Introduction
« Allez, fais-le, t’as pas le choix » est une expression que l’on entend au quotidien, qui sous-entend que l’homme n’est pas libre de choisir, qu’il subit une contrainte. Pourtant, il semblerait que cela ne suffise pas à soumettre l’individu : malgré cet ordre, il peut très bien choisir de ne pas agir. Cela nous amène à nous poser la question suivante : avons-nous toujours le choix ? Cette interrogation nous invite à étudier le degré de liberté que l’homme possède réellement. Par essence, il est libre, il peut donc faire ses propres choix, ou choisir de ne pas choisir. Cependant, l’individu peut aussi agir contre son gré, contre ses volontés. Cela montre bien que nous n’avons pas toujours le choix, que nous subissons donc une contrainte, qu’elle soit interne, intériorisée ; ou externe, matérialisée par une personne extérieure, prouvant que notre liberté de choisir doit être nuancée, car elle n’est pas totale. Ainsi, il s’agira de se demander : l’homme est-il réellement libre de choisir, ou est-il soumis à une contrainte qui oriente sa décision ? En apparence, il semblerait que l’homme soit libre de faire ses choix. Or, en réalité, il est soumis à des contraintes qui entravent sa liberté de choisir. Par conséquent, c’est en réalisant qu’il est soumis à ces contraintes qu’il s’en libère, ce qui est essentiel car il est responsable des choix qu’il fait.
I – L’homme est libre de faire ses choix
- L’homme est libre par nature, donc il a le pouvoir de décider
L’homme semble toujours avoir le choix. En effet, il est libre par nature, il a donc le pouvoir de décider, mais également celui de ne pas faire de choix, de ne pas trancher entre deux options. Il est donc entièrement libre de toutes ses décisions. C’est ce que met en valeur Descartes en affirmant que la volonté est infinie : cela signifie que l’homme peut dire oui ou non, refuser ou affirmer, décider par lui-même sans être contraint par une circonstance ou une personne extérieure. La liberté faisant partie de l’essence humaine, comme le soulignent des philosophes comme Rousseau, elle n’est pas un privilège : nous sommes tous libres de choisir. Par exemple, cela se remarque au quotidien, lorsque nous choisissons un plat plutôt qu’un autre lors d’un repas. Et même lorsque nous sommes face à des obligations, nous sommes entièrement libres de ne pas les respecter : ainsi, si nous avons une réunion pour le travail, même si elle est d’une importance capitale, nous avons le choix de nous y rendre, ou de ne pas y aller. Nous devrons simplement assumer les conséquences si nous n’y allons pas. Mais cela ne signifie pas que nous n’avons pas le choix.
- L’homme est libre de choisir et donc de se déterminer
Nous pouvons aller encore plus loin en affirmant que l’homme se détermine lui-même, il est le résultat des choix qu’il fait dans sa vie. C’est le point de vue de Sartre : « l’existence précède l’essence », écrit-il dans L’existentialisme est un humanisme. Cela signifie que le destin n’existe pas : l’homme naît puis se détermine par la suite, selon les choix qu’il effectue. Aucune puissance supérieure, aucune destinée ne détermine ses choix : l’homme a donc toujours le choix. L’homme est donc entièrement libre de ses choix. Par exemple, un homme ne peut pas affirmer « je dois finir mes études de médecine, je n’ai pas le choix, mes parents étaient médecins » ! Une telle affirmation ne prouve pas qu’il n’a pas le choix, elle prouve que l’individu dont il est question choisit de poursuivre ses études par défaut, parce qu’il n’a pas le courage, ni la volonté, de changer de filière. L’argument du métier des parents n’est pas pertinent.
- La liberté de choisir et de ne pas choisir est totale même dans les situations les plus contraignantes
Enfin, l’homme est libre et ce même dans les situations les plus extrêmes, ou qui peuvent sembler les plus contraignantes. C’est une posture très stoïcienne : la contrainte pesant sur l’homme ne dépendant pas de lui, il n’y est pas soumis, il reste libre de ses choix. Cela se confirme même lorsqu’on prend un exemple extrême, comme celui de la torture. Lors de guerres, les prisonniers peuvent être torturés, afin qu’ils révèlent leurs secrets au camp ennemi. Mais même s’ils subissent la torture, ils peuvent ne rien dire et tout garder pour eux : ils ont encore le choix de se taire, malgré les épreuves auxquelles leurs corps sont soumis. C’est le cas du résistant Jean Moulin, qui, lors de la Seconde Guerre mondiale, a gardé pour lui tous ses secrets, malgré la torture. Il a fait le choix de ne rien révéler, malgré sa souffrance physique et surtout malgré le fait que le camp adverse fasse tout ce qui est en son pouvoir pour le faire céder.
II – Pourtant, il est soumis à des contraintes internes et externes qui entravent cette liberté de choisir
- Le déterminisme social
Pourtant, malgré tous ces éléments, force est de constater que cette liberté de choisir n’est pas totale : l’homme est soumis à diverses contraintes qui orientent ses décisions. Une de ces contraintes est par exemple le déterminisme social : autrement dit, l’environnement, la culture, la famille dans laquelle on grandit influence nos décisions et notre manière d’être. C’est ce que met en valeur Zola dans ses romans : les classes sociales basses ne pourront jamais s’élever, les enfants issus de classes populaires appartiendront à la classe populaire toute leur vie, et leurs enfants plus tard également, et ainsi de suite. C’est très visible dans les Rougon-Macquart, ce cycle de vingt romans qui suit les aventures d’une grande famille du même nom : les bourgeois restent bourgeois, les pauvres restent pauvres, les domestiques seront toujours domestiques, et ce, indépendamment du mérite, de l’intelligence, des valeurs, du travail… Autrement dit, le choix n’existe pas, chacun est contraint de vivre dans les mêmes conditions sociales que celles de sa naissance.
- La morale
Une autre contrainte entravant la liberté de choisir est une contrainte interne : la morale. En effet, notre morale restreint notre liberté, puisqu’elle nous empêche d’agir uniquement selon notre intérêt personnel et selon nos désirs, de manière égoïste. Ainsi, pour Kant, les choix que font les hommes sont déterminés et conditionnés par sa morale, et plus particulièrement par sa conscience morale, qu’il appelle « tribunal intérieur » et qui nous force, sous peine de nous faire ressentir du mal-être ou de la culpabilité et des regrets, à respecter les normes morales. Par exemple, dans certaines situations, nous allons choisir l’option qui nous convient le moins mais qui respecte le plus la morale : au lieu de choisir de garder un gâteau appétissant pour nous, nous allons le partager avec d’autres, parce qu’il ne serait pas convenable de le manger seul, ce serait égoïste. Ici, la morale nous force à opter pour le choix qui nous déplaît, ce qui prouve que nous n’avons pas véritablement le choix !
- L’inconscient
Enfin, une autre contrainte interne est celle de l’inconscient. En effet, ce terme désigne la part de notre esprit à laquelle nous n’avons pas accès, parce qu’elle censure certains souvenirs, certains désirs, ou encore certains traumatismes. Mais ce n’est pas parce que nous ne savons pas ce qui compose notre inconscient, que celui-ci ne nous influence pas. C’est ce que souligne Spinoza : l’homme se pense libre parce qu’il sait ce qu’il veut, ce qu’il aime, et donc qu’il peut choisir, mais en réalité il ne l’est pas, parce que ses désirs dépendent de son inconscient, il ne connait pas leur origine. En d’autres termes, parce que l’homme ne sait pas pourquoi il désire ceci, pourquoi il ressent cela, n’est pas libre de choisir d’accomplir tel ou tel désir, parce qu’il n’a pas la connaissance des raisons qui le poussent à effectuer ce choix ! Par exemple, si nous sommes attirés par les personnes grandes et brunes, nous nous pensons libre de choisir de nouer des relations avec elles. Or, nous ne choisissons pas librement en réalité, parce que nous ne savons pas pourquoi nous aimons les grands bruns au lieu d’aimer les blonds : nous ignorons quelles sont les raisons qui motivent nos choix.
III – C’est en réalisant qu’il est soumis à des contraintes qu’il s’en libère, car il est responsable de ses choix
- Les contraintes internes sont dépassables
Ainsi, il semblerait que la liberté humaine soit à nuancer. Les contraintes internes sont fortes et peuvent paraitre indépassables. Or, en réalité, il faut faire preuve de mesure : ces contraintes sont dépassables. Reprenons la contrainte interne qu’incarne l’inconscient. Spinoza lui-même affirme que l’existence de l’inconscient nuance notre liberté, mais il reconnait également que cette liberté de choisir d’accomplir un désir se retrouve si l’individu parvient à comprendre la cause qui détermine son désir. Ce faisant, il retrouve sa pleine liberté d’effectuer un choix. Par exemple, Descartes explique dans sa Lettre à Chanut être attiré par les jeunes femmes qui louchent. Puis, après avoir compris les raisons pour lesquelles il ressent cette attirance, celle-ci disparait, parce qu’en comprenant la cause inconsciente de son désir, il a retrouvé sa liberté de choisir.
- Je suis responsable car j’aurais pu faire autrement
En outre, l’homme est responsable de ses choix. Dire qu’il n’est pas libre de choisir revient à affirmer qu’il n’est pas responsable de ce qu’il fait, ce qui serait dangereux. Par exemple, dire « je n’avais pas le choix » est une fausse excuse pour se dédouaner des conséquences de nos choix. C’est ce que soulignent Sartre et Alain : la contrainte n’annule pas la liberté morale. L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il fait et que ce qu’il se fait. Il est donc totalement libre donc totalement responsable. Par exemple, lors du procès Eichmann, commenté par Hannah Arendt, le fait qu’il n’a fait que son devoir a été mis en valeur. Mais ce n’est pas un argument convaincant, parce qu’il aurait très bien pu désobéir ne pas suivre les ordres. Il est responsable de ses actes, parce que même si le devoir légal lui indiquait de commettre des atrocités, le devoir moral aurait dû l’en empêcher. Il a toujours eu la possibilité de faire autrement. C’est parce qu’il était libre de choisir qu’il est d’autant plus coupable !
- Quand on n’a pas vraiment le choix, il faut imposer et conquérir ses choix
Enfin, lorsque les contraintes deviennent immorales, injustes, nous devons imposer et conquérir nos choix. Si nous n’avons pas vraiment le choix, nous devons créer de nouveaux choix pour être libres. C’est ce qu’illustre La Désobéissance civile de Thoreau : si les lois sont contre la morale, et si en apparence elles ne nous laissent pas le choix en nous contraignant d’adopter tel ou tel comportement, alors il faut leur désobéir et refuser de s’y soumettre, en créant un nouveau choix qui ne faisait pas partie des possibilités envisagées. C’est dans cette perspective que s’inscrit Rosa Parks en refusant de se lever de son siège dans le bus, pour désobéir à une loi raciste. Choisir de ne pas obéir est essentiel, parce que dans ce cas cela revient à se battre non seulement pour les libertés individuelles, mais en plus pour les libertés collectives.
Conclusion
Ainsi, même si parfois nous pouvons sembler soumis à des contraintes internes ou externes, nous avons toujours le choix, puisque ces contraintes sont dépassables. Autrement dit, nous sommes entièrement libres, donc nous pouvons choisir, ou choisir de ne pas choisir, ou rajouter un choix qui initialement n’existait pas. Nous avons toujours la liberté et la possibilité de choisir, puisqu’une fois les contraintes surmontées, le choix ne dépend que de nous. C’est pour cela que nous sommes aussi responsables des conséquences de nos choix !
