nous pouvons lever cette ambivalence à travers un constat : si cette oeuvre possède une certaine parenté avec le récit, malgré son caractère décousu et peu structuré, c’est parce qu’il s’agit d’un parcours poétique inspiré par la promenade en forêt. Mes Forêts en ce sens suit un itinéraire physique, celui d’une balade en pleine nature, mais aussi mental, celui des réflexions que cette promenade inspire à Hélène Dorion. C’est cela qui structure véritablement l’oeuvre : si les poèmes abordent de nouvelles thématiques, c’est parce qu’ils suivent le cheminement de la poétesse et les réflexions variées que lui inspire son parcours dans la nature.

Conclusion

Ainsi, Mes Forêts racontent une histoire, et même plusieurs : une histoire intime, une histoire naturelle et une histoire humaine. Cette oeuvre possède donc plusieurs voix, celles de la poétesse mais aussi celle de la forêt, chacune racontant une ou plusieurs histoires. Cela aboutit à une pluralité générique : Hélène Dorion rend visible un fil directeur qui structure les voix et les histoires racontées, créant une porosité entre poème et roman. Cette poésie, qui mêle l’intime et la nature, s’inscrit dans la lignée traditionnelle de la poésie lyrique, qu’elle renouvelle pourtant à travers une forme et une originalité générique novatrices.