Introduction
Le théâtre moderne se caractérise par la remise en question des éléments constitutifs du genre : l’intrigue, les personnages, le langage. C’est ce que l’on retrouve dans Pour un oui ou pour un non, une pièce de théâtre de Nathalie Sarraute, dans laquelle les deux personnages principaux n’ont pas d’identité et semblent en proie à l’incommunicabilité : ils n’arrivent pas à s’entendre. Cela nous amène à nous poser la question suivante : la dispute, dans cette oeuvre, est-elle une vraie dispute ? Cette question implique de redéfinir la dispute : c’est un conflit généré par un motif déterminé, opposant de manière directe plusieurs personnages, et cette altercation peut se caractériser par de la violence verbale ou physique. Se demander si le conflit est une vraie dispute incite à se demander si cette définition correspond à l’opposition entre H1 et H2. Le problème est le suivant : bien que les deux hommes soient clairement opposés et ne s’entendent plus, leur dispute ne semble pas être une vraie dispute, au sens où elle ne parait pas avoir de motif. Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure le conflit dans Pour un oui ou pour un non redéfinit la notion même de dispute. En apparence, il semblerait que toute altercation soit absente de l’oeuvre. Or, en réalité, les personnages sont en proie à une dispute bien particulière. En vérité, c’est une vraie dispute, qui porte une réflexion pessimiste sur la condition humaine.
I – Une fausse dispute ?
1. Un motif futile
En apparence, il semblerait que nous soyons face à une fausse dispute. En effet, le conflit n’a pas de réel motif : il ne paraît pas justifié ni légitime. C’est pour cela que H2 peine à trouver les bons mots et tente de retarder la révélation du comportement de H1 qui lui a déplu : tout simplement parce que cela ne justifie pas la dispute. H2 le sait, c’est un motif futile et risible. Cela est d’ailleurs confirmé par la réaction de H1 : quand H2 lui dit que c’est une tonalité qui l’a blessé, il n’y croit pas et qui lui demande de répéter plusieurs fois tellement cela lui semble absurde. On comprend alors pourquoi les deux personnages qui appellent l’élément déclencheur « ce rien », à commencer par H2 : autrement dit, celui qui est à l’origine de cet apparent conflit manifeste le fait qu’il est parfaitement conscient du caractère dérisoire de celui-ci, qui n’est qu’un ton de voix, qui ne renvoie donc à rien de concret.
2. Une amitié de longue date
De plus, les deux personnages ont une forte relation amicale, de longue date : un motif futile ne pourrait pas occasionner une vraie dispute qui briserait cette amitié. En effet, à de nombreuses reprises, nous repérons une insistance sur la durée de l’amitié, qui unit H1 et H2. De plus, ils font références à la mère de H2, qui apprécie H1 : cela souligne la force de cette amitié. Chacun va également dresser un portrait élogieux de l’autre, ce qui montre leur estime mutuelle. Et cela va même jusqu’à employer un vocabulaire amoureux : le verbe « rompre » est employé lors de la dispute, alors qu’il caractérise plutôt les relations sentimentales. Ce verbe souligne la force de cette amitié : si H1 et H2 ont une relation amicale qui frôle la relation amoureuse, c’est parce qu’ils s’entendent très bien, ils sont extrêmement proches. Cette amitié ne peut être menacée, en apparence, par un élément futile, et cela fait de la dispute une fausse dispute.
3. Les moqueries des juges
Enfin, si la dispute opposant H1 et H2 semble être fausse et infondée, c’est confirmé par la réaction des juges lors des deux simulacres de procès. La dispute est infondée, elle n’a pas lieu d’être et cela amène les juges du premier procès à qualifier H1 d’homme qui rompt « pour un oui ou pour un non » : les juges se moquent de ce conflit qui n’en est pas. Cette moquerie, on la retrouve dans le second procès, lorsque H1 et H2 s’adressent à H3 et F, qui répètent les paroles prononcées par les personnages et qui rient ouvertement : ils trouvent H2 comique et risible, ridicule. Les procès ont été faits justement pour trancher en faveur (ou non) de la dispute : et dans les deux cas, il a été décrété qu’une dispute n’avait pas lieu d’être.
II – Une dispute tout à fait justifiée.
1. Un conflit qui était latent
Pourtant, force est de constater que la dispute semble toutefois légitime. En effet, le ton de H1 disant à H2 « C’est biiien… ça » est l’élément déclencheur de tensions latentes et croissantes. Autrement dit, nous pouvons en réalité parler de vraie dispute, puisqu’elle catalyse des désaccords profonds et de longue date. En effet, l’amitié entre les deux personnages semblait forte mais nous pouvons remettre en question son existence même, au sens où leurs relations semblent plutôt se caractériser par des oppositions. Cela est notamment visible dans la scène de l’alpinisme, lorsque H2 souhaite s’arrêter pour admirer la vue, et que H1 fait preuve d’une certaine impatience et agressivité parce que lui et les autres randonneurs veulent continuer à avancer. Le conflit entre les deux hommes est en réalité diffus et latent, puisque les rancoeurs sont profondes.
2. Deux personnages qui se méprisent
En outre, H1 et H2 sont deux personnages dont la relation est caractérisée par le mépris. H2 se sent constamment méprisé par H1 : cela transparait évidemment dans le « C’est biiien… ça », révélateur parce que les mots semblent encourageants, mais le ton est condescendant : Nathalie Sarraute invite son lecteur à être sensible aux tropismes, c’est-à-dire aux mouvements qui dépassent le langage comme le ton, un geste, et qui sont plus significatifs que les mots. Ici, ces félicitations apparentes ne marquent en réalité que le mépris de H1 vis-à-vis d’H2. Et inversement, H2 méprise également H1, qui, à ses yeux, représente le bourgeois insupportable qui mène une vie confortable et qui veut sans cesse se montrer et montrer sa richesse.
3. L’impossible réconciliation
Enfin, si cette oeuvre présente une véritable dispute entre H1 et H2, c’est aussi parce qu’elle scelle la fin de leur amitié. Aucune réconciliation n’est possible, ils sont condamnés à devenir ennemis. En cela, ils incarnent le thème traditionnel des frères ennemis qui n’est pas sans rappeler certaines figures mythologiques ou bibliques comme Abel et Caïn ou encore Polynice et Etéocle. C’est en ce sens que l’on comprend pourquoi leur tentative de réconciliation échoue : leur conflit est trop profond, les différents trop nombreux, et le désaccord concernant le vers de Verlaine – désaccord futile encore une fois – ne parvient pas à être dépassé. Ce qui compte n’est pas le motif de leur dispute actuelle, mais le fait que cette dispute marque des tensions profondes et irréconciliables qui ne pourront être dépassées, d’où le fait qu’ils soient en désaccord pour des motifs futiles. Cela se manifeste par l’emploi d’un champ lexical de la guerre : « C’est un combat sans merci. Une lutte à mort. Oui, pour la survie. Il n’y a pas le choix. C’est toi ou moi » mais également par la fin : chaque personnage tranche pour le oui ou pour le non, ce qui scelle leur rupture définitive.
III – Une dispute qui pousse à réfléchir sur la condition humaine.
1. La réflexion élargie
Cette dispute ambivalente incite le lecteur à réfléchir sur les rapports qu’entretiennent les hommes entre eux. Cela se manifeste notamment par l’absence d’identité précise : chaque personnage est nommé à partir d’une lettre (H pour homme, F pour femme) et d’un numéro. Ils n’ont pas de prénom. C’est volontaire de la part de Nathalie Sarraute : il s’agit ici pour la dramaturge de faire réfléchir ses lecteurs à travers des personnages non identifiés et peu déterminés. Parce qu’ils n’ont pas de prénom et que chacun représente une archétype (l’homme sensible et marginal pour H2, le bourgeois qui se conforme aux normes pour H1), chacun peut se reconnaitre et réfléchir aux relations humaines qu’il noue.
2. Les limites du langage
Dans cette pièce, Nathalie Sarraute porte une véritable réflexion sur le langage, qui noue les rapports humains puisque c’est un outil de communication permettant à chacun de s’exprimer et de se faire comprendre. Mais le problème est le suivant : les mots engendrent des incompréhensions, des doutes et des altercations. Le langage ne suffit pas et ne permet pas d’exprimer ce que l’on pense réellement. Ce qui est plus significatif va être tout ce qui n’est pas dit, tout ce qui dépasse les limites du langage. La dramaturge porte ainsi une réflexion pessimiste : les mots n’ont plus de sens, les hommes ne parviennent pas réellement à formuler leurs pensées et chacun tente de discerner l’implicite en l’autre, ce qui nourrit les tensions.
3. Les relations humaines se caractérisent par l’orgueil
Ainsi, c’est en ce sens que l’on comprend que la fierté structure les rapports humains. En effet, chaque personnage reste campé sur ses positions et personne ne s’excuse, personne ne tente de comprendre l’autre : chacun considère avoir raison. Les deux personnages ont une perception différente de ce que chacun dit et laisse sous-entendre, et ne veulent pas effectuer de compromis. De plus, H2 retarde le moment de justifier ses émotions, parce qu’il a peur du jugement, il craint la réaction de H1 qui peut le blesser en étant moqueur. Et il ne s’est pas trompé : c’est ce qui s’est produit ! Cette question de l’orgueil et de la peur du jugement caractérise la pièce, mais aussi les relations humaines de manière plus générale.
Conclusion
Ainsi, la dispute dans Pour un oui ou pour un non est assez ambivalente. D’un côté, cela semble être une fausse dispute, parce qu’elle repose sur un motif futile. Mais d’un autre côté, elle révèle de véritables tensions : le conflit était latent, H1 et H2 sont deux hommes très opposés qui se méprisent et qui ne peuvent se réconcilier. Cette dispute incite à réfléchir sur la condition humaine, sur les rapports entre les hommes et sur les limites du langage. C’est dans une perspective similaire que s’inscrit Art, pièce de théâtre de Yasmina Reza, qui met en scène trois hommes qui s’opposent pour un motif futile, qui révèle pourtant de vraies tensions masquées. Mais cette pièce propose un dénouement plus optimiste, puisqu’elle s’achève sur leur réconciliation.
