Introduction
Notre vécu influence la personne que nous devenons. Il semble que la somme de nos expériences passées constitue notre identité. Mais si nous vivons des évènements traumatisants, devons-nous les laisser entraver notre évolution ? Dès lors, faut-il oublier notre passé ? Cela nous amène à réfléchir sur l’intérêt d’une telle démarche par rapport aux conséquences que cela pourrait avoir sur notre présent mais aussi sur notre futur. Oublier notre passé pourrait être nécessaire dans certains cas, mais est-ce possible ? Cela pose problème : comment quelqu’un peut-il savoir qui il est s’il n’a pas souvenir de son passé, son identité serait-elle menacée, supprimée ? La mémoire n’est-elle pas indispensable pour constituer l’homme ? Et cela implique d’étudier l’humanité, parce que « notre passé », c’est mon passé à moi, mais aussi notre passé historique commun. Ainsi, si nous sommes notre passé, il s’agira de se demander s’il est souhaitable d’oublier notre vécu : cela nuirait-il à notre identité ? En apparence, il semblerait que le passé doive être oublié, parce qu’il empêche l’homme d’évoluer. Or, en réalité, il est indispensable de s’en rappeler puisque cela construit notre identité. Mais en vérité, oublier notre passé ne condamnerait pas nos perspectives d’avenir.
I – Le passé, parce qu’il empêche l’homme d’évoluer, doit être oublié sans que cela ne nuise à son identité.
1. On oublie forcément notre passé.
Le passé est une temporalité révolue, que l’on oublie obligatoirement. En effet, la mémoire de l’homme fait le tri entre les souvenirs utiles et inutiles, temporaires et permanents. L’homme ne se rappellera pas de chaque journée de sa vie, de chaque détail (ses tenues vestimentaires, ses conversations, ce qu’il a appris à l’école…). En revanche, il se souviendra de moments importants ou marquants (un mariage, un diplôme…). On oublie donc forcément notre passé, parce qu’on ne peut pas tout retenir ! Que ce passé soit néfaste, positif ou neutre, on ne se rappelle pas de tout ce qui a pu se passer et cela fait partie de la nature humaine. Notre cerveau fait le tri et supprime, oublie les moments inutiles à la construction de notre avenir ou de notre identité.
2. Si le passé est néfaste, il doit être oublié.
Le passé n’est pas toujours neutre ou positif : il peut être néfaste. Dans ce cas, non seulement l’homme peut l’oublier, mais en plus, l’homme doit l’oublier. En effet, un évènement traumatisant peut empêcher l’homme d’évoluer et le faire régresser. Un traumatisme engendre des peurs, des angoisses, un blocage émotionnel. Dans ce cas, l’oublier serait bénéfique puisque ce traumatisme n’aurait donc pas d’impact négatif sur celui qui l’a vécu. Par exemple, une agression, de quelque manière qu’elle soit, crée chez l’individu qui la subit un traumatisme qui va freiner son évolution, le conduire à la déprime et parfois même lui donner envie d’en finir avec la vie. C’est pourquoi le passé néfaste doit être oublié, en tant qu’il empêche l’homme d’évoluer et même de vivre.
3. Il faut oublier le passé pour vivre dans le présent.
Le passé est révolu, c’est un temps qui n’existe plus, dans lequel on peut être tenté de se réfugier face à un présent blessant. En effet, l’homme peut faire preuve de nostalgie et idéaliser un moment passé, un souvenir, par opposition au présent qui serait moins agréable, moins plaisant. C’est pourquoi il est préférable d’oublier le passé, sinon on se condamne à vivre dans une temporalité révolue, qui n’existe plus, ce qui conduirait l’homme au malheur. C’est la thèse défendue par Pascal : pour lui, l’homme est vain puisqu’il vit dans le passé et se projette dans une temporalité inexistante (les souvenirs), ce qui le rend malheureux parce que le seul temps que l’on vit est le présent. Par exemple, un homme qui a déménagé dans un lieu qui ne lui plaît pas, penserait sans cesse à un lieu plaisant dans lequel il a vécu, pour se réfugier dans son souvenir heureux. Mais ce faisant, il se condamne à la nostalgie et au malheur puisqu’il refuse d’accepter sa situation actuelle qui est pourtant la seule qui compte.
II – Pourtant, le passé est indispensable pour constituer l’homme.
1. C’est notre passé qui fait de nous qui nous sommes aujourd’hui : c’est lui qui nous construit.
Pourtant, nombreuses sont les raisons qui montrent que le passé ne doit pas être oublié. En effet, c’est celui-ci qui fait de nous qui nous sommes aujourd’hui. Notre passé est un élément clef de notre identité. Sans ce dernier, nous ne saurions pas forcément qui nous sommes. Ce sont nos expériences, nos aventures, qui déterminent qui nous sommes. Si nous ne nous souvenons d’aucun évènement qui nous serait arrivé, notre quête identitaire serait bien plus complexe puisque savoir qui nous sommes aujourd’hui semble indissociable de savoir qui nous étions hier. Par exemple, une personne atteinte d’Alzheimer et qui ne se souvient plus de ses proches, de son histoire, change diamétralement, puisque sa mémoire défaillante lui fait perdre son identité.
2. Il influence notre avenir, nos choix, nos décisions.
Même si notre passé n’est pas toujours heureux, il est important de ne pas l’oublier. En effet, nous l’avons vu, il est constitutif de notre identité. Mais notre passé influence aussi notre présent et notre avenir : nos expériences passées, même si elles sont négatives, nous servent de leçon et nous permettent de ne pas reproduire les mêmes erreurs. D’un autre côté, nos expériences positives nous servent d’exemple, de modèle à suivre. Ainsi, il s’agit de tirer parti de notre passé, parce qu’il influence notre présent et notre futur. Par exemple, un étudiant qui a eu de mauvaises notes l’année passée en raison d’une mauvaise organisation de ses révisions et de son travail personnel va en tirer une leçon et agira différemment lorsqu’il aura de nouveaux examens, afin d’éviter d’obtenir à nouveau des résultats décevants.
3. Il ne faut pas oublier notre passé commun, pour éviter de reproduire les mêmes erreurs.
Se demander s’il faut oublier notre passé sous-entend notre passé individuel, mais aussi collectif. En effet, cette question a aussi une dimension historique puisque le passé est aussi le passé commun, qui constitue l’identité de l’humanité. Et dans ce cas, il ne faut absolument pas l’oublier, sous peine de reproduire les mêmes erreurs : c’est le devoir de mémoire. En effet, le passé historique est d’ailleurs étudié à l’école par les enfants, mais aussi dans les études supérieures par les étudiants, parce que les hommes ont commis des erreurs dont il faut se souvenir de génération en génération, sinon on risque de reproduire des schémas similaires aux évènements tragiques passés. C’est d’ailleurs dans cette perspective que Benjamin affirme que la mémoire permet de rendre actuels certains moments du passé : ce n’est pas parce que le passé historique est révolu qu’il a disparu. En effet, il peut être par exemple une source d’inspiration ou un modèle, ou alors un contre-exemple d’erreurs à ne pas reproduire ! Par exemple, la Seconde Guerre mondiale est extrêmement étudiée pour enseigner aux enfants et adolescents des valeurs telles que la résistance contre l’oppresseur, la lutte pour ses idées, ou encore leur apprendre à reconnaître un modèle dictatorial, afin que ces évènements ne se reproduisent plus.
III – Oublier notre passé, serait-ce perdre notre identité et nos perspectives d’avenir ?
1. L’oubli peut ne pas être volontaire et ne menace pas forcément notre avenir.
Il semblerait donc préférable de ne pas chercher à oublier notre passé, qui est constitutif de notre identité personnelle mais aussi de l’identité de l’humanité. Pourtant, dans certaines situations, l’oubli n’est pas volontaire. Ainsi, une personne amnésique suite à un accident peut complètement oublier son passé, mais cela ne réduirait pas ses perspectives d’avenir à néant même si elle ne sait plus qui elle est. En effet, ses proches pourraient l’aider à se souvenir de qui elle est, de son histoire, lui rappeler quels sont ses centres d’intérêt. Dans le cas de l’amnésie, la personne ne perd pas son identité, ne change pas de goûts ni de comportement, elle va progressivement redevenir la personne qu’elle était avant la perte de mémoire : l’identité ne se perd donc pas et ses perspectives d’avenir ne sont pas menacées. Par exemple, nombreuses sont les anecdotes de personnes ayant subi l’amnésie et qui pourtant sont tombées amoureuses une seconde fois de leur partenaire.
2. Dès lors, il faut trouver un juste équilibre entre oubli et mémoire pour garantir notre avenir.
L’homme peut donc oublier partiellement son passé sans que cela n’influence négativement son avenir. En effet, cet oubli partiel peut même être bénéfique au futur puisque l’on peut se reconstruire plus rapidement suite à un évènement traumatisant, sans changer pour autant qui nous étions auparavant. Oublier ne fait pas de nous des personnes sans identité, mais des personnes ayant trouvé un juste équilibre entre ce qui doit être retenu de notre histoire, et ce qui peut être oubliable, soit parce que ce n’est pas important pour notre futur, soit parce que c’est traumatisant. Dans cette perspective, il est intéressant de mentionner Nietzsche qui va revaloriser l’oubli comme condition d’accès au bonheur : ce serait le seul moyen pour l’homme d’être heureux, puisqu’il mènerait une vie de paix sans être hanté par son passé. C’est pourquoi, pour Nietzsche, les animaux sont à envier : parce qu’ils ne vivent qu’au présent et qu’ils n’ont pas d’histoire, ils peuvent être heureux. Ainsi, l’homme a besoin d’oublier une partie de son passé, qui peut agir comme un frein pour son avenir, afin de se garantir un futur heureux. Il faut par exemple oublier les scènes traumatisantes, mais se souvenir de la leçon que l’on en a tirée.
Conclusion
Ainsi, notre passé (individuel et collectif) est directement relié à notre identité (à l’échelle individuelle mais aussi à l’échelle de l’homme). C’est pourquoi il nous constitue : et même si inévitablement nous oublions certains moments, nous ne devons pas le renier totalement, sauf s’il nous est néfaste ou s’il nous empêche de vivre dans le présent. C’est pourquoi nous devons trouver un juste équilibre entre souvenir et oubli afin de garantir notre avenir : parce que le véritable enjeu de notre passé est notre futur.

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