Agir spontanément, est-ce agir librement ?

Introduction

Si j’agis spontanément, c’est-à-dire sans vraie réflexion développée au préalable, je peux penser que j’agis sans être contraint. Cela nous amène à nous poser la question suivante : agir spontanément, est-ce agir librement ? Ce sujet implique d’étudier la relation entretenue par la spontanéité et la liberté. Il s’agit de se demander si cette deuxième notion est une caractéristique essentielle et indispensable de la première. La spontanéité est le fait de ne pas réfléchir, pas penser à une action avant de l’effectuer. L’action n’est ni calculée, ni préméditée. Cela impliquerait que l’action effectuée serait libre, c’est-à-dire dénuée de toute contrainte extérieure ou intérieure, puisqu’elle ne dépend que des réflexes immédiats de l’individu, qui ne réfléchit ni ne conscientise son action. Pourtant, une action spontanée est aussi une action effectuée dans la précipitation d’une décision, et dans ce cas elle serait contrôlée par ce choix imminent, ou alors par l’instinct. Mais il faut aussi s’interroger sur les autres origines possibles de la contrainte déterminant nos actions. Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure il est possible de dire que la liberté est la caractéristique constitutive d’une action spontanée. En apparence, il semblerait qu’agir spontanément revienne à agir librement. Or, en réalité, une action spontanée n’est pas forcément détachée de toute contrainte. En vérité, il faut s’interroger sur la possibilité d’existence de l’action spontanée.

I – Agir spontanément revient à agir librement

  1. Sans liberté, pas d’action spontanée

Agir spontanément, c’est agir librement. En effet, sans liberté, pas d’action spontanée possible : la spontanéité se caractérisant majoritairement par la précipitation et la liberté de l’esprit qui peut prendre une décision à la hâte, sans réfléchir de trop, cette liberté semble être la condition sine qua non pour que soit possible la spontanéité. En effet, sous la contrainte, difficile pour l’individu de ne pas réfléchir tout en faisant preuve d’une certaine impulsivité : il va contrôler ses actes puisqu’il sait qu’il subira des conséquences, quelle que soit l’origine de la contrainte. Par exemple, un individu qui a faim va spontanément cuisiner sans réfléchir plus que cela, parce qu’il est libre de le faire.

2. L’agissant est constamment libre de ses choix, même précipités

De surcroît, celui qui agit est entièrement libre de le faire. Cela signifie qu’une action spontanée ne peut pas être contrainte : si un individu indique à un autre comment agir, comment réagir, que faire, alors son action ne sera pas spontanée puisqu’elle ne viendra pas de lui sans réflexion aucune. Au contraire, elle sera réfléchie et conditionnée par les consignes d’un autre. Par exemple, si une personne incite une autre à agir d’une certaine manière, l’autre ne fera qu’obéir. L’action n’étant pas déterminée par ses choix et ses volontés, elle ne sera pas libre, donc pas spontanée.

II – Une action spontanée n’est pas forcément détachée d’une contrainte

  1. La contrainte externe : une personne ou un évènement, éveille l’instinct, contrainte interne

Pourtant, force est de constater qu’une action peut être spontanée tout en étant rattachée à une contrainte. En effet, une personne peut contraindre un individu à agir spontanément, mais non librement. Mais dans cette éventualité, la spontanéité proviendra essentiellement de celui qui pousse à l’action. Et celui qui est poussé à agir pourra décider librement de se soumettre ou non à cette action. De plus et surtout, un évènement peut représenter une contrainte et pousser un individu à agir spontanément pour se protéger, entre autres. Dans ce cas, l’action est spontanée mais non libre puisqu’elle est dictée par la tournure prise par les évènements et par l’instinct de survie. Par exemple, dans une situation de risque, dangereuse, dans laquelle un homme peut perdre la vie, il va fuir sans préméditer cette fuite. On pourrait penser qu’il est libre de s’enfuir et qu’il le fait spontanément, mais en réalité, c’est son instinct qui le conduit à fuir, puisque l’homme est programmé pour s’échapper lorsqu’il est en danger.

2. La contrainte interne : l’inconscient

En outre, la contrainte peut aussi être interne et se trouver en nous. En effet, notre inconscient peut peser sur nos décisions sans que l’on s’en rende forcément compte. C’est ce que souligne Freud : on pense agir librement, sans contrainte, mais notre inconscient nous incite à effectuer telle action plutôt qu’une autre. En d’autres termes, la contrainte est intériorisée, elle fait partie de nous et nous ne la percevons pas : c’est pourquoi l’action spontanée n’est pas libre, contrairement à ce que l’on peut penser, parce qu’elle est guidée par une puissance qui se trouve en nous et qui oriente notre manière d’agir. C’est également ce que va souligner Descartes quand il va ressentir spontanément une forte attirance pour les femmes louchant, ce qu’il explique dans sa « Lettre à Chanut » : en réalité, c’était son inconscient qui le poussait à avoir ce coup de foudre spontané.

3. Une autre contrainte interne : la morale

Enfin, l’individu subit également une dernière contrainte interne : la morale. En d’autres termes, ses actions spontanées seront aussi déterminées par son sens de la morale. Kant insiste lourdement à ce sujet : notre conscience morale, notre sens du devoir, sont ancrés en nous et vont impacter nos actions. Par exemple, si une personne âgée tombe dans un escalier, spontanément, nous nous précipitons à son secours. Nous pouvons penser que notre réaction est entièrement libre, dénuée de contrainte qui nous forcerait à lui venir en aide. Or, cela serait erroné : c’est notre sens de la morale, qui implique que l’on vienne au secours de ceux qui sont en danger, qui nous force à aider cette personne sans réfléchir. Notre réaction est spontanée, mais elle n’est pas libre puisqu’elle est déterminée par notre morale !

III – De la possibilité même de l’action spontanée

  1. La conséquence : la liberté n’est pas à l’origine de la spontanéité.

    L’homme est déterminé et ses actions spontanées ne sont pas libres. En effet, il a conscience de ses actes, mais cela ne signifie pas qu’il agit librement : au contraire, l’homme est un ignorant qui pense agir d’une certaine manière parce qu’il le désire. En réalité, il sait ce qu’il fait mais il ne sait pas pourquoi il le fait, son désir de le faire ni sa liberté de le faire ne sont pas les causes premières engendrant l’action spontanée. C’est ce que souligne Spinoza en expliquant qu’une pierre qui roule pense rouler parce qu’elle est libre de le faire spontanément, alors qu’en réalité, ce n’est pas son désir qui la fait mouvoir : « cette pierre, assurément, puisqu’elle n’est consciente que de son effort, croira être libre et ne persévérer dans son mouvement que par la seule raison qu’elle le désire. Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d’avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. » Cela signifie que les hommes se trompent en pensant que leurs actions sont libres et spontanées.

  2. La question de la responsabilité

Agir spontanément n’est pas synonyme d’agir librement. Même si toute contrainte interne et externe est absente, l’homme, parce qu’il dispose d’une conscience et de raison, doit tenir compte des futures conséquences de ses actes. C’est ce que souligne Sartre : l’homme n’est jamais libre dans ses décisions et dans ses actions, parce qu’il est responsable de ce qu’il fait et doit agir sans perdre de vue les conséquences. Et cela vaut même si l’action est spontanée, c’est-à-dire faite sans réflexion au préalable. Mais dans ce cas, il semblerait que le caractère spontané et libre de l’action soit nuancé par la responsabilité : sans réflexion sur les conséquences, une action semble irresponsable. Donc il ne faudrait pas agir spontanément. Par exemple, le meurtre de l’Arabe commis par Meursault dans l’Etranger de Camus est une action spontanée, irréfléchie, et irresponsable puisque l’assassin n’a pas tenu compte des conséquences de cet acte, il a dérogé à la morale puisqu’il n’a pas contraint sa liberté au profit de sa responsabilité.

3. L’inconscient, un obstacle non définitif à la liberté d’agir ?

Il paraitrait donc, dans ces circonstances, difficile d’agir spontanément et librement, pour des questions de respect de la morale, mais aussi de contrainte intériorisée, innée : notre inconscient. Pourtant, celui-ci n’est pas un obstacle définitif à la liberté d’agir : si nous reprenons l’exemple de la « Lettre à Chanut » de Descartes, force est de constater que cet obstacle entravant notre liberté peut être surmonté. En effet, Descartes a procédé à une introspection qui lui a fait réaliser que l’origine de son attirance pour les femmes qui louchent remonte à son amour d’enfance qui partageait la même caractéristique. Et à partir du moment où il a réalisé cela, son attirance spontanée a disparu, puisqu’il a surmonté un obstacle entravant sa liberté d’agir ! L’homme qui parvient à comprendre l’origine de ses désirs et de ses actions peut se libérer des causes qui les déterminent et agir donc librement et spontanément.

Conclusion

Ainsi, agir spontanément semble par définition revenir à agir librement : la liberté est une condition de l’action spontanée. Mais cette liberté doit être nuancée : une contrainte, externe ou interne, pèse sur l’individu, sans qu’il ne s’en rende forcément compte. Ainsi, cela remet en question l’existence même de l’action spontanée : il s’agit de surmonter ces obstacles pour retrouver une pleine liberté d’agir, et donc pour parvenir à agir spontanément.

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