« Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres ». Comment cette citation du Discours de la servitude volontaire illustre-t-elle votre lecture de l’œuvre ?

Introduction

« Sur le plus haut trône du monde, on n’est jamais assis que sur son cul », écrit Montaigne dans ses Essais. Montaigne ridiculise et décrédibilise les tyrans, ce que fera également La Boétie. Mais ce dernier va surtout s’adresser au peuple, bien plus qu’au tyran : « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres. » Cette citation pourrait résumer l’entièreté du Discours de la servitude volontaire. En effet, les verbes soulignent le fait que le peuple n’a aucun réel effort à accomplir pour se libérer d’un pouvoir autoritaire. Il peut y parvenir simplement en arrêtant de se soumettre à un tyran injuste. Cette incompréhension fondamentale guide l’écriture du Discours de la servitude volontaire et résume bien ses enjeux, puisque La Boétie ne se contente pas d’exposer le problème, il propose aussi des solutions, dans le but de faire changer la situation. Ainsi, il s’agira de se demander comment le Discours de la servitude volontaire incite ses lecteurs à changer leur comportement pour défendre la liberté. Tout d’abord, le Discours expose la thèse fondamentale de La Boétie : il faut arrêter de se soumettre au tyran. De plus, l’auteur tente de faire réagir le peuple en lui dévoilant les rouages de l’asservissement. C’est pourquoi ce Discours polémique transmet un enseignement universel.

I – La thèse fondamentale de l’auteur : il faut arrêter de se soumettre au tyran

  1. La force du tyran vient du peuple

La Boétie se focalise davantage sur la critique du peuple que sur la critique du tyran. En effet, même s’il dénonce le pouvoir tyrannique des mauvais rois, il va surtout pointer du doigt le peuple, qui est à la fois victime de cet autoritarisme, mais aussi coupable, puisqu’il en est responsable : le tyran n’a « de puissance que celle qu’on lui donne ». Cela signifie que le tyran est un homme ordinaire, dont la force n’est pas justifiée, puisqu’il ne possède pas une supériorité physique ou intellectuelle, qui légitimerait sa place : « Ce qu’il a de plus que vous, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. » En d’autres termes, c’est le peuple qui donne au tyran la capacité d’asservir, qu’il n’aurait pas autrement !

2. Le tyran, ce colosse aux pieds d’argile

C’est pourquoi le tyran est un colosse aux pieds d’argile. En effet, comme la seule force qu’il possède est celle que lui donne le peuple, son pouvoir est très instable. Si le peuple arrête de lui obéir, il perd toute capacité d’action et de soumission, il n’est plus rien, il s’effondre. Le tyran, vis-à-vis du peuple, « n’a de pouvoir de leur nuire, qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s’ils n’aimaient mieux souffrir de lui que de le contredire ». Cela prouve bien à quel point son pouvoir est fragile ! Et il est d’autant plus fragile que le tyran s’appuie sur des relations d’intérêt avec d’autres personnes, pour asseoir sa domination. Il soumet ces personnes, qui à leur tour en soumettent d’autres : ce sont des relations hiérarchiques. Mais il est paranoïaque et n’a pas d’amis, car rien ne lui garantit qu’il ne sera pas trahi par un de ses complices ! Ainsi, il vit dans la peur constante d’être renversé, parce que son pouvoir est instable.

3. Le peuple n’a aucun effort à faire : la désobéissance civile

Enfin, si La Boétie est révolté contre le peuple, c’est en raison d’un paradoxe fondamental : la population n’a littéralement aucun effort à accomplir pour sortir de la domination du tyran. Le peuple se soumet volontairement, il choisit d’être esclave d’un mauvais roi : « C’est le peuple qui s’assujettit et se coupe la gorge ». En effet, il doit simplement arrêter de se soumettre à lui. C’est le concept de la désobéissance civile, qui sera théorisé par l’Américain Henry David Thoreau au XIXe siècle : et cela rend La Boétie très en colère, puisqu’il n’appelle pas la population à accomplir de grands efforts ni à mener une révolution sanglante, il incite simplement à désobéir passivement !

II – Le Discours dévoile les rouages de l’asservissement pour rendre le peuple lucide sur sa condition

  1. Le peuple est endormi par habitude ou par éducation

Le but de La Boétie est clair : il s’agit pour lui d’éveiller les consciences d’un peuple endormi, d’une population qui manque de lucidité. Tout d’abord, il va établir un diagnostic : si le peuple ne réagit pas, ne se révolte pas et se soumet volontairement, c’est par habitude : « l’habitude […] nous apprend à avaler et à ne pas trouver amer le venin de la servitude. » Mais c’est aussi par éducation : « sa nature est telle que naturellement il prend le pli que son éducation lui donne. » Mais ce n’est pas pour autant qu’il est condamné à être serf, éternellement : « Apprenons donc enfin, apprenons à bien faire ». La situation peut changer, si le peuple fait preuve de lucidité et réagit.

2. Le tyran rend le peuple stupide pour mieux le dominer

De plus, le tyran entretient ce conditionnement du peuple par l’habitude et par l’éducation, en l’abêtissant. Il s’agit en effet pour lui d’organiser des divertissements, ayant pour but de rendre supportable sa situation, afin qu’il ne se rebelle pas. Le peuple est distrait par les spectacles et les jeux, et ne se rend pas compte qu’il se laisse abêtir. Ce faisant, il devient de plus en plus docile, et le tyran, de plus en plus fort : « Ce moyen, cette pratique, ces allèchements étaient ce qu’avaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets dans la servitude. Ainsi, les peuples abrutis, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir. ». La Boétie fait référence aux tyrans antiques, qui distrayaient les peuples par les jeux de gladiateurs ou encore par le théâtre, pour montrer comment ils asseyaient leur domination.

3. La liberté fait partie de la nature humaine

C’est pourquoi La Boétie veut vraiment faire réagir la population : la liberté fait partie de la nature humaine, tout n’est pas perdu, il est possible de la retrouver. En effet, si le tyran endort le peuple, s’il l’abêtit, c’est justement pour faire taire cet instinct naturel de l’homme : celui de se battre pour sa liberté. « la liberté est naturelle et, qu’à mon avis, non seulement nous naissons avec notre liberté, mais aussi avec la volonté de la défendre. » C’est en ce sens que l’on comprend pourquoi La Boétie veut réveiller, à travers cette œuvre, son lecteur : son instinct de se battre pour sa liberté n’a pas disparu, il est simplement endormi.

III – Un discours polémique qui transmet un enseignement universel

  1. Un ton accusateur et de multiples procédés pour faire réagir

Ainsi, pour faire réagir son lecteur, La Boétie emploie divers procédés. Le but est de créer en lui le sursaut de lucidité nécessaire pour qu’il réalise que sa soumission est volontaire et non contrainte. C’est en ce sens que l’on comprend l’emploi du ton polémique, oratoire, rhétorique ou encore didactique. La Boétie provoque volontairement ce peuple, en le surnommant « populace », « lourdauds », ou encore « grossier peuple » : il se moque de lui. Les nombreuses questions rhétoriques, comme « Appellerons-nous vils et couards ces hommes soumis ? », ont pour but de le piquer au vif, afin qu’il réagisse.

2. La Boétie, guide et enseignant

C’est pourquoi La Boétie semble s’imposer à la fois comme le guide et l’enseignant de ce peuple. Son but est bien sûr de le provoquer pour qu’il réagisse, mais aussi et surtout de lui indiquer le chemin, pour qu’il sorte de la servitude :  c’est exactement ce qu’il fait en écrivant « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres ». Les impératifs et la valeur d’ordre des temps verbaux montrent que La Boétie propose une méthode : « Je ne veux pas que vous le heurtiez ni que vous l’ébranliez, mais seulement que vous ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse dont on ôte la base, tomber de son propre poids et se briser. » Il indique donc, comme un enseignant, comment se comporter afin de briser cette servitude ; et il convoque de grands exemples antiques, devant servir de source d’inspiration au lecteur, comme Caton, qui s’oppose au dictateur Sylla.

3. Un discours universel

Le discours de La Boétie est donc universel : il a pour but de toucher toute société, toute époque. C’est une des raisons pour lesquelles il fait exclusivement référence à de très grands exemples de l’Antiquité dans son Discours : certes, il s’agit de se protéger, mais aussi de montrer que ces schémas de soumission se retrouvent constamment, si l’homme baisse sa garde. La liberté doit donc être entretenue, parce qu’elle n’est jamais acquise de manière définitive.

Conclusion

Ainsi, la citation « soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres » est très significative pour notre œuvre. En effet, elle résume à elle seule les enjeux du Discours. La Boétie critique le peuple, qui est coupable et victime de sa servitude : c’est lui qui est à l’origine de son malheur, et il n’a aucun effort surhumain à accomplir pour se libérer. Ce faisant, il dévoile les mécanismes de la tyrannie dans le but de rendre le peuple lucide, et de le rendre sensible à son enseignement universel. D’autres œuvres, comme la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges, s’inscrivent dans la même perspective : il s’agit pour l’autrice de rendre les femmes lucides sur leur condition, et de les guider vers la révolte.