Introduction
Alfred de Musset connaît une déception amoureuse qui va marquer certaines de ses oeuvres : sa rupture avec George Sand le laisse dans un état de tristesse intense et cela se répercute notamment sur sa pièce de théâtre On ne badine pas avec l’amour. Cela nous amène à nous poser la question suivante : dans quelle mesure On ne badine pas avec l’amour dénonce-t-il les illusions romantiques ? Ce sujet est intéressant puisqu’il nous amène à étudier ces illusions romantiques et la manière dont elles sont traitées dans cette oeuvre. En effet, les aspirations romantiques (rêve, amour, ambitions démesurées, désirs détachés de la réalité…) semblent occasionner des désillusions, des déceptions. Les personnages, en effet, se font de fausses idées sur l’amour et l’idéalisent, ce qui a des conséquences terribles. Mais pourtant, la vision de l’amour qui est présentée n’est pas exclusivement négative. Ainsi, il s’agira d’interroger la relative désillusion des aspirations romantiques et amoureuses. En apparence, il semblerait que les illusions soient déçues. Or, en réalité, l’amour romantique est aussi valorisé. En vérité, la dénonciation est plus celle de l’orgueil que de l’amour et ses dangers.
I- Mise en scène de la désillusion, qui critique les aspirations romantiques
a) L’amour est constamment relié à la souffrance.
Dans On ne badine pas avec l’amour, le sentiment amoureux est sans cesse relié à la souffrance. Il engendre constamment le malheur chez les personnages : Perdican et Camille ne communiquent pas, ils se braquent et se vexent malgré leur attirance réciproque. L’amour, qu’il soit partagé ou rejeté, n’engendre que la douleur : si Perdican séduit Rosette et fait semblant de lui déclarer son amour acte III scène 3 : « Je t’aime, Rosette ! » Un amour hyperbolique, lyrique, surjoué, romantique, c’est bien parce qu’il veut se venger de Camille et la faire souffrir. Et cette mise en abyme souligne sa souffrance : s’il n’était pas douloureusement atteint, il n’aurait pas mis au point cette stratégie. Ainsi, l’oeuvre met en scène les désillusions romantiques des personnages ; mais cela est évidemment à mettre en lien avec les affects de Musset, qui s’inspire de sa relation avec George Sand pour rédiger cette pièce : à travers Camille et Perdican, c’est aussi le dramaturge qui souffre à cause de son désenchantement amoureux !
b) Fin tragique : échec de l’amour, parachève dénonciation des illusions.
De surcroît, ce qui semble le plus représentatif de cette mise en scène de la désillusion est la fin tragique. Nous l’avons vu, le désenchantement cause la souffrance, mais cela va encore plus loin puisqu’il occasionne aussi la mort. En effet, le personnage de Rosette meurt suite à la découverte de sa manipulation, lorsque Camille et Perdican s’avouent finalement leur amour mutuel lors du dénouement. Rosette, naïve, innocente, est tombée sincèrement amoureuse d’un Perdican qu’elle a idéalisé et qu’elle pensait sincère. C’est pourquoi le choc qu’elle a eu acte III scène 8 lorsqu’elle a réalisé que tout était factice et mensonger l’a conduite à une mort immédiate : « on entend un grand cri derrière l’autel. » Ce décès tragique parachève la dénonciation des illusions romantiques, par la mort d’un des personnages, mais aussi par la condamnation des deux autres à ne jamais pouvoir s’aimer et vivre leur amour : « Elle est morte ! Adieu, Perdican ! » (III-8)
c) L’avertissement au lecteur : un drame romantique.
C’est en ce sens que l’on comprend pourquoi la pièce semble être un avertissement au lecteur. en effet, si le genre théâtral est celui du proverbe et du drame romantique, cela n’est pas un hasard : le drame romantique est une pièce de théâtre purement romantique qui connaît une fin tragique, et le proverbe est un genre dont le titre de l’oeuvre est un proverbe qui est illustré par l’intrigue. Ici, le titre est un avertissement : « on ne badine pas avec l’amour », cela signifie que l’amour est une chose sérieuse, qu’il ne faut pas plaisanter avec cela sous peine de grandes conséquences, de grands malheurs. Le lecteur a ici une représentation concrète de ce qui peut se produire s’il joue avec le sentiment amoureux : il s’agit de le dissuader de s’adonner à cette pratique : « Nous sommes deux enfants insensés, et nous avons joué avec la vie et la mort. » (III-8)
II- Or, en réalité, il faut tempérer la dénonciation des désillusions : l’amour romantique est aussi valorisé.
a) L’amour terrestre est préférable malgré la souffrance
Toutefois, force est de constater qu’il faut nuancer ce constat pessimiste à l’extrême. En effet, l’amour romantique n’est pas un amour constamment dénoncé, il connaît aussi une certaine valorisation. Dans cette pièce, Musset met en valeur le fait que l’amour terrestre est préférable malgré la souffrance : en d’autres termes, même si l’amour engendre le malheur, il faut tout de même accepter cette conséquence pour le vivre, sous peine de regrets éternels, au point de considérer que notre vie n’aura pas été vraiment vécue. C’est ce que met en valeur Perdican acte II scène 5 : « On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : « j’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » »
b) Le point de vue de Musset : l’amour avant tout.
De plus, il est intéressant de mentionner que le dramaturge ne rejette pas l’amour, au contraire, il va prendre parti pour l’amour. Cela se voit notamment à travers les nombreuses répliques de Perdican dans lesquelles il met en avant la beauté du sentiment amoureux : à travers Perdican, c’est Musset qui s’exprime, et qui s’inscrit tout de même dans une relative idéalisation de l’amour. Le dramaturge ne rejette pas l’idéal romantique en bloc, et c’est ce que souligne l’intertextualité notamment acte II scène 5 : certaines répliques des personnages, qui portent sur l’amour, sont directement inspirées de la correspondance de Musset et George Sand.
c) l’ambivalence de l’amour divin, remplacement de l’amour terrestre ?
Enfin, une autre remarque est possible : l’amour divin est un remplacement de l’amour terrestre, mais s’inscrit tout de même dans une perspective similaire. S’il illustre le conflit raison-passion, en ce que Camille privilégie l’amour divin, associé à la raison parce qu’elle ne veut pas laisser libre cours à sa passion sous peine de souffrances, il est tout de même paradoxalement une forme de passion également. En effet, l’amour n’est pas destiné à un être humain, mais à un être divin.
III- La dénonciation ici est plus une critique de l’orgueil que de l’amour et ses dangers
a) L’orgueil, vraie source des malheurs.
En réalité, il semble que ce soit davantage l’orgueil que l’amour qui occasionne les malheurs, ce qui tempèrerait la dénonciation des désillusions romantiques. En effet, c’est l’obstination de Perdican à se venger de Camille, qui le rejette, qui cause la souffrance. Par fierté, afin de faire croire à Camille qu’il se fiche de sa décision, il séduit Rosette, lui promet le mariage, et la fait tomber amoureuse de lui : « Tu veux bien de moi, n’est-ce pas ? On n’a pas flétri ta jeunesse ? […] Tu ne veux pas te faire religieuse ; te voilà jeune et belle dans les bras d’un jeune homme. » (III-3) Et inversement, par orgueil, Camille manipule aussi Rosette en incitant Perdican à lui déclarer son amour alors que cette dernière assise cachée derrière des rideaux à la scène. Ainsi, c’est moins l’amour en lui-même que la fierté des personnages, qui cause leur douleur.
b) Par orgueil, les personnages se condamnent, pas de retour en arrière possible.
En revanche, l’amour n’est pas un idéal détaché de tout mauvais sentiments : il est marqué par l’égoïsme, l’égocentrisme, et la fierté ; mais aussi par la peur du rejet. Ainsi, si les personnages se condamnent à la souffrance éternelle, sans retour possible, parce qu’ils ont laissé leur orgueil prendre l’ascendant, ce qui fait de cette pièce un drame de l’orgueil autant qu’un drame romantique, c’est parce que l’amour est un sentiment complexe pétri de contradictions : « il a bien fallu que nous nous fissions du mal, car nous sommes des hommes » (III-3). C’est pourquoi Musset ne propose pas de solution définitive et ne tranche pas : il expose les personnages à leurs contradictions, pour refléter les dangers et implications de l’amour, en achevant sa pièce de manière tragique et pessimiste dans cette même perspective.
Conclusion
Ainsi, les illusions romantiques sont dénoncées dans On ne badine pas avec l’amour : l’amour est source de souffrance et condamne les individus au malheur. Cette leçon, transmise par Musset, semble pourtant contredite par certains éléments valorisant la passion amoureuse, malgré ses souffrances, ce qui est à interpréter en lien avec la situation personnelle du dramaturge. C’est pourquoi ici, plus que l’amour, c’est l’orgueil qui est pointé du doigt : c’est celui-ci qui est source de malheurs et qui occasionne le dénouement tragique. Cette critique de l’orgueil se retrouve également dans les Liaisons dangereuses, puisque leur égo face aux autres condamne les protagonistes au malheur et à la mort : Merteuil mourra isolée de tous de la petite vérole et Valmont sera tué en duel.
