Introduction
Etymologiquement, le terme « poésie » provient du grec poiesis signifiant « création ». Cela souligne le fait que dès ses origines, la poésie est envisagée comme un genre en constant renouvellement, qui repousse sans cesse les limites afin d’explorer l’inconnu et de créer quelque chose de nouveau. C’est dans cette perspective que s’inscrit Arthur Rimbaud en écrivant « J’irai loin, bien loin » dans son poème « Sensation ». Aller loin pour Rimbaud, c’est s’émanciper, dépasser les frontières à différents niveaux, et avoir soif de liberté. Pourtant, force est de constater que Rimbaud ne fait pas qu’innover, il respecte également certaines conventions et attentes. Ainsi, il s’agira de se demander si les Cahiers de Douai se caractérisent bel et bien par une dimension créative, libératrice et novatrice. En apparence, il semblerait que Rimbaud soit ce poète transgressant toutes frontières. Or, en réalité, les Cahiers de Douai ne vont pas toujours si loin et se conforment aux conventions. En vérité, il faut envisager cette perspective d’aller plus loin comme une exploration de toutes les possibilités poétiques.
I- Les Cahiers de Douai témoignent de la volonté du poète de dépasser toute frontière, d’aller le plus loin possible.
1. Aller bien loin physiquement parlant.
Si Rimbaud va loin, c’est avant tout de manière physique, géographique. En effet, il se déplace loin puisqu’il explore le monde à travers ses fugues et excursions. Rimbaud est un poète qui vit pour la liberté, qui se déplace de contrée en contrée et qui aime errer, vagabonder sans but. Dans ses poèmes, il présente souvent la figure du poète vagabond qui se promène sans but précis et qui s’inspire de la nature splendide, accueillante et chaleureuse pour écrire. C’est en ce sens qu’il écrit « Sensation » mais aussi « Ma Bohème » : dans ce poème, Rimbaud se compare à un Petit Poucet qui sème des rimes sur sa route, tout en admirant les astres, lors d’une fugue. En d’autres termes, c’est parce que Rimbaud va « loin, bien loin » dans la nature qu’il a de l’inspiration.
2. Aller bien loin dans l’audace.
Si Rimbaud va « loin, bien loin », c’est aussi dans l’audace. En effet, le poète a une approche novatrice et très osée de la tradition et de ses grandes figures de prédilection. Rimbaud n’hésite pas à provoquer ouvertement cet héritage poétique, en désacralisant les figures fantasmées de l’art et en les rendant repoussantes. C’est ce qu’il effectue en écrivant « Vénus anadyomène », un poème très provocateur puisqu’il présente une figure mythique, la déesse Vénus, déesse de l’amour, de la beauté, de manière dégradée : Vénus dans ce poème est une vieille prostituée hideuse, « belle hideusement d’un ulcère à l’anus » ! Loin d’être la sublime jeune femme sortant des eaux comme dans le tableau de Botticelli, elle sort d’une baignoire comparée à un cercueil : Rimbaud va donc très loin dans l’audace puisqu’en plus de désacraliser la figure mythique, il semble parodier l’oeuvre de Botticelli.
3. Aller bien loin dans la construction poétique.
Enfin, si Rimbaud va « loin, bien loin », c’est aussi parce qu’il construit ses poèmes de manière moderne, ne tenant pas compte des règles traditionnelles. En effet, la poésie est un genre extrêmement codifié : il s’agit d’écrire en alexandrins ou en octosyllabes, de se conformer au sonnet ou à la ballade… Mais le poète ne respecte pas ces toujours ces règles et s’amuse, expérimente avec la forme poétique, pour explorer de nouvelles manières de s’exprimer. Cela peut être en ne tenant ni compte des règles de ponctuation, ni des césures régulières, en proposant de nombreux rejets et contre-rejets qui vont à l’encontre de l’idéal d’équilibre de la poésie traditionnelle, mais aussi en détournant la forme globale du poème. Cela transparait notamment dans « Le Bal des pendus » qui présente des strophes irrégulières, ce qui est d’autant plus moderne que c’est une provocation : ce poème est un pastiche de « La Ballade des pendus » de François Villon, ballade respectant cette forme traditionnelle.
II- Les Cahiers de Douai ne vont pas si loin : ils s’inscrivent dans la tradition
1. Reprise des thématiques traditionnelles.
L’inscription de Rimbaud dans la tradition se fait également de manière thématique. En effet, nombreux sont ses poèmes qui proposent une description méliorative de la nature, qui traitent d’amour ou qui présentent des femmes. Ce sont pourtant des thématiques traditionnelles. A titre d’exemple, nous pouvons citer « Roman », poème dans lequel Rimbaud va décrire une nature harmonieuse, belle, accueillante, mettre en valeur ses premiers émois d’adolescent quand il rencontre une femme… ce sont des thèmes traditionnels qui sont abordés depuis les origines de la poésie !
2. Reprise des formes poétiques traditionnelles.
De plus, Rimbaud ne va pas toujours faire preuve d’originalité formelle : il ne va pas toujours « loin, bien loin ». En effet, il va reprendre certaines formes poétiques qui ne sont pas modernes mais traditionnelles, celles de la ballade et du sonnet. En respectant ces formes et en suivant les règles édictées par la tradition, Rimbaud se contraint à effectuer un exercice de style codifié tel que prôné par les grands poètes canoniques. C’est ce que l’on remarque notamment dans « Vénus anadyomène » ou encore « Le Dormeur du val », poèmes prenant la forme du sonnet traditionnel, se composant d’alexandrins répartis en deux quatrains puis deux tercets.
3. Inspiration des auteurs canoniques.
Enfin, aller « loin, bien loin », ce serait se détacher entièrement des auteurs canoniques de la tradition. Pourtant, ce n’est pas ce que fait Rimbaud : en effet, il reconnaît l’autorité des grands poètes en les considérant comme une source d’inspiration. Ses nombreuses références à des auteurs canoniques montrent qu’il entre en discussion avec la tradition. Ce faisant, il ne s’en détache pas réellement, donc il ne va pas « bien loin ». A ce titre, nous pouvons citer « Le Bal des pendus », qui est une parodie de « La Ballade des pendus » de François Villon. Rimbaud prend pour modèle un poète traditionnel ! Cette même démarche se retrouve également dans « Ophélie », poème directement inspiré de la tragédie de Shakespeare Hamlet. Rimbaud va en effet réécrire sous forme poétique le suicide d’Ophélie, ce qui montre qu’il s’inspire de la tradition littéraire.
III- Aller bien loin, c’est explorer toutes les possibilités de la poésie.
1. Exploration linguistique et formelle des genres littéraires.
Pourtant, force est de constater que si Rimbaud ne se détache pas entièrement de la tradition, il parvient tout de même à la détourner et à explorer les possibilités de la poésie. C’est en ce sens qu’il va « loin, bien loin » : parce qu’il explore le langage poétique et ses capacités. En effet, Rimbaud va aussi jouer avec les codes des genres littéraires et mettre en valeur leur porosité : la frontière est fine entre poésie et roman, comme le montre le titre surprenant du poème « Roman », ou encore la forme d’ « Ophélie », un poème se composant de chapitres. Nous pouvons également citer « Le Dormeur du val », un poème à chute, comme les nouvelles. Cette exploration formelle sera poussée encore plus loin par Apollinaire, qui mêle deux arts, poésie et dessin, dans ses Calligrammes.
2. Exploration de l’héritage poétique.
En outre, Rimbaud explore l’héritage poétique en entrant en discussion avec les auteurs de la tradition à travers ses parodies et réécritures. Il détourne la tradition littéraire et va « bien loin » dans la moquerie et le pastiche. Cette démarche cible la poésie, bien sûr, comme le prouve son « Bal des pendus » qui réécrit parodiquement la « Ballade des pendus » de Villon. Mais cela cible également le théâtre : dans « Le Châtiment de Tartufe » Rimbaud fait référence au personnage bien connu des comédies de Molière. Ce faisant, il explore la tradition en la réinterprétant et en renouvelant le regard porté sur celle-ci. Mais paradoxalement, cela revient aussi à lui rendre hommage puisque s’en inspirer revient à la sacraliser en tant que tradition ! Donc aller « loin, bien loin », c’est aussi créer en explorant ce qui existe déjà.
3. Aller si loin qu’il devient un poète traditionnel.
Paradoxalement, Rimbaud va tellement loin dans l’émancipation de la tradition et dans l’inclusion d’une certaine modernité en poésie qu’il inspire d’autres poètes, qui verront dans ses poèmes une sorte d’art poétique dans lequel Rimbaud redéfinit la poésie et le poète. Cela signifie que Rimbaud est allé « loin, bien loin » au point de devenir une source d’inspiration : alors même qu’il était un poète qui s’émancipait des codes, il devient maintenant celui qui établit des codes ! Cela transparait notamment à travers la poésie du XXe siècle, très largement influencée par l’héritage poétique laissé par Rimbaud : les poètes vont s’inscrire dans la même perspective que lui et proposer une approche novatrice originale et moderne, émancipée des codes, qui va « bien loin ». Citons à ce titre Apollinaire, qui mêle dessin et poésie dans ses Calligrammes.
Conclusion
Ainsi, Rimbaud va « loin, bien loin » : du point de vue géographique, de l’audace, et de la construction poétique. Il explore les possibilités formelles de la poésie et du langage poétique et l’héritage littéraire. Mais il s’inscrit tout de même, de par certains aspects, dans la tradition : son audace n’est pas totale. Pourtant, cela ne l’empêche pas de proposer une nouvelle vision de la poésie, qui inspirera d’autres poètes, comme Ponge ou encore Apollinaire, après lui.
