La conscience de soi est-elle une connaissance de soi ?

Introduction

« Je me connais, je sais ce que je veux » est une affirmation que l’on entend au quotidien. Parce que les hommes ont conscience d’eux-mêmes, ils estiment avoir un savoir total sur eux-mêmes. Cela nous amène à nous poser la question suivante : la conscience de soi est-elle une connaissance de soi ? Conscience de soi et connaissance de soi semblent être synonymes, puisque la conscience est ce qui permet à l’homme de savoir qu’il est lui-même, et d’analyser ses émotions. La connaissance de soi semble se définir de la même façon. Or, parfois, nous sommes confrontés à l’opacité de notre être : nous ne nous comprenons pas, nous ne savons pas ce que nous voulons réellement. Pourtant, nous avons conscience de nous. Ainsi, il s’agira de se demander s’il suffit d’avoir conscience de notre existence pour nous connaître. En apparence, il semblerait que la conscience de soi soit une connaissance immédiate de soi. Or, en réalité, avoir conscience de soi n’est pas l’unique condition permettant d’affirmer que l’on se connait. En vérité, la connaissance de soi se construit dans le temps, avec l’expérience.

I – La conscience de soi est une connaissance immédiate de soi.

1. Par définition, conscience de soi = connaissance de soi.

D’un point de vue définitionnel, la conscience de soi semble être synonyme de la connaissance de soi. En effet, avoir conscience de soi, c’est savoir ce que l’on ressent, ce que l’on veut, ce que l’on aime ; et se connaître répond exactement à la même définition. Il y a plusieurs niveaux de conscience, et l’homme atteint très rapidement le second, la « conscience réflexive », dans laquelle il sait qu’en disant « je » il parle de lui, et il sait ce qu’il veut, ce qu’il aime… Nous pouvons même aller plus loin : si conscience de soi va de pair avec connaissance de soi, alors nous ne pouvons pas ne pas nous connaître puisqu’il est impossible d’échapper à nos émotions, à nos sentiments, à nos goûts… Par exemple, lorsque nous sommes en colère, nous savons que nous sommes en colère et que nous sommes la personne qui ressent cette émotion, impossible de ne pas avoir connaissance de notre état d’esprit, de par notre conscience.

2. L’homme sait immédiatement quelle est son opinion sur un sujet donné.

Parce que conscience de soi est synonyme de connaissance de soi, l’homme ne peut échapper à ce qu’il ressent, mais également à ce qu’il pense. En effet, il sait immédiatement quelle est son opinion sur un sujet donné, il ne peut pas se mentir à lui-même ni être dans le déni. Cela est causé par la conscience morale, que Kant appelle le « tribunal intérieur » : c’est la plus haute instance de la conscience qui permet à l’homme de juger de la valeur et du bien-fondé d’une action. Cette forme de conscience l’incite à constamment émettre des jugements de valeur. Il ne peut donc pas ne pas se connaître ! Il peut mentir à quelqu’un en lui faisant croire que son opinion est différente de ce qu’il pense véritablement, mais il ne peut pas se forcer à penser du bien d’une chose qu’il estime mauvaise. Par exemple, si un proche commet une mauvaise action, le « tribunal intérieur » de celui qui y assiste va sanctionner cette mauvaise action. Et si ce proche lui demande son avis, cet individu peut lui mentir pour le rassurer mais il ne peut pas se mentir à lui-même.

II – Avoir conscience de soi n’est pas l’unique condition permettant d’affirmer que l’on se connait

1. On peut se tromper sur nos interprétations ou ne pas savoir ce que l’on veut.

L’homme est faillible : il peut mal interpréter une situation. En effet, il peut établir des liens de causalité erronés entre différents éléments, en pensant que ses émotions ou son comportement sont en lien avec tel évènement, pour ne réaliser que plus tard que ce n’est pas le cas. Par exemple, il peut penser être en colère suite à une parole blessante de quelqu’un, mais cette colère peut aussi être une émotion exacerbée, causée par la fatigue ou un mal-être. D’un autre côté, il peut également ne pas savoir quoi penser d’une situation, ne pas savoir ce qu’il ressent ni ce qu’il veut. Par exemple, un élève qui s’apprête à passer les épreuves du baccalauréat et doit choisir une formation pour la poursuite de ses études peut être bien en peine de le faire, parce que souvent, de nombreux domaines peuvent l’intéresser sans qu’il sache précisément celui qu’il préfère. Dans ces deux cas, cela montre que ce n’est pas parce que l’homme a conscience de lui qu’il a une connaissance parfaite de lui. 

2. On a conscience de ce qu’on fait, mais cela ne suffit pas : l’hypothèse de l’inconscient. 

Ce n’est pas parce que nous avons conscience de ce que nous faisons que nous connaissons les causes exactes qui nous poussent à agir ainsi. En effet, notre conscience de nous-mêmes n’engendre pas une totale connaissance de nous, puisque parfois nous ne savons pas expliquer les causes de nos actions. C’est ce que met en valeur Descartes dans sa Lettre à Chanut, en montrant qu’étant plus jeune, il était attiré par les femmes ayant les yeux qui louchent sans savoir pourquoi. Mais dès qu’il a réalisé que c’était parce qu’il voyait en elles son premier amour, qui avait les yeux qui louchaient, cette attirance a cessé et il a commencé à percevoir cette caractéristique telle qu’elle est perçue par la société : comme un défaut. Cela s’explique par l’hypothèse de l’inconscient tel que le met en valeur Freud : c’est une instance psychique qui censure certaines pensées, certains souvenirs, certaines explications. Le sujet ne peut donc pas tout savoir en ce qui le concerne, ni tout expliquer ! C’est pourquoi paradoxalement, justement parce que nous possédons la conscience de nous-mêmes, notre inconscient nous empêche de nous connaître aussi bien que nous le devrions.

3.On a besoin des autres pour se connaitre.

Paradoxalement, nous avons besoin de la nécessaire médiation d’autrui pour nous connaître véritablement : on ne peut pas atteindre une connaissance parfaite de soi sans passer par quelqu’un d’autre, même si cela semble surprenant parce que nous sommes en apparence la personne la plus à même de développer une connaissance de soi approfondie. Pourtant, Sartre met en avant le fait que les retours que d’autres personnes peuvent faire sur moi permettent de mieux me connaître, de saisir un trait de ma personnalité que je n’avais pas cerné et que je n’aurais pas cerné sans autrui. Par exemple, si j’ai l’air fermé et le regard fuyant en public, personne ne va vouloir me parler ; mais je n’ai pas forcément conscience d’agir comme cela. C’est pourquoi il faut que quelqu’un d’extérieur à moi me fasse réaliser que j’adopte cette attitude afin de m’en rendre compte et donc de mieux me connaître.

III – La connaissance de soi n’est pas innée, elle se construit dans le temps, avec l’expérience

1. Les expériences nous apprennent nos limites et nous permettent de mieux nous connaître.

Sans les expériences que nous faisons au quotidien et dans toutes situations, nous ne pourrions pas connaître ce que nous voulons, ce que nous aimons, ni ce dont nous sommes capables. En effet, sans faire d’expériences, nous ne pouvons pas découvrir comment nous réagissons dans tel ou tel contexte, ni si nous sommes courageux, entre autres. Elles nous apprennent nos limites et nous permettent donc de mieux nous connaître. Par exemple, on ne peut pas savoir si on a du courage tant que l’on n’est pas dans une situation nécessitant d’avoir du courage ; on ne peut pas savoir si on a le vertige tant que l’on n’a pas essayé de s’élever et de regarder en bas…

2. Le temps nous permet de mieux nous connaître.

En réalité, c’est le temps qui nous permet d’approfondir notre connaissance de nous. En effet, notre conscience évolue au fur et à mesure que l’on grandit : bébé, nous n’avons qu’une conscience pré-réflexive (nous savons que nous existons), jeune enfant, nous développons la conscience réflexive (nous savons que nous sommes nous-mêmes et que nous pensons, nous savons quels sont nos goûts…), et au fur et à mesure, nous développons la conscience morale (capacité à juger de la valeur d’une action). Cela prouve que notre conscience de nous est évolutive, tout comme notre connaissance de nous par conséquent. C’est d’ailleurs pour cela que par exemple, le personnage du vieillard est associé à la sagesse : c’est celui qui a beaucoup vécu, donc qui a une connaissance de lui extrêmement poussée.

3. Il est difficile de se connaître puisque le « moi » est changeant.

Pourtant, une dernière difficulté subsiste, liée au temps. Nous l’avons vu, notre conscience de nous évolue au fur et à mesure que l’on grandit, et ne diminue jamais. En revanche, notre connaissance de nous peut diminuer : par exemple, lorsqu’un individu traverse une période difficile, il peut être perdu et ne plus savoir ce qu’il aime, ce qu’il veut, même s’il le savait avant et qu’il a atteint tous les stades de la conscience. En outre, le « moi » est provisoire : cela signifie que nos goûts, envies, volontés, centres d’intérêts peuvent changer au fur et à mesure que l’on évolue. Cela a pour conséquence de rendre la connaissance de soi plus ardue et instable, elle n’est jamais définitive !

Conclusion

Ainsi, la conscience de soi semble de prime abord être une connaissance de soi, puisque les deux définitions se recoupent. Mais notre connaissance de nous est faillible et changeante, contrairement à notre conscience de nous, qui n’évoluera plus une fois son apogée atteint. En réalité, la conscience de soi ne suffit pas à nous connaitre entièrement : ce sont surtout le temps et l’expérience qui nous permettent de mieux nous connaitre.

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