Le temps appartient-il à la conscience ?

Introduction

« Cela ne fait que cinq minutes mais j’ai l’impression que cela dure depuis une éternité » est une affirmation que l’on peut entendre au quotidien. Pourtant, cinq minutes s’écoulent toujours de la même manière : cela fera trois cent secondes, mais nous ne les vivons pas tous de la même manière. Cela nous amène à nous poser la question suivante : le temps appartient-il à la conscience ? Le temps aurait donc une existence objective, détachée de notre manière de le concevoir. Il s’écoulait avant notre naissance, et il s’écoulera après notre mort. Pourtant, le temps a aussi une dimension subjective : cinq minutes de cours de mathématiques semblent interminables, alors que cinq minutes lorsqu’on s’amuse paraissent quelques secondes. Le temps semble donc avoir une double existence, subjective et objective. Ainsi, il s’agira de se demander si le temps a une existence indépendante de la perception qu’on en a. En apparence, il semblerait que le temps dépende de la manière dont on le vit. Or, en réalité, il existe aussi indépendamment de nous. En vérité, l’homme tente de se l’approprier pour résoudre une angoisse existentielle.

I – Le temps dépend de la manière dont on le perçoit.

1. Différentes perceptions du temps selon nos ressentis.

Le temps appartient à la conscience, parce qu’il dépend de la manière dont on le perçoit. En effet, nos perceptions du temps sont différentes selon nos ressentis. Tout d’abord, selon nos ressentis personnels : cinq minutes de cours de mathématiques peuvent sembler une éternité, alors que cinq minutes d’une activité plaisante semblent quelques secondes. Mais les perceptions du temps diffèrent aussi selon les individus : deux personnes s’adonnant à la même activité percevront le temps de manière différente. Par exemple, si l’une s’amuse, elle le percevra comme s’écoulant rapidement ; et si l’autre s’ennuie, elle le percevra comme s’écoulant lentement. Pourtant, le temps s’écoule à la même vitesse pour ces deux personnes. C’est dans cette perspective que Bergson établit la notion de temps subjectif : il s’agit de la manière dont la conscience perçoit le temps, autrement dit il s’agit d’une manière dont le temps s’écoule qui est mesurée de manière individuelle par chaque personne.

2. L’homme a inventé le concept du temps à partir de ses ressentis.

Le concept de temps n’existe pas dans la nature, elle ne mesure pas le temps et n’a pas de notion du passé ou du futur. L’homme a donc inventé le concept du temps à partir de ses ressentis. Comme le souligne Saint-Augustin, l’homme a créé trois temporalités : le passé, le présent, le futur. Ces trois temporalités l’aident à mesurer le temps. Le passé est, pour l’homme, un temps révolu, qui ne reviendra jamais ; le présent est le très bref instant actuel ; le futur est un temps qui n’existe pas encore (et dont on n’a aucune certitude qu’il existera un jour pour nous !). Cela signifie que la conception du temps a été pensée par l’homme, à partir de la manière dont il le perçoit. Le temps dépend donc des ressentis que l’on en a.

3. Les temps passé et futur appartiennent uniquement à la conscience.

Enfin, deux temporalités appartiennent exclusivement à la conscience : le passé et le futur. En effet, seul l’homme a une mémoire et a conscience de l’existence d’un temps révolu, le passé, et peut se projeter, il a donc aussi conscience d’un temps qui n’existe pas encore : le futur. Le passé est individuel et collectif : individuel, parce que chacun de nous a une histoire, notre mémoire nous permet d’avoir une identité, de savoir qui nous sommes en tant qu’individu ; collectif, parce que l’humanité a une histoire également, c’est d’ailleurs pour cela qu’on l’étudie dans les établissements scolaires : il s’agit de ne pas oublier le passé pour prendre exemple sur certains modèles ou éviter de reproduire les mêmes erreurs. C’est d’ailleurs dans cette perspective que Benjamin affirme que la mémoire permet de rendre actuels certains moments du passé. Par exemple, la nature n’a pas de mémoire du passé et ne se projette pas dans l’avenir, et les animaux n’ont pas d’histoire ni de culture, puisque ces êtres n’ont pas conscience de la temporalité passée ni future, puisqu’elle n’existe que dans la conscience de l’homme !

II – Pourtant, il a aussi une existence indépendante de nous.

1. Le temps des horloges.

Cependant, force est de constater que le temps existe aussi indépendamment de la manière dont on le perçoit. En effet, quoi que l’on fasse, quoi que l’on pense, une minute restera soixante secondes, qu’on ait l’impression que cette minute s’écoule vite ou non. Le temps a donc une existence détaché de la conscience, c’est ce qu’on peut appeler le « temps objectif » ou le « temps des horloges » comme Bergson : il s’agit du temps qui s’écoulera toujours de la même façon sans aucune intervention ni perception humaine. Par exemple, que cinq minutes me semblent passer rapidement ou lentement, ce n’est pas ma perception qui compte puisqu’elle ne modifie pas le nombre de minutes écoulées : c’est le temps objectif qui compte !

2. Le temps existe indépendamment de nous, c’est le concept de temps qui est créé par l’homme.

En outre, le temps ne dépend pas de la manière dont on le perçoit, mais il a une existence indépendante de nous, parce qu’il continuera à exister après notre mort et existait déjà avant notre naissance. C’est valable pour chaque individu mais aussi à l’échelle de l’humanité ! En effet, avant que l’homme n’existe, le temps existait : c’est le concept de temps qui n’existait pas. Cela signifie que par exemple, les saisons se sont toujours écoulées : automne, hiver, printemps, été, et ce avant l’existence de l’homme, la nature changeait selon ces dernières. Pourtant, cela n’avait pas de nom ni de mesure clairement établie. C’est l’homme qui a nommé les saisons ainsi, et qui a décrété qu’elles se succèderaient tous les trois mois, tout en déterminant la durée des mois, des semaines, etc. !

III- L’homme tente de s’approprier le temps pour résoudre une angoisse existentielle.

1. Le concept de temps ne permet pas pour autant de contrôler le temps.

C’est parce que l’homme éprouve une angoisse fondamentale à l’idée de sa finitude qu’il tente de s’approprier le temps, de le contrôler, en inventant des manières de le mesurer, afin d’atténuer ses peurs. C’est dans cette perspective qu’il invente le concept de temps, parce que le temps soumet l’homme : « Le temps est un enfant qui joue en déplaçant des pions », écrit Héraclite. L’homme n’est, dans cette perspective, qu’un pion déplacé par le temps, qui subit donc tous les effets du temps sans pouvoir faire quoi que ce soit pour les atténuer : par exemple, même s’il fait de la chirurgie esthétique pour lisser ses rides, il ne parviendra pas à rajeunir ses cellules, simplement son apparence donnera l’illusion temporaire qu’il est plus jeune.

2. La seule maîtrise possible du temps est de l’accepter et d’en faire bon usage, pour se l’approprier.

Pourtant, force est de constater que l’on a là un paradoxe : l’homme tente de s’approprier le temps en le mesurant et en luttant contre lui, afin de le ralentir pour calmer ses angoisses. Mais en réalité, il doit l’accepter sans chercher à le combattre ou à le détourner : c’est la seule manière pour lui de se l’approprier et d’en faire bon usage. En effet, l’homme est libre de faire ce qu’il veut du temps qui s’écoule, et s’il l’exploite bien, il ne le perd pas. Il ne s’agit pas d’angoisser face à sa finitude, ni de déplorer le caractère irrémédiable du temps, mais bien d’en tirer parti en en profitant : là est la seule manière de se l’approprier ! Par exemple, il est préférable de faire des activités qui nous rendent heureux, plutôt que de perdre son temps à multiplier les interventions chirurgicales qui donnent un aspect temporairement rajeuni, cela nous permettra de nous épanouir davantage : pour Sénèque, « chaque jour est à lui seul une vie » pour celui qui emploie son temps de la bonne manière.

Conclusion

Ainsi, le temps possède une existence indépendante de la manière dont nous percevons. Mais cette existence indépendante, nous ne pourrons jamais la percevoir, puisque nous mesurons le temps à partir de notre conscience : nous ne l’expérimentons qu’à partir de la perception que nous en avons ! Et si l’homme tente de s’approprier le temps, c’est pour résoudre une angoisse existentielle : celle de sa finitude. Pourtant, il ne peut pas contrôler le temps, ni le ralentir, mais il doit apprendre à en faire bon usage.

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