Dans les Lettres Péruviennes, la découverte d’un nouveau monde est-elle aussi une découverte de soi ?

Introduction

« c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait », écrit Nicolas Bouvier dans L’Usage du monde. Il met ainsi en valeur le fait que le voyage change entièrement notre rapport à nous-mêmes et nous permet de mieux nous appréhender. Si le voyage de Zilia dans les Lettres d’une Péruvienne, roman épistolaire de Françoise de Graffigny, n’est pas un voyage voulu, puisqu’elle est arrachée à sa terre natale par les conquistadors espagnols, il n’en est pas moins un voyage formateur. Dès lors, il s’agira de se demander si la découverte d’un nouveau monde est aussi une découverte de soi. Cela implique de réfléchir sur le lien qu’entretiennent voyage extérieur et voyage intérieur. La découverte que fait Zilia est contrainte, elle n’est pas voulue ; et elle est marquée par la désillusion. Mais Zilia ce faisant ouvre les yeux sur les réalités de ce nouveau monde, et cette expérience lui permet de mieux cerner qui elle est véritablement. Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure l’expérience du voyage en terre inconnue permet à l’individu de mieux se connaitre. En apparence, il semblerait que la découverte d’un nouveau monde soit essentiellement géographique et culturelle pour Zilia. Or, en réalité, cela rend possible une meilleure expérience d’elle-même. En vérité, grâce à cette découverte d’elle-même, Zilia devient le symbole des Lumières.

I – La découverte d’un nouveau monde, une découverte géographique et culturelle

  1. Une découverte ethnographique progressive

L’enlèvement de Zilia par les conquistadors espagnols la force à découvrir un nouveau monde, dont elle ne maitrise aucun code. Cette découverte, contrainte et subie, s’apparente à une expérience ethnographique. En effet, Zilia découvre une nouvelle culture, de nouvelles mœurs, de nouveaux modes de vie. Plongée dans un monde qu’elle ne comprend pas, Zilia est perdue : c’est ce que montrent les appellations comme « maisons flottantes » (qui désigne les bateaux, lettre 6) ou encore les termes incas comme « Cacique » (le chef en péruvien, appellation qui qualifie Déterville). C’est aussi ce que met en valeur sa surprise et son incompréhension lorsqu’elle se découvre dans un miroir pour la première fois (lettre 10). En effet, tout cela montre que Zilia découvre une contrée inconnue : ses découvertes sont avant tout ethnographiques, ce que soulignent d’ailleurs les remarques à la troisième personne du singulier, se voulant objectives, dans le but de décrire fidèlement la société occidentale : « Il faut paraître riche, c’est une mode, une habitude, on la suit ». (Lettre 29).

  1. Un apprentissage de la langue

De surcroît, Zilia se retrouve dans un pays dont elle ne maîtrise pas la langue. Très vite, elle comprend qu’il est indispensable pour elle de remédier à cela : « le seul usage de la Langue du pays pourra m’apprendre la vérité et finir mes inquiétudes. » (lettre 11). La découverte du monde est donc avant tout une découverte linguistique : découverte des noms des objets qu’elle ne connait pas, mais aussi découverte de la langue du pays, afin de se faire comprendre et de réussir à communiquer avec la population. La découverte de la langue devient donc une priorité absolue : c’est pourquoi Zilia apprend rapidement à parler français grâce à son entourage, aux livres et à un professeur.

  1. La comparaison contrastée 

Enfin, force est de constater que Zilia compare sa culture à la culture européenne. Comme elle découvre ce territoire occidental, elle ramène l’inconnu au connu afin de se l’approprier. Le détour par la culture péruvienne est donc indispensable. C’est ainsi que pour mieux appréhender ce nouveau monde qu’elle découvre, elle met constamment en parallèle la France et le Pérou : « Les manières simples, la bonté naïve, la modeste gaieté de Céline feraient volontiers penser qu’elle a été élevée parmi nos Vierges. La douceur honnête, le tendre sérieux de son frère, persuaderaient facilement qu’il est né du sang des Incas. » (lettre 15). Elle n’hésite pas à émettre des jugements de valeur : la découverte d’un nouveau monde peut certes être réjouissante, comme c’est le cas lorsqu’au mariage de Céline, elle découvre les fontaines et les feux d’artifices (« je retombe malgré moi dans mon ancienne admiration »). Mais c’est rare, puisque Zilia fait souvent face à une forte déception : « Dans les différentes Contrées que j’ai parcourues, je n’ai point vu des Sauvages si orgueilleusement familiers que ceux-ci. » (Lettre 14).

II – La découverte d’un nouveau monde, une découverte de soi

  1. Roman de formation : récit d’une évolution

Mais la découverte de ce nouveau monde va de pair avec la découverte de soi : au fur et à mesure que Zilia apprend à connaitre le pays dans lequel elle se trouve, elle se découvre également : « A mesure que j’en ai acquis l’intelligence, un nouvel univers s’est offert à mes yeux. » (Lettre 19). Cela signifie que son regard sur le monde et sur elle-même change : Zilia évolue. Lors des premières lettres, le ton pathétique prend le dessus, elle est désespérée à l’idée d’être éloignée de son fiancé Aza. Mais au fur et à mesure, elle s’affirme, elle se concentre sur son apprentissage de la langue, des mœurs, et tente d’aiguiser son regard. C’est pourquoi lors des dernières lettres, elle écrit à Déterville qu’Aza l’a rejetée, qu’il ne l’aime plus, et au lieu de se morfondre ou de replonger dans le pathos, elle accepte ce revirement de situation et annonce préférer se concentrer sur son éducation et ses amitiés.

  1. Zilia analyse ce qu’elle ressent

En outre, Zilia se découvre aussi parce qu’elle est très attentive aux mouvements qui l’agitent : elle éprouve des sentiments contrastés et n’est pas catégorique. Elle refuse d’émettre une opinion définitive tant qu’elle n’a pas tous les éléments en main : « Ces prodiges troublent la raison, ils offusquent le jugement ; que faut-il penser des habitants de ce pays ? Faut-il les craindre, faut-il les aimer ? Je me garderai bien de rien déterminer là-dessus. » (lettre 10). Sa découverte du nouveau monde lui permet de découvrir qu’elle est capable de se fier à sa raison, à son intelligence, et de se remettre en question. Cela lui apprend également qu’elle possède une certaine ouverture d’esprit.

  1. Zilia tend un miroir à la société pour qu’elle se regarde objectivement

Force est de constater que le rôle de Zilia, dans ce roman épistolaire, est de tendre un miroir à la société française afin que celle-ci réalise quels sont ses travers. Symboliquement, c’est en ce sens que l’on peut interpréter la contemplation de son propre reflet dans le miroir, lettre 10 : Zilia est surprise, et face à l’incompréhension, lorsqu’elle se voit pour la première fois. Ce faisant, le lecteur est invité à reproduire l’expérience : il doit se regarder honnêtement, et être lucide sur ses travers, sur les défauts de sa société, tels que Zilia les dénonce : « leur goût effréné pour le superflu a corrompu leur raison, leur cœur, et leur esprit ». (lettre 29) Ainsi, le regard prétendument objectif de Zilia sur le monde occidental qu’elle découvre a pour but d’inciter le lecteur à prendre conscience des réalités qui caractérisent sa société, et donc à en apprendre davantage sur lui-même.

III – Femme des Lumières

  1. Zilia, moraliste

La découverte d’un nouveau monde aboutit à une découverte de soi si poussée et si exemplaire que Zilia s’impose en tant que femme des Lumières. De pathétique, son ton devient moraliste : elle émet des jugements sur les us et coutumes des Français, et fait la satire de leurs mœurs. Ainsi, elle va même adopter une relative posture de supériorité : « j’eus pitié de leur faiblesse ; je ne pensai plus qu’à leur persuader par ma contenance, que mon âme ne différait pas tant de la leur, que mes habillements de leurs parures. » (lettre 11) Zilia s’impose donc comme une femme lucide, qui parvient à cerner le monde qui l’entoure et qui tente de transmettre un enseignement aux personnes insensées et méprisantes.

  1. Zilia atteint la sagesse et l’indépendance

De plus, Zilia aboutit à une découverte d’elle-même si approfondie qu’elle atteint une certaine forme de sagesse et d’indépendance. En effet, à cette époque, une femme dépendait nécessairement d’un homme : ce n’est pas le cas de Zilia, qui se résout au rejet d’Aza et propose à Déterville des conditions afin d’encadrer leur amitié (lettre 41). Zilia préfère se consacrer à sa propre formation, satisfaire sa soif de savoir, se développer intellectuellement et philosophiquement sans jamais renier ses valeurs, plutôt que faire des choix par dépit. C’est pourquoi elle rejette Déterville, malgré la rupture définitive avec Aza : ce faisant, elle s’impose comme une femme indépendante et libre, ce qui est très représentatif des Lumières.

  1. Zilia, figure de la lutte contre l’obscurantisme et féministe avant l’heure

Enfin, si Zilia est une véritable femme des Lumières, c’est aussi parce qu’elle lutte contre l’obscurantisme : « je cherche des lumières avec une agitation qui me dévore ; et je me trouve sans cesse dans la plus profonde obscurité. » (lettre 9) Elle va se former, s’éduquer elle-même, et cela va la conduire à proposer des réflexions féministes avant l’heure : elle va s’offusquer de l’éducation accordée aux femmes, qui n’ont aucun accès au savoir ni à la culture, qui grandissent dans un couvent, isolées du monde et contraintes à l’ignorance. A travers Zilia, Françoise de Graffigny incite ses lectrices à s’émanciper de leur condition, à s’instruire, pour se libérer de leur soumission.

Conclusion

Ainsi, dans les Lettres d’une Péruvienne, la découverte du monde est avant tout linguistique et ethnographique. Mais elle devient aussi découverte de soi : le voyage engendre l’introspection, et Zilia porte un regard lucide sur elle-même et sur le monde qui l’entoure, ce qui fait de ce roman épistolaire un véritable roman de formation. Zilia devient donc le symbole des Lumières : elle est en faveur de la connaissance de soi et à travers elle, Françoise de Graffigny incite son lecteur à faire preuve de lucidité sur lui-même, sur sa condition et sur la société dans laquelle il vit. C’est dans une perspective similaire que s’inscrivent les Lettres persanes de Montesquieu : à travers deux personnages perses fictifs, Uzbek et Rica, au regard prétendument objectif, il invite son lecteur à réfléchir sur ses travers.