Le plaisir de lire Manon Lescaut ne tient-il qu’au récit d’une passion amoureuse ?

Introduction

Une des sources de plaisir des lecteurs lorsqu’ils lisent un livre est le récit d’une passion amoureuse extraordinaire. C’est ce que l’on retrouve dans le roman Manon Lescaut de l’abbé Prévost, publié en 1731. Pourtant, l’ouvrage ne se limite pas à l’amour qui unit les deux héros. Dès lors, nous pouvons nous poser la question suivante : le plaisir de lire Manon Lescaut ne tient-il qu’au récit d’une passion amoureuse ? Ce sujet invite à réfléchir sur la place de l’amour dans le roman. En effet, l’amour est une thématique incontournable puisque sans la passion, pas d’intrigue. Ce serait donc par intérêt pour la relation amoureuse unissant Des Grieux et Manon que le lecteur lirait le roman. Pourtant, la négation restrictive « ne que » nous invite à nuancer l’importance de l’amour et à considérer qu’il y a d’autres raisons pour lesquelles l’oeuvre plaît aux lecteurs. N’oublions pas que le récit de Des Grieux est, entre autres, un récit enchâssé dans celui de Renoncour, un récit narré a posteriori et potentiellement réinterprété par le narrateur. Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure nous pouvons affirmer que la relation amoureuse unissant Manon et Des Grieux est l’unique centre d’intérêt de l’oeuvre. En apparence, il semblerait que le plaisir de lire soit engendré par le récit de la passion. Or, en réalité, il tient aussi aux aventures romanesques de personnages marginaux. En vérité, il découle essentiellement de la reconstruction du récit par Des Grieux.

I- Le plaisir de lire est engendré par le récit de la passion amoureuse

1. La passion amoureuse est le thème principal

La passion amoureuse est le thème principal de l’oeuvre. En effet, très rapidement, dès le début de l’intrigue, Des Grieux rencontre Manon, et ses sentiments sont d’une intensité rare : c’est un véritable coup de foudre, qui le conduit à faire preuve d’un courage sans précédent en allant lui parler ; Manon est la « maîtresse de [son] coeur ». Tout est fait pour Manon : chaque action de Des Grieux est guidée par son amour et par sa passion, sans l’amour inconditionnel reliant les deux personnages, il n’y aurait donc pas d’histoire, puisque Des Grieux aurait embrassé une paisible vie religieuse. Et même après la première rupture lorsqu’il se retrouve seul avec son père, même après la mort de Manon, il ne vit que pour elle et qu’en souvenir d’elle. L’amour dépasse et surpasse la séparation et même la mort. C’est pourquoi Des Grieux se laissait dépérir auprès du corps de Manon : son existence entière étant conditionnée par la passion, sa vie sans elle n’a plus de sens. Ainsi, c’est donc la passion amoureuse et la manière dont elle guide Des Grieux qui est plaisante pour le lecteur.

2. L’inconstance de l’amour engendre les péripéties

De surcroît, le plaisir de lire est également engendré par certains rebondissements propres à l’amour. En effet, l’inconstance et la particularité de l’amour reliant Des Grieux et Manon sont à l’origine de toutes les péripéties du roman. Cela signifie que les rebondissements propres à l’amour comme les infidélités et les ruptures intéressent le lecteur, mais aussi que sans l’amour, il n’y aurait aucune aventure : Des Grieux n’aurait pas commis de crime, de vol, il n’aurait pas été un escroc ni manipulé ses amis. C’est pour Manon qu’il fait cela : afin de s’assurer qu’elle ne le quittera pas et qu’elle restera avec lui. L’amour qui unit les deux personnages surmonte donc tous les obstacles qu’il rencontre sur son chemin, ce qui occasionne de nombreuses péripéties puisque les personnages n’hésitent pas à transgresser les frontières de la morale. Ce qui rend la lecture plaisante est justement cette inconstance et ce caractère inconditionnel de l’amour, plus fort que tout, qui surmonte des obstacles internes et externes hors du commun.

3. L’amour conduit à la fatalité

Enfin, le plaisir de lire tient également à l’amour tragique qui unit les personnages. Dès leur rencontre, les références au malheur abondent et le lecteur comprend que l’histoire va mal se terminer, que c’est un amour qui s’achèvera par la mort d’un personnage : « La Fortune ne me délivra d’un précipice que pour me faire tomber dans un autre ». C’est d’ailleurs perceptible dès le début du récit puisque Des Grieux est seul face à Renoncour, Manon est déjà morte. Ainsi, l’amour tragique a une dimension fatale : les conséquences sont terribles et funestes. Le lecteur perçoit donc très clairement le lien fort entre l’amour et la mort, ce qui lui donne envie de poursuivre sa lecture. 

II- Le plaisir de lire tient aux aventures romanesques de personnages marginaux

1. personnages marginaux, hors normes

Le plaisir de lire Manon Lescaut ne tient pas qu’à l’amour unissant les deux protagonistes, il tient également au caractère marginal de Manon et Des Grieux. En effet, ce sont des personnages hors normes, qui sortent des conventions sociales. Manon est une libertine qui a des relations avec de nombreux hommes et se plaît à séduire la gente masculine. Des Grieux, noble chevalier, vertueux, religieux, est un « homme qui a de la naissance et de l’éducation » mais il s’adonne progressivement à des activités illégales et vicieuses qui vont à l’encontre de son rang. Contre son gré au début, puis progressivement, volontairement ! Ce sont donc deux personnages qui échappent aux normes, deux profils inhabituels que le lecteur n’a pas l’occasion de rencontrer dans la vie quotidienne et c’est ce qui va l’intéresser.

2. des aventures extraordinaires

En outre, le plaisir de lire l’oeuvre tient également aux aventures extraordinaires qui arrivent aux personnages. Leur marginalité morale et sociale les conduit à vivre des expériences que peu d’êtres humains vivent : exil, meurtre, emprisonnement, vol, escroquerie… Cette aventure « des plus extraordinaires […] et des plus touchantes » est hors du commun. Elle donne envie au lecteur de poursuivre sa lecture. En effet, ces péripéties sont narrées avec une forte intensité qui l’entraîne puisqu’il a l’impression de les vivre en même temps que Des Grieux. Par exemple, lorsque Des Grieux commet un meurtre dans la prison, l’intensité dramatique est forte : tout d’abord, il menace le religieux, puis au moment où l’on pense qu’il va réussir à s’évader sans tuer qui que ce soit, celui-ci appelle à l’aide et le chevalier tire sur le surveillant qui tente d’entraver sa fuite. Ces évènements hors du commun et narrés avec intensité et détails rendent la lecture plaisante et intéressante.

3. vie par procuration d’aventures extraordinaires

Enfin, si le lecteur prend plaisir à lire Manon Lescaut, c’est aussi parce qu’il peut vivre des aventures extraordinaires par procuration, à travers les personnages de Des Grieux et Manon. En effet, à l’époque contemporaine de l’auteur, les règles de la société étaient très strictes et les libertés réduites. Par exemple, il était très mal vu d’avoir des relations charnelles avec de nombreux partenaires. Pourtant, à travers Manon, il est possible pour les femmes d’avoir cette liberté et de s’émanciper des codes de la société. De plus, il était par exemple presque impossible d’échapper à une carrière religieuse si l’on y était destiné, par volonté de la famille ou pour une autre raison. C’est pourtant ce à quoi parvient Des Grieux en fuyant avec Manon. Un lecteur non satisfait de son quotidien peut donc le fuir, par procuration.

III- Le plaisir de lire tient surtout à la reconstruction du récit

1. récit cadre, récit enchâssé : double stimulation, effets de suspense, le caractère rétrospectif

Mais force est de constater que c’est surtout la reconstruction du récit qui donne plaisir à lire Manon Lescaut. En effet, le lecteur est stimulé par un double récit : le récit cadre de Renoncour, et le récit enchâssé de Des Grieux. Ce dernier est d’ailleurs rétrospectif : le chevalier raconte ses aventures après la mort de Manon, une fois qu’il est rentré d’Amérique. Par conséquent, il sait déjà ce qui va se produire. C’est pourquoi il crée des effets de suspense, permis par le caractère rétrospectif du récit : « Vous verrez que ce n’est pas sans raison que je me suis attardé sur cette ridicule scène. » Il s’agit pour Des Grieux de maintenir l’attention de son auditeur Renoncour et de le rendre curieux de connaître la suite des aventures, et par extension, à travers Renoncour, le lecteur. Par exemple, il va à de nombreuses reprises déplorer d’avoir rencontré Manon, mettant en valeur le fait que cette passion sera funeste et le condamnera au malheur, annonçant donc le caractère tragique de leur amour, mais sans préciser pourquoi : c’est au lecteur et à Renoncour de rester attentifs à la suite du récit pour le savoir. 

2. évolution du personnage de Des Grieux, qui tend de plus en plus vers le mal mais se déresponsabilise, cherche le pardon

En outre, cette reconstruction du récit par Des Grieux permet au lecteur de suivre l’évolution de ce personnage, qui tend de plus en plus vers le mal. Sa chute vers le vice est particulièrement intéressante à lire puisque le lecteur constate que son comportement est de plus en plus vicieux : jusqu’où cela va-t-il aller, y a-t-il une possibilité de rédemption ? Ce sont ces questions sans réponse immédiate qui incitent le lecteur à poursuivre la lecture parce qu’il est captivé. En effet, même si l’objectif de Des Grieux est d’obtenir le pardon de Renoncour et par extension du lecteur, il ne cache pas ses mauvaises actions et ses mauvais penchants. Pourtant, il ne va pas toujours se considérer comme coupable et même se dédouaner en se faisant passer pour la victime de la situation à certains moments. Par exemple, Des Grieux n’avait pas l’intention de tuer le surveillant de la prison, pourtant il le fait et va blâmer le religieux (il n’aurait pas dû crier à l’aide, Des Grieux l’avait prévenu) et Lescaut (il n’aurait pas dû charger le pistolet). Il ne se considère pas comme coupable parce que ce n’était pas prémédité et qu’il pense mériter sa liberté. Ainsi, ce regard rétrospectif de Des Grieux sur lui-même et son évolution vers le mal intéressent grandement le lecteur.

3. réinterprétation de Des Grieux : fidélité à la réalité ? Manipulation du lecteur/auditeur ? 

Enfin, force est de constater qu’une ambiguïté réside toujours. N’oublions pas que le récit de Des Grieux est rétrospectif et provient d’un point de vue unique : on peut alors se demander s’il ne manipule pas Renoncour et à travers lui le lecteur. En effet, il peut raconter son histoire comme bon lui semble et modifier certains éléments, afin d’orienter l’avis de son lecteur, de le rendre encore plus curieux. Il procède en effet à une réinvention et donc à une idéalisation voire sacralisation de Manon : elle n’est vue qu’à travers les yeux d’un homme fou amoureux. D’ailleurs, elle n’est jamais décrite physiquement : le lecteur peut donc se l’imaginer comme il le souhaite, afin qu’elle corresponde à ses goûts. Ainsi, Des Grieux oscille entre retranscription fidèle et idéalisation, victimisation de leur couple : lui-même manque de lucidité sur leur responsabilité réelle.

Conclusion

Ainsi, nous pouvons affirmer que la relation amoureuse unissant Manon et Des Grieux est une des sources d’intérêt du lecteur dans Manon Lescaut. En effet, c’est un amour fou, démesuré, passionné, qui affronte n’importe quel obstacle. Mais d’un autre côté, les aventures de personnages marginaux intéressent également le lecteur, puisqu’elles sont extraordinaires, hors du commun. Mais le plaisir de lire tient essentiellement à la reconstruction du récit par Des Grieux : le caractère rétrospectif lui permet d’attiser la curiosité de son lecteur. La passion amoureuse est une thématique centrale et traditionnelle en littérature, qui crée l’intérêt du lecteur dans de nombreuses oeuvres comme Les Liaisons dangereuses de Laclos. Mais dans ce roman épistolaire, tout comme dans Manon Lescaut, le plaisir de lire tient aussi au développement du vice et du caractère manipulateur des protagonistes, ou encore aux aventures extraordinaires comme les duels.

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