Introduction
Dans Sido et Les Vrilles de la vigne, Colette met en valeur ce qu’elle admire : la nature, sa mère, le monde qui l’entoure. Dès lors, nous pouvons nous poser la question suivante : peut-on considérer Sido et Les Vrilles de la vigne comme des oeuvres de l’émerveillement ? Le terme « émerveillement » est central parce qu’il renvoie à l’admiration, à l’éblouissement, donc à la célébration. Mais ce n’est pas que l’émerveillement de Colette puisque la question ne cible pas : cet émerveillement peut qualifier tous les protagonistes. Il s’agit d’étudier la fascination face à la nature, au monde, mais aussi aux autres. Toutefois, nous ne pouvons pas considérer que ces oeuvres présentent exclusivement une admiration constante : Colette va aussi mettre en avant des aspects du monde décevants. Ainsi, il faudra se demander : dans quelle mesure peut-on affirmer que Sido et Les Vrilles de la vigne sont des oeuvres qui mettent en valeur admiration et célébration du monde ? En apparence, il semblerait que ce soient des ouvrages marqués par la fascination et l’admiration. Or en réalité, on trouve tout de même des aspects plus sombres, Colette faisant également l’expérience du désenchantement. En vérité, c’est par ce processus scripturaire que Colette se ré-émerveille : l’écriture lui permet de retrouver cet émerveillement et de se réapproprier le monde.
I – Ce sont des œuvres de l’émerveillement
- Admiration de la nature (animaux et flore).
Colette, tout au long de ses ouvrages, met en valeur son sentiment d’émerveillement pour la nature, aussi bien les paysages que les animaux. Elle va souligner la relation privilégiée qu’elle entretient avec celle-ci, notamment en mentionnant à de nombreuses reprises les différentes espèces animales et végétales qui composent son environnement. La nature est sans cesse valorisée, elle est omniprésente. C’est d’ailleurs ce que l’on repère dans la première partie de Sido, lorsque Colette décrit son jardin luxuriant à Saint-Sauveur en Puisaye. Humains et animaux vivent en harmonie dans un environnement en plein coeur de la nature, dans lequel enfants et parents sont heureux. Colette décrit cet endroit comme un véritable jardin d’Eden, ce qui souligne son émerveillement. Ainsi, son admiration pour la nature est également valorisée par la dimension lyrique de ses descriptions : riches en images, en couleurs et en sensorialité, Colette met en valeur avec beaucoup de sensibilité les éléments naturels, même les plus insignifiants, afin de créer un tableau enchanté, convoquant sens et sensations : « Un merle noir, oxydé de vert et de violet, piquait les cerises, buvait le jus, déchiquetait la chair rosée… ».
2. Fascination pour Sido, sa maman, qui est en harmonie totale avec la nature et parvient à communiquer avec elle.
L’émerveillement de Colette est dirigé vers la nature, mais aussi vers sa famille, et en particulier vers sa mère, qu’elle admire, parce qu’elle a ce lien privilégié avec la nature, parce qu’elle parvient à l’interpréter, créant ainsi avec elle une forme de communion, d’osmose, qui fascine l’autrice. Sido est une femme qui inspire Colette et qu’elle considère comme un véritable modèle sur lequel prendre exemple, puisqu’elle incarne la sagesse et l’harmonie avec la nature. Cela transparaît notamment lorsque Sido, dans le récit éponyme, joue avec un jeune enfant, à qui elle a coupé une fleur, afin d’éveiller ses sens et de l’éduquer à la sensorialité de la nature. Son but est de le rendre sensible à son environnement. Sido a donc ici une posture didactique de sage et d’enseignant, ce qu’admire Colette mais ce qui la rend aussi un peu jalouse puisqu’elle voudrait que l’attention que sa mère porte à l’enfant soit plutôt redirigée vers elle.
3. L’émerveillement est aussi ressenti par les autres personnages.
Enfin, l’admiration n’est pas exclusivement réservée à Colette, et la fascination d’autres membres de la famille peut aussi être mise en valeur, comme celle de Sido. Nombreux sont les extraits dans lesquels le personnage qui admire n’est pas Colette, l’autrice-narratrice-personnage principal, mais Sido. Cela transparaît notamment lors de l’extrait de Sido dans lequel Colette narre adorer les levers de soleil et prendre plaisir à se réveiller dans la nuit pour y assister, en se promenant dans les bois. Sido met en valeur l’admiration qu’elle éprouve pour sa fille, son courage et sa beauté : « Ma mère me laissait partir, après m’avoir nommée “Beauté, Joyau-tout-en-or ” ; elle regardait courir et décroître sur la pente son œuvre, — “ chef-d’œuvre ” disait-elle. » Mais à de nombreuses reprises, l’émerveillement de Sido est dirigé vers d’autres objets, comme la faune et la flore. Cela souligne le fait que celle-ci admire le monde qui l’entoure et tous les vivants qui le composent. Ainsi, non seulement l’enchantement provient de tous les personnages, mais en plus il est dirigé vers une grande variété d’éléments.
II – Mais on trouve tout de même certains moments de désenchantement
- La vie parisienne est décevante par rapport à la vie rurale.
Colette ne fait pas que célébrer le monde, elle vit aussi des moments de désenchantement : « Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine, tout ce qui m’enchante et me blesse et m’étonne » (« Les Vrilles de la vigne »). En effet, un moment de désillusion marquant est la transition entre la campagne et la ville. Elle a passé son enfance à la campagne, dans un lieu qu’elle décrit comme un paradis, un jardin d’Eden. Lorsqu’elle déménage à Paris, le changement est brutal : la vie en ville est bien différente et ce paradis de nature disparaît. Sido va aussi insister sur cet aspect. En effet, l’environnement n’est plus le même et le rapport à la vie change également. Colette met en valeur le caractère artificiel de cette ville détachée de la nature et très urbanisée. C’est d’ailleurs en ce sens que l’on comprend ses descriptions des jardins parisiens dans Les Vrilles de la vigne, marquées par le sceau de la déception : les arbres taillés ont perdu tout leur naturel donc tout leur intérêt, les parisiens ne s’intéressent qu’à la domination et à la maîtrise de la nature en l’artificialisant, c’est-à-dire en la transformant excessivement, ce qui la dénature.
2. La société mondaine fait l’objet de critiques.
La vie menée par les parisiens, et plus particulièrement par les femmes, fait l’objet de critiques : c’est toute une société mondaine qui est dénoncée. En effet, Colette dépeint la vie des bourgeoises de manière péjorative : elles se cachent derrière le maquillage, se sentent obligées d’assister à tous les évènements, doivent respecter les codes et les conventions à la lettre… « À ton âge, si j’avais mis de la poudre et du rouge aux lèvres, et de la gomme aux cils, que m’aurait dit ma mère ? Tu crois que c’est joli, ce bariolage, ce… ce masque de carnaval, ces… ces exagérations qui te vieillissent ? » (« Le Maquillage ») . C’est là une société basée sur l’apparence et l’hypocrisie qui n’est pas sans rappeler les portraits satiriques de La Bruyère dans ses Caractères : il critique son monde, dans lequel hommes et femmes jouent tous un rôle comme des comédiens, et tentent d’impressionner leur prochain. Aucun sentiment, aucune émotion ne semble sincère dans ces sociétés, si bien que pour tenter de trouver l’amour, les femmes sont obligées d’avoir un amant !
3. Le bonheur de l’enfance a disparu pour toujours.
Une prise de conscience brutale et décevante est celle de la disparition de son jardin d’Eden tant chéri. Colette fait preuve de nostalgie lorsqu’elle réalise que ses instants de bonheur les plus intenses appartiennent à un passé qui ne reviendra jamais. La vie parisienne lui fait réaliser que le bonheur de son enfance à Saint-Sauveur en Puisaye a disparu pour toujours. Frustrée et déçue par la vie parisienne, Colette éprouve une forte nostalgie à l’encontre de son pays natal. C’est ce qu’elle met en valeur dans le récit « Les jours gris », extrait du recueil Les Vrilles de la vigne : elle y décrit, avec mélancolie, les paysages de son enfance, lors d’une escapade romantique avec un amant dont on devine la présence et qu’on peut supposer être Missy, la femme qu’elle aimait. Colette souligne à quel point son environnement natal lui manque, ce qui cause en elle une forte souffrance que l’autre ne pourrait comprendre.
III – Le ré-émerveillement par l’écriture : réappropriation du monde pour retrouver cet émerveillement perdu.
- Forme de joie dans la nostalgie parce que l’écriture lui fait revivre le souvenir qui l’a émerveillée.
Pourtant, force est de constater que ce désenchantement est compensé par un complexe processus de ré-émerveillement par l’écriture. En effet, Colette se réapproprie ce monde perdu ou passé grâce à sa démarche d’autobiographe. L’émerveillement est donc double puisqu’elle est émerveillée en vivant le moment, et en l’écrivant, parce que l’écriture lui permet de ressentir les mêmes émotions que celles ressenties la première fois. C’est pourquoi on repère une forme de joie mêlée à la nostalgie : l’écriture lui fait revivre le souvenir qui l’a enchantée. C’est ce que l’on remarque notamment lorsqu’elle assiste aux levers de soleil dans Sido : « Rien qu’à parler d’elles je souhaite que leur saveur m’emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j’emporte, avec moi, cette gorgée imaginaire. » Le souvenir des gouttes d’eau bues dans la forêt est si fort et si intense qu’en l’écrivant, Colette a l’impression de ressentir ce goût à nouveau.
2. Elle trouve des raisons d’être émerveillée même dans ses moments de désenchantement.
De plus, Colette trouve des raisons d’être émerveillée même dans ses moments de désenchantement. En effet, lorsque la vie parisienne la rend nostalgique et mélancolique, et que la campagne de son enfance lui manque, Colette parvient à trouver de la beauté. Par exemple, dans Sido, elle va exprimer sa fascination pour une guêpe, alors qu’elle se balade dans les rues de la capitale. Son écriture embellit le monde puisqu’elle le regarde avec les yeux de celle qui veut lui redonner de la beauté, le célébrer.
Conclusion
Ainsi, Sido et Les Vrilles de la vigne sont des oeuvres de l’émerveillement : cette fascination qu’a Colette pour le monde qui l’entoure inclut sa famille, son entourage, la nature… Pourtant, Colette met aussi en valeur son expérience de la déception et du désenchantement : son admiration n’est pas totale. Mais en réalité, Colette fait surtout preuve de ré-émerveillement : écrire les beautés du monde; mais aussi ses aspects moins attrayants lui permet de les revivre et de les réinterpréter de manière méliorative. L’attrait de Colette pour la beauté de la nature se retrouve aussi dans ses autres romans, notamment la série Claudine, dans laquelle le personnage éponyme partage de nombreux points communs avec son autrice.

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