Introduction
Historiquement parlant, l’art est une reproduction fidèle et réaliste de la nature : il contiendrait donc une forme de vérité au sens où il l’imiterait. Mais aujourd’hui, les courants artistiques comme l’art contemporain remettent en question cette association de l’art à la vérité. Dès lors, nous pouvons nous poser la question suivante : y a-t-il une vérité en art ? Ce sujet interroge sur le lien entre art et vérité. Est-il possible de parler de vérité au sens scientifique, objectif et réaliste, alors même que toute production artistique provient d’un point de vue subjectif, celui de l’artiste, et dépend d’une autre interprétation subjective, celle du spectateur ? Cela sous-entendrait qu’il n’y aurait pas de vérité stricte en art s’il n’y a pas d’objectivité : dans ce cas, l’art dit-il le faux ? Et au contraire, si on considère que chacun détient une forme de vérité, y a-t-il plusieurs vérités en art ? Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure il est possible d’affirmer que l’art contient une vérité, de multiples vérités ou au contraire n’en renferme aucune. En apparence, il semblerait qu’il y ait une vérité en art. Or, en réalité, l’art pourrait ne pas en contenir. En vérité, il y en a de nombreuses.
I – Il y a une vérité en art
1. L’art représente la réalité, détachée de tout point de vue, il a pour but de coller le plus possible au réel.
L’art, dès ses origines, a eu pour objectif de représenter la réalité de la manière la plus objective possible. En effet, l’art a été créé par l’homme pour lui permettre de se donner une représentation et de donner une représentation du monde dans lequel il vit. Dès l’Antiquité, on mesure la qualité d’une oeuvre d’art à sa capacité à imiter le réel, la nature. C’est notamment ce que l’on retrouve dans les Histoires naturelles de Pline l’Ancien, lorsqu’il narre un épisode opposant deux artistes, Zeuxis et Parrhasios. Un concours d’art oppose Zeuxis et Parrhasios, consistant à imiter un objet de la manière la plus réaliste possible. Zeuxis a peint des raisins si réalistes que les oiseaux tentent de les picorer. Alors assuré de sa victoire, il tend alors le bras pour tirer le rideau masquant le travail de son rival. Mais il se rendit compte que le rideau était peint : or, il était si semblable à la réalité que Zeuxis s’est laissé duper. L’art de Zeuxis a trompé les oiseaux, mais celui de Parrhasios a trompé un homme. Une oeuvre d’art réussie serait donc une oeuvre d’art qui imite le mieux possible la nature, allant jusqu’à se confondre avec elle.
2. L’art, même s’il peut représenter autre chose que la vérité du monde qui nous entoure, représente obligatoirement la vérité de l’artiste.
L’art a donc pour objectif de représenter le monde, la réalité. Pourtant, cette quête est complexe : pour représenter authentiquement la nature, il faudrait la représenter d’un point de vue pictural, mais aussi auditif et olfactif. Aucun art ne peut représenter ces trois sens. Pourtant, l’art incarne obligatoirement au moins une vérité : non celle de ce qu’il représente, mais celle de celui qui représente. En effet, il transmet la vérité des émotions et des perceptions de l’artiste au moment où celui-ci créait son oeuvre. Par exemple, les peintures d’Henri Michaux ne représentent pas le monde, elles sont abstraites, mais elles représentent l’état d’esprit angoissé du peintre au moment où il peignait.
3. L’art transmet la vérité de son époque et de sa société.
Enfin, l’art transmet aussi une autre vérité : celle de l’époque et de la société contemporaine de l’artiste. En effet, il divulgue une vérité concernant les enjeux, les intérêts, les problématiques de cette époque. Il transmet une information d’ordre historique, permettant à l’homme de connaître son histoire. Comme le souligne Hegel, l’art révèle le passé, il dépend d’un lieu précis, d’une époque précise. L’oeuvre d’art exprime ainsi la subjectivité de l’artiste et l’esprit de son peuple. Par exemple, les tableaux peints durant la Révolution française, comme La Liberté guidant le peuple de Delacroix, montrent qu’à la fin du XVIIIe siècle, les Français étaient guidés par leur volonté d’anéantir la monarchie afin de libérer le peuple du joug du souverain. C’est pourquoi cette oeuvre a un fort aspect patriotique. Au contraire, d’autres tableaux comme Guernica de Picasso n’ont pas cet aspect patriotique puisqu’ils dénoncent les horreurs des conflits et de la guerre.
II – Pourtant, il semble que l’art ne puisse pas forcément contenir de vérité
1. L’art peut aussi aller contre la vérité.
Pourtant, s’il semble que l’art contienne une forme de vérité, cela doit tout de même être nuancé. En effet, l’art peut aussi aller contre la vérité, parce qu’il repose sur l’imagination. Effectivement, la vérité se définit par son objectivité, l’adéquation entre la chose et sa représentation. Cependant, l’art peut aller contre cela en modifiant des vérités. En effet, c’est le produit d’une création humaine, ce qui signifie qu’il dépend forcément d’un point de vue subjectif et d’un imaginaire, ceux de l’artiste. L’art dépendant de l’imagination, il détourne donc de la vérité. C’est d’ailleurs pourquoi l’oeuvre se révèle au fur et à mesure, la pensée et l’idée ne précèdent pas la production artistique mais la suivent comme le souligne Alain : c’est donc bien l’imagination qui guide l’artiste.
2. L’art transmet une vérité déformée.
En outre, l’art peut aussi consister en une déformation de la vérité. En effet, nombreux sont les artistes qui exagèrent le trait afin de déformer la réalité. C’est notamment ce que l’on repère dans les caricatures. En effet, l’artiste part d’une vérité mais la modifie en exagérant les caractéristiques disgrâcieuses de la personne représentée. Un autre exemple est le mouvement du cubisme. L’artiste multiplie les points de vue et les formes géométriques pour représenter quelqu’un ou quelque chose d’après différents angles, sous différentes points de vue. A ce titre, on peut penser aux tableaux de Picasso, comme Les Demoiselles d’Avignon, peinture dans laquelle l’artiste représente des femmes en modifiant leur corps afin de retranscrire différents angles de vue. Il s’agit donc d’une forme de vérité, déformée.
3. Transmettre une vérité irait contre la définition de l’art.
Enfin, s’il y a une vérité en art, alors l’art ne serait peut-être plus de l’art. En effet, si l’oeuvre contient une vérité, cela signifie qu’elle a pour but de transmettre une information, une leçon au spectateur. Elle aurait donc une utilité. Pourtant, pour Théophile Gautier, l’art doit se définir et se caractériser par son inutilité : c’est la théorie de « L’Art pour l’Art ». Cela signifie qu’il ne faut faire de l’art que pour faire de l’art, le but ne doit être qu’esthétique, il ne doit pas être utilitaire ni didactique. L’art n’aurait donc d’autre fonction que de faire de l’art. C’est ce qui est mis en valeur dans la préface du roman Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien. »
III – En vérité, il y a de multiples vérités en art
1. La vérité est relative à chacun. Il existe donc autant de vérités que de points de vue, de spectateurs, d’interprétations.
En réalité, l’art contiendrait une vérité, et même plusieurs vérités : la vérité étant relative à chacun, il existerait donc autant de vérités que de points de vue, de spectateurs, d’interprétations. En effet, Protagoras, dans le Théétète de Platon, défend l’idée que la vérité est relative. Cela signifie que chaque être vivant qui a la perception et la sensation accède à la vérité, une vérité qui lui est propre et subjective. Il y a donc autant de vérités qu’il y a d’être vivants. Si cette théorie est critiquée à juste titre par Socrate, elle reste tout de même intéressante pour ce qui concerne l’art, puisqu’en effet, l’art ne transmet pas une seule vérité, en art l’idée ne précède pas la conception. Cela signifie que l’interprétation est libre, chacun peut voir l’oeuvre comme il l’entend et en comprendre ce qu’il veut en comprendre, il n’y a pas une seule réponse possible mais autant de réponses qu’il y a de points de vue donc de spectateurs.
2. Le point de vue de l’artiste et son œuvre représentent déjà deux vérités immuables.
Il existe donc autant de vérités qu’il existe de spectateurs. Mais à ces vérités qui concernent celui qui regarde, s’ajoutent également deux vérités immuables qui concernent celui qui représente et ce qui est représenté : même si la production artistique n’est pas en accord avec le monde réel, elle incarne une vérité, celle de la perception de ce monde par l’artiste. La seconde vérité est le point de vue de l’artiste : en effet, l’oeuvre transmet un aperçu de ses sentiments et émotions au moment de la représentation. Cela transparaît à travers tous les arts : musique, peinture, cinéma, photographie… Par exemple, nous pouvons penser aux chansons engagées : elles témoignent des enjeux et des problématiques du monde contemporain de l’artiste, tout en présentant le point de vue, l’opinion de ce dernier sur ce qui est dénoncé.
3. Les vérités sont multiples également en fonction du caractère historique.
Enfin, c’est dans cette perspective que l’on comprend que les vérités soient multiples également en raison de leur caractère historique. En effet, une oeuvre d’art témoigne des enjeux historiques d’une époque. Par exemple, la tragédie Antigone de Sophocle rend compte de la politique grecque de l’Antiquité. Mais elle est réécrite par Anouilh dans un contexte de Seconde Guerre mondiale, en 1944. Dans ce contexte, la lecture de l’oeuvre n’est plus une lecture historique mais une lecture très contemporaine : ce qui est à étudier n’est plus la réflexion autour du pouvoir politique grec, mais la dénonciation du conformisme et la valorisation de la résistance, ce qui est évidemment en lien avec la situation politique française. Ainsi, chaque époque interprète à sa manière l’oeuvre et trouve sa propre vérité selon les résonnances contemporaines.
Conclusion
Ainsi, il y a une certaine vérité en art, en tant que cela dépeint le monde réel, ainsi que l’état d’esprit de l’artiste. Mais cela n’empêche pas l’art d’aller contre la vérité ou de déformer cette vérité. Finalement, l’art peut modifier la vérité, mais aussi en contenir de multiples : il y a autant de vérités que de spectateurs et d’artistes.

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