Introduction
La littérature du XIXe siècle présente une société contemporaine en déchéance : les valeurs sont perdues et les hommes deviennent matérialistes et superficiels. C’est dans cette perspective que semble s’inscrire le roman de Balzac intitulé La Peau de chagrin. Publié en 1831, il pointe du doigt cette société à bout de souffle. Dès lors, nous pouvons nous poser la question suivante : peut-on lire La Peau de chagrin comme le tableau d’un monde exténué ? Ce sujet invite à étudier la manière dont le roman dépeint avec grande précision la dégradation de l’époque contemporaine. Un monde exténué, c’est un monde fatigué, un monde en train de mourir, une société à l’agonie, à l’aube d’un grand changement, d’un nouveau monde. Une société meurt pour qu’une autre puisse naître : cela signifie donc, paradoxalement, que ce monde en fin de vie n’est pas à envisager que de manière négative. Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure La Peau de chagrin dépeint une société contemporaine à l’agonie. En apparence, il semblerait que ce roman présente un monde à bout de souffle. Or, en réalité, cette peinture laisse entrevoir l’espoir d’un nouveau monde. Mais en vérité, si les forces de vie et de mort se mêlent, c’est surtout parce qu’il s’agit de la peinture d’un monde complexe.
I – Le tableau d’un monde à bout de souffle
1. Un monde guidé par des intérêts superficiels.
Cette société des années 1830 est nostalgique de la Révolution, de l’épopée napoléonienne, alors qu’elle est replongée dans la monarchie avec la Restauration. Les idéaux révolutionnaires et héroïques sont donc loin, et on s’intéresse aux choses superficielles : l’argent, l’ascension sociale, les apparences. Balzac va consacrer de nombreuses descriptions à ces intérêts superficiels, comme par exemple lorsqu’il s’adonne à la présentation du dîner chez le banquier Taillefer. En effet, il va mettre en valeur l’importance accordée à l’argent et aux apparences : il s’agit, pour les aristocrates, de se montrer, d’étaler sa richesse aux yeux de tous. Ce festin est en réalité une monstration de soi et de ses possessions : « Le tableau fut complet. C’était la vie fangeuse au sein du luxe, un horrible mélange des pompes et des misères humaines, le réveil de la débauche. », écrit Balzac. Il s’agit du « spectacle d’une société rendant le dernier soupir sous des rideaux de pourpre, d’argent et de soie », comme l’écrit Philarète Chasles dans son « introduction » à La Peau de chagrin.
2. La peau de chagrin, symbole de ce monde en train de mourir.
La peau de chagrin est le symbole de ce monde en pleine expiration. En effet, il s’agit d’un pacte avec le diable, consistant à payer de sa vie la réalisation de tous ses désirs : « Si tu me possèdes, tu posséderas tout. Mais ta vie m’appartiendra. Dieu l’a voulu ainsi. Désire, et tes désirs seront accomplis. Mais règle tes souhaits sur ta vie. Elle est là. A chaque vouloir je décroîtrai comme tes jours. Me veux-tu ? Prends, Dieu t’exaucera. Soit ! » Ceux de Raphaël sont superficiels : argent, gloire, apparences, ils l’ont conduit à sa perte. Une fois le pacte noué, impossible de revenir en arrière : la peau revient toujours à Raphaël, d’une manière ou d’une autre : « Je suis perdu ! s’écria Raphaël. Dieu est là. Je vais mourir. » L’énergie de la peau est négative, néfaste, et conduit à l’autodestruction. Non seulement la peau rend Raphaël aveugle sur les véritables valeurs et richesses, qui ne sont pas matérielles mais spirituelles, mais en plus elle l’affaiblit jusqu’à le tuer.
3. Raphaël, le symbole de ce monde en déliquescence, signé par la débauche et l’autodestruction
Raphaël, mais aussi les autres personnages de ce roman, sont le parfait symbole de ce monde en train d’expirer. En effet, c’est la débauche, les apparences, l’argent, la superficialité, l’autocentrisme et l’égoïsme qui règnent. Il s’agit de s’élever et de triompher contre les autres : mais cela ne rend les hommes ni heureux, ni plus sages. C’est pour cela que leur vie est brève : leur capital d’énergie étant limité, ils l’épuisent rapidement par leurs préoccupations futiles. La dernière partie, « l’agonie », le démontre bien puisque ce n’est que lorsqu’il est trop tard que Raphaël comprend qu’il est passé à côté de sa vie, malheureux bien que riche et important : tout comme ce dernier, le monde est à l’agonie, puisque les vraies valeurs sont abandonnées, au profit de la débauche, de la superficialité, de la fortune.
II – Mais cette peinture laisse entrevoir l’espoir d’un nouveau monde
1. Un espoir possible : on peut s’échapper du cercle vicieux de la débauche et de l’autodestruction
Même si la plupart du roman dépeint un tableau noir et pessimiste sur la condition humaine contemporaine, force est de constater qu’il y a tout de même de l’espoir. En effet, certains personnages échappent aux conséquences néfastes de ce monde exténué. Ces derniers laissent entrevoir l’espoir d’une renaissance, d’un monde nouveau, qui se focaliserait sur les vraies richesses, les vraies valeurs : l’amour, l’amitié, le bonheur, l’enrichissement spirituel et intellectuel… C’est par exemple le cas de Pauline, qui aime Raphaël depuis qu’elle est jeune enfant : son amour est pur, sincère et désintéressé. Cela transparaît également lorsque Raphaël, avant de devenir le possesseur de la peau de chagrin, rédige sa Théorie de la Volonté. En effet, cette œuvre se caractérise par sa pureté, son intérêt intellectuel, et met en valeur les qualités rédactionnelles du personnage. Il n’est pas encore corrompu par la société, alors il se focalise sur ses aspirations spirituelles et littéraires, qui sont sources d’énergie créatrice, et non destructrice.
2. L’existence d’une énergie positive : l’énergie créatrice
Cette énergie créatrice est bénéfique pour l’individu. En effet, elle lui permet de s’élever intellectuellement, d’échapper aux aspirations matérielles et vaines, menant l’individu à la destruction. Cette énergie créatrice est incarnée par la figure du vieil antiquaire. Son âge avancé en fait un personnage sage, témoin de son temps, de la dégradation de sa société. Il peut donc, tel un moraliste, transmettre une leçon à Raphaël – mais à travers lui également au lecteur : « Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. » Il invite donc à contrôler et réfréner ses désirs, à cibler l’élévation spirituelle plutôt que matérielle. Ne pas céder aux tentations de l’individualisme et à la débauche permettrait à l’individu de s’échapper de ce monde néfaste, qui se précipite vers sa fin.
3. Un impossible retour en arrière et un constat final pessimiste
Toutefois, force est de constater que lorsque Raphaël apprend enfin cette leçon, il lui est impossible de retourner en arrière. En effet, il s’isole dans une mansarde, il essaye de ne plus rien ressentir, pour refouler tous ses désirs, dans le but d’économiser l’énergie vitale qu’il possède encore. Il va même se réfugier dans la nature. Raphaël semble vouloir un nouveau départ, et agit en conséquence. En effet, il tend vers une vie calme, paisible et spirituelle, notamment inspirée du modèle de vie du vieillard et de l’enfant, qu’il rencontre aux Monts-Dore. Cette nature est dépeinte de manière méliorative, la vie afflue, il s’agit d’un véritable jardin d’Eden. Mais même au sein de cet environnement entièrement centré sur des passions bénéfiques et intellectuelles, Raphaël ne se départit pas de son individualisme. Il apprend la leçon qui lui a été enseignée à ses dépens, mais il sera incapable d’évoluer suffisamment pour sortir de ce cercle vicieux, et il le paiera de sa vie.
III- La peinture d’un monde complexe, dont les forces de vie et de mort se mêlent
1. La figure ambigüe de l’antiquaire
Le moraliste de ce roman, celui qui incarne la sagesse et l’énergie positive, la longévité, finit tout de même par céder aux forces négatives. Cela montre qu’il n’y a pas d’opposition manichéenne entre ceux incarnant l’énergie créatrice, et ceux symbolisant l’énergie destructrice. Cette société est complexe et vouée à sa perte, parce que même ceux qui aspirent à l’élévation spirituelle et intellectuelle, et qui en sont l’allégorie, cèdent aux pulsions de débauche, qui n’épargnent personne. Le constat final est donc pessimiste, et c’est souligné par le vieil antiquaire, cédant à la passion au bras d’Euphrasie, une prostituée. Pourtant, il faut tout de même noter l’ambivalence de ce retournement de situation, puisque le vieillard explique que céder à ses désirs charnels le rajeunit et lui permet de ressentir des émotions décuplées.
2. Un combat philosophique et pictural entre le bien et le mal
Cette œuvre a une forte dimension philosophique, ce qui est souligné par son classement dans la section des ouvrages philosophiques de la Comédie Humaine. Si l’œuvre présente un monde si complexe et si hétéroclite, aux forces si opposées mais qui finissent souvent par se fondre, c’est parce que Balzac a l’ambition de dépeindre, de la manière la plus authentique et picturale possible, sa société. On aperçoit la figure de l’auteur derrière le vieil antiquaire, lorsqu’il donne sa leçon de morale au début du roman : mais est-il toujours derrière ce dernier, lorsqu’il cède à la débauche ? L’auteur prend le parti de l’énergie vitale, créatrice, mais pousse le lecteur à la réflexion en lui montrant que les choses ne sont pas si simples, à travers la fragilité et la porosité de la frontière entre bien et mal : il est facile de céder aux passions charnelles et matérielles, et presque impossible de retrouver ses aspirations spirituelles. Cette œuvre est donc à lire comme un avertissement destiné au lecteur, sur le modèle pictural de la vanité : le monde est en train de mourir et la représentation sublime de son agonie est picturale.
Conclusion
Ainsi, La Peau de chagrin dépeint une société contemporaine à l’agonie : c’est un monde gouverné par les énergies destructrices, guidé par des intérêts superficiels, dont Raphaël est le symbole. Même si ce constat doit être nuance, parce que cette peinture pessimiste laisse tout de même espérer la renaissance d’un monde nouveau, gouverné par des énergies créatrices, le constat final est tout de même ambigu : les forces de vie et de mort , du bien et du mal se mêlent et se confrontent dans ce monde en déliquescence. C’est dans une perspective similaire que s’inscrivent les Liaisons dangereuses de Laclos, roman épistolaire opposant des personnages empreints d’énergie destructrice, corrompus, vicieux, qui tentent de détourner et de manipuler des individus purs et honnêtes.

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