Introduction
Au XVIIe siècle, la plupart des ouvrages scientifiques était rédigée en langue latine, ce qui limitait grandement le nombre de personnes qui pouvaient les consulter à profit. Ces ouvrages ne s’adressaient qu’à un public savant. Mais lorsqu’en 1686, les Entretiens sur la pluralité des mondes sont publiés en français par Fontenelle, ils rendent accessibles à tout lecteur les connaissances scientifiques contemporaines. Dès lors, il convient de se demander : les Entretiens sur la pluralité des mondes peuvent-ils être considérés comme un manuel scientifique ? Cette question implique de s’interroger sur la définition d’un manuel scientifique. Un manuel scientifique, c’est un ouvrage qui expose des théories de manière didactique, afin de transmettre des connaissances de manière objective, sans ornement. Certes, les Entretiens apportent des vérités scientifiques, mais ils ne sont pas pour autant départis d’une certaine dimension fictionnelle, qui s’érige pourtant contre la définition des manuels scientifiques ! Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure les Entretiens s’apparentent à un manuel scientifique qui transmet de manière neutre et sans recours à la fiction des enseignements scientifiques. En apparence, il semblerait que les Entretiens correspondent à cette définition. Or, en réalité, leur dimension fictionnelle et leur forme les empêchent de correspondre totalement à un manuel scientifique. En réalité, c’est justement ce mélange entre sérieux et forme plaisante qui fait l’efficacité de l’enseignement.
I – Les Entretiens peuvent être considérés comme un manuel scientifique
- Ils transmettent les connaissances scientifiques de leur temps
Les Entretiens peuvent être considérés comme un manuel scientifique, parce qu’ils transmettent les connaissances scientifiques de leur temps. En effet, le locuteur principal est le savant, qui est au fait des dernières découvertes scientifiques de son temps. Sa posture est clairement didactique : par exemple, le second soir, il effectue des explications sur les éclipses, afin de montrer à la marquise qu’il ne faut pas les craindre, que leur justification est scientifique. Ce faisant, il lutte contre les fausses croyances et les préjugés. Et la marquise est convaincue : « Je suis fort étonnée, dit la marquise, qu’il y ait si peu de mystère aux éclipses, et que tout le monde n’en devine pas la cause. » Nous pouvons également penser au sixième soir, publié un an après les cinq premiers, lors d’une réédition : le savant revient sur les caractéristiques des planètes et apporte de nouvelles informations, puisqu’entre les deux éditions, de nouvelles découvertes ont été faites. Cela prouve bien que les Entretiens s’imposent comme un manuel scientifique, puisqu’ils exposent les connaissances scientifiques contemporaines et les actualisent !
- Ils font référence à de grands scientifiques connus
En outre, les Entretiens font référence à de grands scientifiques contemporains et à leurs théories, qui sont présentées de manière précise, comme Descartes, Cassini qui a cartographié la Lune, ou encore Copernic. Par exemple, il expose la théorie des Tourbillons de Descartes : les astres sont en mouvement, ils ne sont pas figés, le vide n’existe pas. Il fait également référence au mécanisme de Descartes, qu’il explique dès le premier soir : la nature fonctionnerait comme une machine, et se composerait de différents éléments en mouvement. Ce faisant, il s’inscrit en faveur du progrès : pas de place pour les théories dépassées et erronées dans les Entretiens. C’est pourquoi il s’érige contre les Anciens, dont les connaissances ont été invalidées par la science contemporaine : « les Anciens avaient imaginé je ne sais combien de cercles différemment entrelacés les uns dans les autres, par lesquels ils sauvaient toutes ces bizarreries » (premier soir).
- Ils s’adressent à un large public
Enfin, les Entretiens s’imposent comme un manuel scientifique, en ce qu’ils s’adressent à un large public. Le savant, et à travers lui, Fontenelle, a pour but de transmettre des connaissances scientifiques à la marquise, et par extension à son lecteur. La marquise est ignorante, parce qu’au XVIIe siècle, les femmes ne recevaient pas d’enseignement scientifique. C’est pourquoi ce manuel s’adresse à tous : Fontenelle présente les théories scientifiques de manière simple et compréhensible, et la vivacité d’esprit de la marquise montre que chacun est capable de raisonner et de comprendre un discours scientifique. Mais Fontenelle ne s’adresse pas qu’à ceux qui n’ont pas de connaissances en sciences, ses Entretiens sont destinés à tous, même aux savants : « Je dois avertir ceux qui liront ce livre, et qui ont quelque connaissance de la physique, que je n’ai point du tout prétendu les instruire, mais seulement les divertir en leur présentant d’une manière un peu plus agréable et plus égayée ce qu’ils savent déjà plus solidement » (préface).
II – Pourtant, ils n’ont pas la forme d’un manuel scientifique
- Une forme divertissante
Cependant, les Entretiens, par certains aspects, s’éloignent de la définition d’un manuel scientifique. Tout d’abord, ils possèdent une forme divertissante : n’oublions pas que la première intention du savant n’est pas d’enseigner, mais de séduire la marquise. Voilà pourquoi nous retrouvons un discours galant, un badinage amoureux, qui correspondent davantage aux romans d’amour qu’aux manuels scientifiques : « Je vous demande seulement pour la récompense de mes peines, de ne voir jamais le Soleil, ni le ciel, ni les étoiles, sans songer à moi. » (Cinquième soir). De plus, certaines prises de parole sont en décalage avec les propos scientifiques, et ont une dimension plus onirique que didactique : « je me mettrais de mon propre mouvement dans leurs filets, seulement pour avoir le plaisir de voir ceux qui m’auraient pêchée », annonce la marquise.
- Des références fictionnelles
En outre, les Entretiens font des références fictionnelles, qui vont contre la définition d’un manuel scientifique. En effet, le savant va effectuer certaines digressions, afin d’ajouter un aspect plaisant à ses propos sérieux. Il va notamment faire référence au Roland furieux de L’Arioste, qui décrit le voyage imaginaire d’Astolphe sur la Lune. Astolphe se rend sur cet astre en chariot de feu, et y découvre un environnement similaire à celui de la Terre, mis à part certains éléments, comme un vallon contenant tout ce qui a été perdu sur Terre, des objets, des soupirs, des renommées, des esprits… Ce voyage n’a jamais eu lieu, le chariot de feu n’existe pas et la Lune ne contient certainement pas tous ces éléments. Il s’agit donc d’un recours à la fiction qui va contre l’objectivité et la rigueur scientifique des manuels.
- Un voyage imaginaire
Enfin, le savant et la marquise effectuent un voyage afin de visiter les mondes et de découvrir les astres. Ce voyage est bien sûr un voyage imaginaire, qui n’a pas réellement lieu : ils se déplacent d’astre en astre par le biais de leur imagination : « ce ne serait pas un plaisir médiocre de voir plusieurs mondes différents. Ce voyage me réjouit quelquefois beaucoup à ne le faire qu’en imagination » (troisième soir). En effet, le savant et la marquise se confrontent aux limites de la connaissance et de la raison. Ils vont énumérer un certain nombre d’hypothèses qui ne sont pas prouvées, comme lorsqu’ils font référence aux éventuels habitants de la Lune et à leur nature. Ainsi, l’imagination compense les limites de la raison. Mais parfois, ils sont forcés de se confronter aussi aux limites de l’imagination : « Ma raison est assez bien convaincue, dit la marquise, mais mon imagination est accablée de la multitude infinie des habitants de toutes ces planètes, et embarrassée de la diversité qu’il faut établir entre eux ; car je vois bien que la nature, selon qu’elle est ennemie des répétitions, les aura tous faits différents ; mais comment se représenter tout cela ? Ce n’est pas à l’imagination à prétendre se le représenter, répondis-je, elle ne peut aller plus loin que les yeux » (troisième soir). Autrement dit, même le voyage imaginaire connaît des limites !
III – C’est justement pour cela qu’ils transmettent des enseignements plus efficacement qu’un manuel scientifique
- L’idéal classique du placere et docere
Force est de constater que les Entretiens ne correspondent pas, au sens strict, à la définition d’un manuel scientifique. Pourtant, ils partagent un objectif similaire : instruire leurs lecteurs. Fontenelle, pour ce faire, fait le choix de mêler des enseignements sérieux à une forme plaisante, afin que la portée didactique soit plus efficace : il compte amuser son lecteur afin qu’il soit plus sensible aux leçons transmises. Cette volonté s’inscrit dans l’idéal du placere et docere, « plaire et instruire », qui correspond au classicisme. Cet idéal se retrouve notamment dans les nombreuses analogies entre l’astronomie et le monde terrestre. Par exemple, le premier soir, le savant compare la nature à l’opéra, afin que tout lecteur puisse se représenter les astres : « je me figure toujours que la nature est un grand spectacle qui ressemble à celui de l’Opéra. » D’autres analogies sont aussi faites, entre les abeilles et les extraterrestres le troisième soir par exemple : ces petits insectes sont comparés à des habitants d’une autre planète.
- Les enseignements transmis sont destinés à un public ouvert d’esprit
De surcroît, les enseignements transmis sont destinés à un large public ouvert d’esprit. Le destinataire n’est donc pas réduit à une élite spécialisée et scientifique : Fontenelle ne s’adresse pas qu’aux savants, contrairement aux manuels scientifiques de cette époque. Les leçons s’adressent donc à toute personne capable de faire preuve d’assez d’ouverture d’esprit pour remettre en question certaines théories, pour aller contre les dogmes de l’Eglise, qui contraignaient les scientifiques du XVIIe siècle à aller dans le sens des Ecritures sous peine de condamnation. C’est pourquoi le sixième soir, le savant s’érige contre les deux hommes, des prétendus savants qui ne sont pas capables d’avoir l’esprit assez ouvert pour accepter diverses hypothèses scientifiques : « on ne persuade pas facilement aux hommes de mettre leur raison en la place de leurs yeux ».
- Une œuvre des Lumières et de science-fiction, plus qu’un manuel scientifique
Tout cela justifie pourquoi cette œuvre est plus qu’un manuel scientifique : c’est une œuvre qui témoigne d’une période de transition entre la tradition et la modernité, et qui s’inscrit clairement en faveur du progrès. Loin des Anciens qui valorisent l’Antiquité, les Modernes, dont Fontenelle fait partie, mettent en valeur les nouvelles formes artistiques, d’où le mélange entre discours scientifique, fictionnel et galant. Plus qu’un manuel scientifique, Fontenelle rédige donc une œuvre qui annonce les Lumières, leur esprit philosophique et rationnel, et la volonté de diffuser des connaissances à tous. C’est également pour cette raison que cette œuvre annonce aussi les ouvrages de science-fiction, en mêlant science et fiction, afin de transmettre des connaissances tout en complétant par le recours à l’imagination ce que la raison ne peut connaître.
Conclusion
Ainsi, les Entretiens sur la pluralité des mondes s’imposent comme un manuel scientifique à première vue : discours scientifique, référence aux savants et aux théories contemporaines, volonté didactique, les points communs sont nombreux. Pourtant, ils s’en détachent par certains aspects : le discours n’est pas que didactique et scientifique, il est aussi fictif, galant et plaisant. La forme ne correspond pas au sens strict à celle d’un manuel scientifique. Mais c’est justement cet aspect divertissant qui rend les Entretiens plus efficaces qu’un manuel : le lecteur reçoit des enseignements de façon agréable, il est donc plus disponible et plus réceptif. Cela n’est pas sans annoncer certains auteurs de science-fiction, comme Jules Verne et son roman De la Terre à la Lune, qui propose un voyage fictif sur cet astre, bien avant que les premiers hommes ne s’y rendent.
