Y a-t-il un mauvais usage de la raison ?

Introduction

En apparence, il semblerait que la raison soit toujours associée à une intention positive : « sois raisonnable », « tu as raison », « bon raisonnement » sont des expressions que l’on entend au quotidien et qui la valorisent. La raison serait donc systématiquement employée à bon escient. Mais d’un autre côté, l’homme n’est-il pas capable de faire le mal ? Cela nous amène à nous poser la question suivante : y a-t-il un mauvais usage de la raison ? Ce sujet invite à réfléchir sur l’utilisation que nous faisons de notre raison, c’est-à-dire de notre capacité intellectuelle nous permettant de comprendre le monde et d’appréhender ses enjeux. D’un côté, la raison serait bénéfique et impacterait positivement le monde. Mais de l’autre, elle pourrait aussi être néfaste. Il faudra s’interroger sur ce que signifie en faire un mauvais usage : qui et pour qui ? Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure pouvons-nous affirmer que paradoxalement, la raison qui élève l’homme peut aussi, mal employée, le rendre nuisible. En apparence, il semblerait que la raison ne puisse être utilisée à des fins mauvaises. Or, en réalité, elle a un côté néfaste si elle est employée à mauvais escient. En vérité, il faut donc faire preuve de prudence avec la raison en tenant compte des conséquences que peut avoir son utilisation.

I – La raison est bénéfique à l’homme et ne peut pas être mal employée

a) Elle permet à l’homme de s’élever

Il ne semble pas pouvoir y avoir un mauvais usage de la raison, parce que cette dernière est bénéfique à l’homme : elle lui permet de s’élever au-delà de l’animal, elle ne peut donc pas être mal employée. En effet, elle est une caractéristique de l’homme, qui le distingue de l’animal gouverné par ses instincts : c’est par son intelligence que l’homme s’élève, et c’est ce qui lui permet d’avoir des valeurs, une morale, d’être juste et éthique. C’est d’ailleurs en ce sens que l’on comprend pourquoi, d’après Kant, la raison permet de formuler des principes moraux universels, ce qu’il appelle les impératifs catégoriques : Kant invite l’homme à s’élever moralement et éthiquement grâce à sa raison : elle le guide dans ses actions au quotidien, afin qu’il agisse pour l’intérêt général et non pour ses intérêts égoïstes, à travers différentes lois morales. Par exemple, l’un des impératifs catégoriques kantiens repose sur le fait de considérer les autres comme fins et non moyens : l’homme ne doit pas se servir de ses semblables pour parvenir à son but, ils sont une fin en soi. Donc la raison permet à l’homme de s’élever vers une plus haute moralité.

b) Elle rend possible la compréhension du monde qui nous entoure

En outre, la raison rend possible la compréhension du monde qui nous entoure. Cela renvoie directement à l’étymologie du terme « raison » : il s’agit du latin ratio, signifiant le calcul. En d’autres termes, grâce à sa raison lui permettant de mesurer et de comprendre le monde qui l’entoure, l’homme peut parvenir à une certaine connaissance de celui-ci et devenir « comme maître et possesseur de la nature » (Descartes). Cela signifie que sa raison est utilisée à bon escient puisqu’il s’en sert afin d’appréhender la nature et de la modeler, pour l’adapter à lui. En effet, l’homme est une espèce dont le corps est fragile, il se renforce et se protège grâce à l’aménagement de la nature. Ainsi, l’homme utilise sa raison pour transformer la nature en fabriquant des habitations, cultivant les terres… Dans le but d’améliorer ses conditions de vie, et ce, grâce à sa capacité à comprendre le monde qui l’entoure.

c) Elle permet d’atteindre la vérité

La raison peut donc servir à atteindre une certaine vérité. C’est pourquoi il ne peut y avoir de mauvais usage de la raison : en la guidant grâce à une méthode stricte, elle ne peut dévier de sa trajectoire et atteint la vérité. Ainsi, comme l’affirme Descartes dans son Discours de la méthode, la raison lutte contre les préjugés et les idées reçues et permet de diriger ceux qui l’utilisent vers une plus haute forme de certitude, qui elle-même engendre la sagesse. C’est ce que souligne Platon à travers son allégorie de la caverne : les hommes sont dans l’obscurantisme, enfermés et attachés au fond de la caverne, et ils n’accèdent pas à la vérité ni au savoir, à la sagesse. Il n’y a qu’en utilisant leur raison qu’ils parviennent à sortir de cette caverne.

II – Pourtant, la raison peut être employée à des fins néfastes

a) La raison peut être utilisée à mauvais escient, pour faire le mal

Pourtant, force est de constater qu’il s’agit de nuancer notre constat : la raison peut être employée à mauvais escient, pour faire le mal. En effet, elle peut être dangereuse si elle est utilisée afin d’être nuisible à autrui. Par exemple, la raison qui consiste à mettre son intelligence au service de la pensée, de la conception et de la construction d’armes est une raison néfaste et mauvaise, qui a un mauvais usage. C’est pourquoi de terribles évènements comme les guerres mondiales, dans lesquelles la raison est utilisée pour fabriquer en masse des armes visant à blesser et tuer, sont la preuve même qu’il y a un mauvais usage de la raison.

b) La raison manipule et soumet les individus

De plus, la raison manipule et soumet les individus. Elle peut être utilisée en tant qu’instrument de domination et de contrôle, par les Etats totalitaires notamment. En effet, la raison est employée à mauvais escient, afin de justifier l’injustifiable : les lois raciales et discriminantes, par exemple, font l’objet de stratégies manipulatives pour persuader les populations qu’elles sont justifiées, ce qui n’est pas le cas. Par exemple, Hitler a utilisé des théories pseudo-scientifiques sur l’infériorité des populations juives, ainsi que des complots antisémites prétendant que cette population avait causé la défaite de l’Allemagne en 1918, afin de justifier ses traitements contre les Juifs. La raison est donc dangereuse quand elle est employée à mauvais escient.

III – Il faut donc faire preuve de prudence avec la raison, et tenir compte des conséquences

a) Garantir un bon usage de la raison par le respect de la morale

C’est pourquoi les hommes doivent être prudents avec la raison, et tenir compte des conséquences de leurs actions : afin de garantir un bon usage de la raison, il faut que celle-ci soit conforme à la morale. En effet, l’homme ne doit pas agir en utilisant son intelligence si celle-ci n’a pas un but bénéfique à l’humanité. Par exemple, Léonard de Vinci a inventé des machines qui ultérieurement ont été détournées de leur but premier et transformées en machines de guerre. Il en a été écoeuré, puisque son invention initiale n’avait en aucun cas un but de violence, mais un but noble et moral : développer l’intelligence de l’homme en créant des instruments capables de lui faciliter la vie tout en exploitant les connaissances scientifiques de l’époque.

b) Nécessité d’une méthode pour la guider et éviter les erreurs

C’est pourquoi l’homme a besoin d’une méthode qui guide la raison afin d’éviter ses travers. En effet, elle peut commettre des erreurs ou avoir des conséquences néfastes si elle n’est pas rigoureusement encadrée. C’est pourquoi des philosophes comme Hans Jonas insistent sur la nécessité de tenir compte des conséquences de chaque invention technique créée grâce à la raison, et de chaque action de manière plus générale : la raison est utilisée à bon escient quand elle n’a pas de conséquences néfastes sur un individu ou une génération future. Par exemple, la raison ayant servi à développer les lignes de chemin de fer a été bien employée, puisque cette invention est d’utilité publique et n’a pas de conséquences déplorables.

c) La responsabilité : l’homme est raisonnable donc responsable

Cela nous amène donc à considérer que parce que l’homme est raisonnable, il doit se servir de sa raison avec responsabilité et l’employer à bon escient. Il est responsable de l’usage qu’il fait de sa raison. C’est ce que souligne Sartre en écrivant que « l’homme est condamné à être libre » : cela signifie que ses actions ne peuvent pas être justifiées autrement que par sa propre responsabilité, il doit les assumer, parce que ses agissements sont guidés par sa raison et non par son instinct. Par exemple, avant d’agir, l’homme doit systématiquement s’interroger sur les conséquences de ses actions, parce qu’il ne pourra pas se dédouaner, se déresponsabiliser.

Conclusion

Ainsi, la raison est bénéfique à l’homme, elle l’élève, le valorise et le distingue : elle ne pourrait donc pas être mal employée. Or, force est de constater que même si elle permet à l’homme d’accomplir de nobles buts, elle peut aussi être employée à des fins néfastes, pour faire le mal, manipuler, soumettre, détruire. Une raison bien employée est donc une raison qui tient compte des conséquences, qui respecte la morale et qui fait preuve de responsabilité.

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