Dans quelle mesure le plaisir de lire Manon Lescaut tient-il à l’opposition vice-vertu ?

« Je ne suis pas étonné que ce roman, dont le héros est un fripon et l’héroïne une catin qui est menée à la Salpêtrière, plaise, parce toutes les actions du héros, le chevalier Des Grieux, ont pour motif l’amour qui est toujours un motif noble, quoique la conduite soit basse. »

Ce point de vue de Montesquieu correspond-il à votre lecture du texte de l’abbé Prévost ?

Introduction

Au cours du XVIIIe siècle se développe le libertinage en littérature. Les conventions sociales, très strictes, empêchent les individus de vivre comme ils l’entendent. La littérature est donc un moyen pour les hommes de s’émanciper de ces interdits. C’est pour cela qu’on comprend pourquoi Montesquieu écrit « Je ne suis pas étonné que ce roman, dont le héros est un fripon et l’héroïne une catin qui est menée à la Salpêtrière, plaise, parce toutes les actions du héros, le chevalier Des Grieux, ont pour motif l’amour qui est toujours un motif noble, quoique la conduite soit basse. » Des Grieux est décrit par Montesquieu de manière très catégorique et fort peu nuancée : il serait un héros agissant exclusivement par amour, et l’amour serait une raison d’agir toujours haute, noble, vertueuse. Mais cela s’opposerait constamment à ses mauvaises actions, vicieuses. En d’autres termes, si le lecteur apprécie la lecture de Manon Lescaut, ce serait exclusivement lié à cette confrontation entre actions vicieuses et sentiment vertueux qui caractérise Des Grieux. Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure nous pouvons dire que le plaisir de lire ce roman tient à cette tension entre grandeur et bassesse, vice et vertu. En apparence, il semblerait que le roman plaise parce que les héros, peu vertueux, agissent mal par amour. Or, en réalité, les actions de Des Grieux n’ont pas toutes pour motif ce sentiment noble, et inversement sa conduite n’est pas toujours vicieuse. En vérité, le plaisir de lire tient essentiellement à la reconstruction et à la réinterprétation du récit de Des Grieux par Des Grieux, qui génère cette tension entre grandeur et bassesse.

I – Le roman plaît parce que les héros sont peu vertueux et ont peu de morale, par amour ils agissent mal.

a) Amour qui surmonte tous les obstacles, qui triomphe toujours, peu importe le prix.

L’amour qui unit Manon et Des Grieux est un amour d’une puissance et d’une intensité inégalées. C’est pourquoi ce sentiment surmonte tous les obstacles qui tentent de l’entraver, et triomphe constamment, peu importe le prix à payer. En effet, les amoureux n’hésitent pas à se conduire de manière basse et peu vertueuse, mais cela témoigne paradoxalement d’une certaine force vertueuse incarnée par l’amour qui les unit. Par exemple, l’amour sincère et désintéressé de Des Grieux pour Manon, le pousse à commettre des actions peu vertueuses, comme assassiner un homme qui tente de l’empêcher de s’évader de prison. Ce meurtre a surtout pour motif l’amour : Des Grieux est prêt à tout pour libérer Manon qui se trouve dans une cellule différente et qu’il veut tirer de ce mauvais pas.

b) Amour qui occasionne des aventures extraordinaires développant le vice : évolution de Des Grieux de vertu à vice.

Ce qui plaît au lecteur est aussi de constater l’évolution du personnage principal à partir du moment où il tombe amoureux de Manon. En effet, Des Grieux est initialement un homme vertueux. Renoncour reconnait en lui un homme « qui a de la naissance et de l’éducation », mais qui va agir de plus en plus vicieusement. Si au début, il s’offusque d’assister aux escroqueries de Manon et Lescaut, et s’il est fortement choqué par l’incitation de Lescaut à ce que sa sœur se prostitue, son point de vue change progressivement puisqu’il va devenir davantage vicieux. En effet, au fil du roman, il incitera Manon à commettre de mauvaises actions, et ne sera plus du tout outré par l’idée de mal agir : au contraire, il organisera même avec elle des escroqueries et il l’incitera aussi à tendre vers le mal.

c) Les conséquences désastreuses d’un amour qui est prioritaire à tout.

Enfin, force est de constater que cet amour puissant a de terribles conséquences : Manon et Des Grieux n’étant focalisés que sur leur sentiment intense et passionnel, ils ne réalisent pas le mal qu’ils commettent autour d’eux. C’est par exemple ce que symbolise la relation entre Des Grieux et son père : le chevalier quitte la religion au début du roman, ce qui fait de lui un personnage marginal, qui agit contre la morale, contre les attentes de sa famille et contre celles de la société. Il est prêt à décevoir son entourage si cela lui permet de vivre pleinement cet amour. Et cela se parachève avec la mort du père de Des Grieux à la fin du récit : « La Fortune ne me délivra d’un précipice que pour me faire tomber dans un autre. » Si ce dernier n’a pas eu d’autres intentions que celles, vertueuses, de protéger son fils d’une femme qui a eu une terrible influence sur sa vie, il en subit tout de même les conséquences. Ainsi, Des Grieux va choisir l’amour de Manon face à l’amour de son père, et rejeter sa famille en partant s’exiler avec elle en Louisiane, mais cela cause un terrible chagrin chez son père qui en meurt de douleur.

II – Les actions de Des Grieux n’ont pas toutes pour motif l’amour, et sa conduite n’est pas toujours vicieuse : d’autres éléments engendrent le plaisir de lire

a) Des Grieux, un personnage aussi vertueux ?

Force est de constater l’existence d’un paradoxe dans cette œuvre. En effet, si de nombreuses actions de Des Grieux sont vicieuses, il a tout de même une certaine capacité à agir vertueusement. Ainsi, ses intentions sont bonnes et justes lorsqu’il accompagne Manon, même lorsqu’elle est blessée et qu’elle va mourir, jusqu’à la fin : il ne l’abandonne pas, il ne la laisse pas seule, il tente tant bien que mal de l’aider et de la soutenir. Il prend soin d’elle, ce qui montre que ses actions peuvent aussi être vertueuses. La vertu du personnage de Des Grieux semble ainsi reposer sur son dévouement pour Manon et sur la sincérité de ses actions pour elle, malgré ses sacrifices : « Je la perdis. […] Cest tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable évènement. » Son amour pour elle est sincère et ne s’éteint pas à sa mort.

b) Des Grieux, un personnage trop naïf, manipulé par amour.

Il semblerait donc que nous sommes contraints à nuancer notre constat catégorique sur le personnage de Des Grieux. Celui-ci n’est pas uniquement guidé par le vice : de plus, il est même trop naïf et manipulé par amour, il accepte tout au nom de l’amour, même la conduite basse de Manon. Il a foi en ce sentiment : même lorsqu’il est trahi par la femme qu’il aime, même lorsqu’elle est infidèle, il reste persuadé qu’un lien passionné les unit. Sa loyauté est donc à confronter aux mauvais comportements de Manon, qui prétend distinguer chair et esprit dans sa lettre laissée à Des Grieux alors qu’elle s’en va le trahir avec M. de G… M… Mais en voyant l’amour que le chevalier lui porte, et la souffrance que ses mauvaises actions génèrent, elle aurait dû arrêter ses actions vicieuses. Des Grieux, en ce sens, paraît être une victime plutôt qu’un coupable.

c) Mais Des Grieux n’agit pas que par amour, mais aussi par vice.

Pourtant, Des Grieux n’est pas un personnage dont les actions sont uniquement vicieuses par amour pour Manon. Il n’est pas uniquement victime de la situation. Le chevalier est aussi un personnage vicieux : même si, nous l’avons vu, il subit l’influence néfaste de Manon, c’est aussi un homme qui est capable de faire le mal indépendamment de celle-ci. Par exemple, rien ne le force à lui proposer de commettre de nouvelles escroqueries ; rien ne le force à tuer un homme en prison, son arme aurait pu lui permettre de le tenir en retrait et de le forcer à rester éloigné de lui pour s’évader.

III – Le plaisir du lecteur tient surtout à la reconstruction et à la réinterprétation du récit de Des Grieux.

a) Dimension rétrospective du récit.

Mais si le lecteur ressent aussi du plaisir à la lecture de cette œuvre, c’est parce que son aspect divertissant tient également à la dimension rétrospective du récit, narré par un Des Grieux qui sait déjà comment se déroulent les événements puisqu’il narre son histoire après les faits. Cela lui permet d’instaurer des effets de suspense, des effets d’attente, qui stimulent le lecteur : « vous verrez que ce n’est pas sans raison que je me suis étendu sur cette ridicule scène. » Celui-ci sait déjà que ce récit sera tragique puisque Des Grieux annonce la mort de Manon dès le début, et inclut des effets annonciateurs du tragique et de la fatalité, qui montrent au lecteur que le vice sera puni. Ainsi, il a conscience que la mort de Manon symbolise la fin du vice et l’apogée du malheur. Il a donc envie de savoir ce qui se produira pour comprendre comment elle en arrivera à mourir, à quel point ira le vice.

b) Déresponsabilisation de Des Grieux, qui justifie le vice.

En outre, Des Grieux veut aussi chercher à se justifier et à se déresponsabiliser devant Renoncour et par conséquent devant le lecteur également. Il tente de tempérer la bassesse de son comportement. En effet, en narrant son histoire à la première personne et en focalisation interne, il insiste sur son point de vue, sa perception des faits, son interprétation des événements. Il met en valeur l’amour, puissance irrésistible qui l’a conduit à agir de manière peu digne. Pour lui, c’est une justification : il ne voulait pas perdre Manon, il voulait subvenir à ses besoins, alors il lui semblait légitime d’agir de la sorte. De plus, lorsqu’il a une entrevue avec son père en prison, il insiste sur le caractère commun de ces actes : la marginalité n’est que relative, nombreux sont ceux qui commettent des infidélités et des escroqueries. Et pour prouver cela, Des Grieux cite des hommes coupables de ces méfaits, en espérant qu’aux yeux de son père – mais aussi de Renoncour et du lecteur – il soit excusé de ses vices.

c) Réflexion sur la morale

Finalement, en présentant un personnage tiraillé entre le vice et la vertu, l’abbé Prévost propose au lecteur de réfléchir sur la puissance et les conséquences de l’amour, tout en lui transmettant une leçon. Des Grieux s’impose tantôt en tant qu’exemple, tantôt en tant que contre-exemple des bonnes mœurs : cette oscillation constante témoigne bien de la complexité du sentiment amoureux. C’est ce que souligne l’avis de l’auteur : « outre le plaisir d’une lecture agréable, on y trouvera peu d’évènements qui ne puissent servir à l’instruction des moeurs. » Il faut lire ce roman non comme une notice contre la vertu, non comme une incitation à faire le mal, mais comme une exploration des mouvements contradictoires de l’âme humaine, capable de vice et de vertu. Et on peut prolonger cette réflexion en se demandant si Des Grieux a fait preuve d’une totale sincérité en racontant son histoire, ou s’il n’a pas exagéré ou tu certains événements pour paraître plus vertueux : le point de vue unique et la tonalité pathétique génèrent compassion mais aussi scepticisme !

Conclusion

Ainsi, le plaisir de lire Manon Lescaut tient au peu de morale des héros, qui agissent mal par amour : l’amour est une force supérieure qui occasionne aussi le vice. Mais d’un autre côté, les actions peuvent avoir d’autres motifs que la passion, et la conduite peut aussi être vertueuse : le plaisir de lire ne tient pas qu’au développement du vice. Ce qui intéresse le lecteur est surtout la dimension rétrospective, la narration a posteriori des événements, que Des Grieux réinterprète pour se déresponsabiliser. L’amour vécu comme un danger pour la vertu est une thématique traditionnelle de la littérature, que l’on retrouve par exemple dans La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette.

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