Introduction
« Tu dois obligatoirement faire cela, c’est dans ton intérêt », est une phrase que l’on entend souvent lorsqu’un parent tente de faire faire quelque chose à son enfant qui rechigne, parce qu’il ne comprend pas en quoi respecter la contrainte sert ses intérêts. Cela nous amène à nous poser la question suivante : agir par devoir, est-ce agir contre son intérêt ? Agir par devoir signifie que nos actions, nos comportements respectent la morale, c’est-à-dire qu’ils sont justes et n’ont pas d’impact négatif sur les autres. Mais respecter notre devoir peut aller contre notre intérêt personnel, justement parce que nous tenons compte des autres personnes : l’impact négatif peut se retourner contre nous, car le devoir moral est indépendant de l’intérêt de l’individu qui le respecte ! Ainsi, il s’agira de se demander si l’action morale peut être conciliable avec l’intérêt personnel, ou si ce devoir moral implique de renoncer aux avantages que l’on peut retirer. En apparence, il semblerait que respecter le devoir moral revienne à agir contre notre intérêt. Or, en réalité, certaines actions morales peuvent aussi être bénéfiques pour nous, la morale et l’intérêt ne sont pas incompatibles. En vérité, respecter la morale dépasse nos intérêts personnels car cela nous permet d’atteindre une plus haute humanité.
I – Respecter le devoir moral revient à agir contre notre intérêt.
- L’intérêt particulier est contre le devoir : égoïsme de l’homme
Par définition, l’homme est un être égoïste, égocentré, qui ne pense qu’à lui ; et la morale a pour but de servir l’intérêt général, sans privilégier les intérêts personnels. Ces deux notions, morale et intérêt, entrent donc en conflit puisqu’elles s’opposent. Naturellement, l’être humain recherche le plaisir, le confort, et cela peut aller à l’encontre de la morale. C’est ce que souligne Hobbes : à l’état de nature, l’homme est mauvais, malveillant, la loi du plus fort règne. Celui qui a le plus de force peut satisfaire ses intérêts, par exemple en volant les possessions ou la nourriture d’un plus faible, mais cela va contre la morale, contre le devoir de le laisser bénéficier de ses biens.
- Le devoir moral nous affaiblit
De plus, respecter le devoir moral va contre notre intérêt, cela s’y oppose même diamétralement. En effet, une des origines de la morale est la religion. Et la religion chrétienne valorise l’affaiblissement de soi, l’obéissance, le sacrifice, au détriment de la force, de la puissance. Elle encourage l’individu à agir contre son intérêt pour respecter la morale. C’est ce que dénonce Nietzsche : pour lui, la morale religieuse serait une invention des plus faibles pour se protéger des plus forts en les encourageant à vivre une vie marquée par la faiblesse et la soumission. Ce faisant, ce devoir moral et religieux affaiblit l’individu et va à l’encontre de ses intérêts, pour servir l’intérêt du plus faible, qui ne se sentira pas menacé par les plus forts.
- Le devoir peut impliquer un sacrifice ou une conséquence négative
Enfin, le devoir moral peut impliquer un sacrifice ou une conséquence négative. En effet, en voulant respecter la morale, nous pouvons ne pas être récompensés et au contraire, être impactés de manière péjorative. Par exemple, en dénonçant les mauvais comportements de quelqu’un, cette personne peut réussir à se venger en nous faisant perdre notre emploi ou en nous agressant, entre autres ; alors que notre dénonciation avait simplement pour but de protéger la personne qui en était victime. Loin d’être récompensés, nous sommes à notre tour victimes !
II – Pourtant, le devoir moral et l’intérêt ne sont pas incompatibles.
- Le devoir sert les intérêts généraux donc notre intérêt personnel est inclus
Cependant, cette opposition entre devoir moral et intérêt personnel doit être remise en question. En effet, le devoir moral peut aussi servir l’intérêt personnel. Rappelons que la morale consiste à faire le bien, à agir de façon juste. Cela signifie que l’action morale peut aussi avoir un impact positif sur celui qui agit. C’est d’ailleurs en ce sens que les utilitaristes montrent que les règles morales doivent favoriser le plus grand bonheur du plus grand nombre, ce qui inclut également notre propre bonheur. Par exemple, faire une bonne action en aidant des personnes dans le besoin les rendra plus heureuses, et par extension, nous rendra aussi plus heureux, puisque nous serons fiers d’avoir pu aider ceux qui en avaient besoin.
2. Le devoir nous empêche de devenir mauvais et nous préserve de la culpabilité
En outre, accomplir son devoir moral sert nos intérêts personnels, puisque cela nous permet de ne pas effectuer de mauvaises actions, immorales et injustes, qui nous feraient culpabiliser. C’est en ce sens que l’on comprend l’importance de la conscience morale, que Kant appelle le « tribunal intérieur », cette instance qui juge nos actions, qui nous sanctionne si nous agissons mal en nous faisant nous sentir coupables. La conscience morale nous avertit quand nous sommes sur le point de mal agir, et si nous l’écoutons et que nous tenons compte de ses réclamations, nous sommes certains de ne pas ressentir de culpabilité et de ne pas devenir mauvais. Par exemple, une personne pauvre qui rend un porte-monnaie à son propriétaire sans avoir pris l’argent qu’il contenait ne regrettera pas d’avoir agi par devoir moral, parce qu’elle ne souffrira pas de la culpabilité d’avoir volé, et elle se sentira fière d’avoir bien agi.
3. Agir par devoir n’entre pas forcément en conflit avec nos intérêts car la morale est désintéressée
Enfin, penser qu’agir par devoir entre nécessairement en conflit avec nos intérêts est une conception erronée. Le devoir n’est pas systématiquement contre nos intérêts, il a en ligne de mire la morale, non notre intérêt personnel. Une action faite par devoir est simplement une action qui n’est pas égoïste, qui est désintéressée. Par exemple, si nous voyons une personne en danger, nous devons aller l’aider, sans calculer notre intérêt à le faire. C’est une action désintéressée, parce que nous n’agissons pas pour nous, mais pour l’autre.
III – Agir par devoir moral nous permet d’atteindre une plus haute humanité, cela dépasse notre simple intérêt
- Agir par devoir nous protège de faux intérêts et de désirs illusoires
Ainsi, agir par devoir semble être ce qui nous permettrait d’atteindre une plus haute humanité. En effet, le devoir moral est une ligne de conduite qui nous protège de faux intérêts, de désirs illusoires, d’actions que l’on veut accomplir en pensant qu’elles nous serviront alors qu’en réalité elles nous desservent. Le respect du devoir moral doit donc guider nos actions. Par exemple, ce que nous croyons être dans notre intérêt, comme mettre tout en œuvre afin de devenir riche et d’atteindre le plus grand bonheur possible, peut finalement nous nuire. Ces passions sont trompeuses et souvent, ces désirs engendrent le désenchantement et la déception, d’autant plus si nous usons de moyens immoraux pour les accomplir.
2. Agir par devoir moral s’oppose à agir par devoir juridique
De surcroît, agir par devoir moral peut s’opposer à l’action qui respecte le devoir juridique, dans l’intérêt de l’humanité. Parfois, la loi et la morale ne sont pas compatibles, et la loi prône des comportements immoraux. Dans ce cas, pour l’intérêt de l’humanité, il faut respecter le devoir moral. C’est ce qu’Hannah Arendt met en valeur lorsqu’elle commente le procès Eichmann en 1961 : Eichmann construit toute sa défense en affirmant qu’il n’a fait que son devoir. Evidemment, il parle du devoir juridique, qui allait contre l’humanité. Mais il aurait dû respecter le devoir moral, qui s’opposait diamétralement aux lois antisémites. S’il avait respecté la morale, il aurait agi dans l’intérêt de millions de personnes innocentes, et dans son propre intérêt également, puisqu’il aurait évité sa condamnation.
3. Agir par devoir est un accomplissement de notre humanité
Ainsi, agir par devoir moral va plus loin qu’agir dans notre intérêt personnel. C’est une action qui nous permet d’accomplir une plus haute humanité. Agir par devoir, c’est se réaliser en tant qu’être humain. C’est en ce sens que les impératifs catégoriques de Kant nous permettent de respecter la morale tout en servant nos intérêts personnels et en atteignant une humanité plus élevée, puisque ces lois morales universelles ont pour but de définir le devoir moral afin que chacun respecte ces préceptes. Nous les respectons, et toute personne autour de nous doit les respecter, et cela empêche tout individu d’être mauvais, de mal agir, de subir les conséquences d’une mauvaise action, que ce soit en tant que victime ou en tant que coupable.
Conclusion
En définitive, il semblerait qu’agir en respectant le devoir moral qui guiderait nos conduites pourrait aller contre l’intérêt personnel. Mais en réalité, ces deux notions ne sont pas incompatibles, puisque le devoir moral sert l’intérêt général, donc également les intérêts particuliers. Finalement, c’est grâce à notre morale que nous nous accomplissons en tant qu’êtres humains : il faut dépasser la simple opposition entre devoir moral et intérêt personnel, pour considérer que la morale sert l’intérêt de l’humanité.
