CAMILLE, lisant.- Perdican me demande de lui dire adieu, avant de partir, près de la petite fontaine où je l’ai fait venir hier. Que peut-il avoir à me dire ? Voilà justement la fontaine, et je suis toute portée. Dois-je accorder ce second rendez-vous ? Ah ! (Elle se cache derrière un arbre.) Voilà Perdican qui approche avec Rosette, ma sœur de lait. Je suppose qu’il va la quitter ; je suis bien aise de ne pas avoir l’air d’arriver la première.
Alfred de Musset est un dramaturge romantique qui éprouve une forte peine suite à sa rupture avec George Sand. Cela lui inspire l’écriture d’une pièce de théâtre en 1861, intitulée On ne badine pas avec l’amour. Ce drame romantique met en scène Camille et Perdican, qui sont amoureux mais qui, par orgueil, ne se l’avouent pas : Camille veut entrer en religion par peur de souffrir, et Perdican privilégie l’amour humain à l’amour divin. Dans la scène 3 de l’acte III, Perdican donne rendez-vous à Camille mais il se rend sur place avec Rosette, la sœur de lait de celle-ci. Sachant Camille cachée en train de les écouter, Perdican s’adonne à une longue et hypocrite déclaration d’amour pour Rosette, afin de se venger du rejet de Camille, espérant la faire souffrir. Ainsi, il s’agira de se demander comment cette mise en scène de Perdican révèle son caractère manipulateur, mais aussi ses véritables sentiments. Dans un premier temps, nous étudierons la mise en abyme d’une mise en scène théâtrale dans une pièce de théâtre, puis nous nous concentrerons sur la fausse déclaration d’amour. Enfin, nous réaliserons qu’en critiquant indirectement les choix de Camille, Perdican masque une réelle souffrance.
1. Perdican metteur en scène.
Cette scène consiste en une mise en abyme du théâtre dans le théâtre, dans laquelle Perdican se fait metteur en scène. En effet, il planifie toute l’action : « Perdican me demande de lui dire adieu, avant de partir, près de la petite fontaine où je l’ai fait venir hier. » Perdican choisit donc un décor romantique, propice aux dévoilements des sentiments, et il s’arrange pour que Camille soit présente : en d’autres termes, il fait d’elle une spectatrice de la scène qu’il a élaborée. C’est dans cette perspective que l’on comprend qu’il joue un rôle : cela explique pourquoi il ne tient pas compte des réponses de Rosette. En effet, lorsqu’elle lui pose une question comme « Vous me donnez votre chaîne en or ? », Perdican ne répond pas, il est concentré sur sa propre prise de parole : « Regarde à présent cette bague. » Cela montre que tout comme un comédien, sa prise de parole est préparée, ses répliques sont déjà déterminées, et cela justifie pourquoi il ne tient pas compte des questions de Rosette, qui semble presque réduite à un élément décoratif.
2. La double énonciation.
C’est dans cette perspective que l’on comprend pourquoi Perdican ne s’adresse pas à Rosette, en réalité, mais à Camille. En effet, c’est ce que l’on appelle la double énonciation : la personne visée par les mots de Perdican n’est en réalité pas son interlocutrice ! Cela transparaît notamment à travers les didascalies : « à haute voix, de manière que Camille l’entende. » De plus, il est trop expressif pour être sincère : nous retrouvons de nombreuses phrases exclamatives comme « Je t’aime, Rosette ! » ainsi que de nombreuses propositions juxtaposées, qui donnent trop de dynamisme à ses déclarations pour qu’elles soient sincères et non calculées, ce qui confirme qu’il s’adresse en réalité à Camille.
3. Le but de cette mise en scène : la volonté de faire souffrir Camille.
Enfin, si nous sommes face à une mise en abyme du théâtre dans le théâtre, c’est parce qu’il s’agit d’une vengeance de la part de Perdican, qui veut faire souffrir Camille. En effet, il fait de nombreuses références qui ne concernent pas Rosette, mais Camille : « On n’a pas flétri ta jeunesse ; on n’a pas infiltré dans ton sang vermeil les restes d’un sang affadi ? » Cette question rhétorique accusatrice est en réalité destinée à Camille, à la faire souffrir en critiquant son choix de s’engager en religion, comme le montre le vocabulaire péjoratif (« les restes d’un sang affadi ») qui dévalorise les religieuses qui convainquent les jeunes femmes de prononcer les vœux.
1. Perdican en position de l’amant romantique, éperdument amoureux.
Cette mise en scène nous montre donc qu’il s’agit d’une fausse déclaration d’amour, dans laquelle Perdican est en position de l’amant romantique éperdument amoureux. En effet, il multiplie les gestes d’amour et les déclarations, à travers l’apostrophe exclamative « Je t’aime, Rosette ! ». Il semble passionnément amoureux de cette dernière : « toi seule au monde tu n’as rien oublié de nos beaux jours passés ; toi seule tu te souviens de la vie qui n’est plus ; prends ta part de ma vie nouvelle ; donne-moi ton cœur, chère enfant » : l’anaphore « toi seule » et les nombreuses occurrences de la 2e personne du singulier valorisent Rosette et son importance aux yeux de Perdican. Le mélange des pronoms de 2e personne et de 1e personne (désignant Perdican) souligne la posture romantique de ce dernier, qui invite Rosette à partager sa vie. Mais l’emploi des impératifs « prends » et « donne-moi » montre que cette déclaration romantique sonne plutôt comme un ordre que comme l’expression de sentiments sincères.
2. La symbolique des objets.
Les objets sont symboliques dans cette fausse déclaration d’amour. En effet, ils incarnent l’union de Perdican et Rosette : la didascalie « il lui pose sa chaîne sur le cou » n’est pas sans rappeler le don de la bague de fiançailles symbolisant l’amour et l’engagement, puisque Perdican commente « voilà le gage de notre amour » : sa chaîne donnée à Rosette représenterait donc leur passion amoureuse. Mais surtout, les objets symbolisent le rejet de Camille, la vengeance, comme le prouve la didascalie « Il jette sa bague dans l’eau. » Cet objet rejeté est intéressant, puisqu’il ne manque pas de préciser qu’il appartient à Camille : « c’était une bague que m’avait donnée Camille. » Cette précision en apparence anodine a bien sûr pour but de générer le trouble et la jalousie chez celle-ci, qui assiste à la scène, et qui doit donc comprendre qu’à travers cette action, ce n’est pas la bague qu’il rejette, mais la femme à laquelle elle appartient : c’est-à-dire elle-même.
3. Une scène lyrique, le paysage état d’âme.
Enfin, ce qui fait de cette fausse déclaration une déclaration romantique mais surjouée est également sa dimension lyrique. C’est pour cela qu’on retrouve le « Ô » lyrique (« Ô Rosette, Rosette ! ») qui marque l’intensité des émotions de Perdican. De plus, Perdican s’adresse aux éléments de la nature : « Par la lumière du ciel, par le soleil que voilà, je t’aime ! » Il les prend à témoin de son amour. En outre, il va procéder à une description méliorative et personnifiée de la nature : « le vent se tait ; la pluie du matin roule en perles sur les feuilles séchées que le soleil ranime. » Au vu de sa description de la nature, nous pouvons penser que c’est le printemps, saison de l’amour. De plus, Perdican procède à un véritable paysage état d’âme : la nature reflète ses émotions et sentiments, c’est pourquoi il la présente donc comme un lieu accueillant, harmonieux, il va l’exalter. Enfin, il utilise les éléments de la nature pour que Camille puisse se représenter la scène qu’elle entend, mais qu’elle ne voit pas : « Nous vois-tu tous les deux, dans la source, appuyés l’un sur l’autre ? ». Ce faisant, Perdican utilise la nature et joue sur le lyrisme pour en réalité transmettre à Camille une image de deux amants enlacés.
1. La critique de la religion, clairement destinée à Camille.
Cette fausse déclaration d’amour, cette volonté de faire souffrir Camille prouvent surtout, en réalité, que Perdican est amoureux de Camille et qu’il souffre. Cela transparaît notamment à travers la critique de la religion et des religieuses, à travers les métaphores « ces pâles statues fabriquées par les nonnes, qui ont la tête à la place du cœur, et qui sortent des cloîtres pour venir répandre dans la vie l’atmosphère humide de leurs cellules ». Cette description très péjorative a pour but de dévaloriser les religieuses en les présentant comme des êtres insensibles et répandant le mal autour d’elles. C’est d’ailleurs pourquoi Perdican va valoriser une pratique modérée de la religion : « tu ne sais rien ; tu ne lirais pas dans un livre la prière que ta mère t’apprend, comme elle l’a apprise de sa mère ; tu ne comprends même pas le sens des paroles que tu répètes, quand tu t’agenouilles au pied de ton lit ; mais tu comprends bien que tu pries, et c’est tout ce qu’il faut à Dieu. » Ces propositions juxtaposées sonnent comme une critique de la naïveté et du manque de culture de Rosette, mais servent en réalité à montrer à Camille que peu de choses suffisent à Dieu, qu’il est inutile et vain de prononcer les vœux, cela ne l’aidera pas plus qu’une autre pour son salut !
2. Mais ce faisant, Perdican joue un rôle et dévoile malgré lui les sentiments qu’il éprouve toujours pour Camille.
Pourtant, en jouant ce rôle, en prétendant en aimer une autre, Perdican ne fait que dévoiler à Camille qu’il est toujours amoureux d’elle. Il s’agit d’une tentative désespérée de la rendre jalouse et de la faire réagir. En effet, il feint d’être amoureux de Rosette, mais cette scène destinée à faire souffrir Camille ne fait qu’exprimer la souffrance de Perdican : « Tu ne veux pas te faire religieuse ; te voilà jeune et belle dans les bras d’un jeune homme. » En faisant référence à la religion, il mentionne surtout l’objet de sa souffrance : Camille ne l’a pas choisi lui, elle a choisi l’amour divin plutôt que l’amour humain.
Ainsi, dans cette scène de théâtre dans le théâtre, Perdican joue un rôle, celui de l’amoureux transi, face à Rosette. Il feint ces sentiments : il n’éprouve rien pour elle. Son but, en réalité, est de blesser Camille, qui assiste à sa déclaration d’amour lyrique et passionnée. Elle l’a rejeté pour se vouer à la religion, alors il souhaite se venger, d’où la critique des nonnes et la mise en valeur d’une pratique religieuse mesurée. Mais ce faisant, Perdican montre tout de même qu’il souffre encore. Perdican ne fait pas attention aux sentiments de Rosette et joue avec son amour pour parvenir à ses fins : mais comme le titre l’indique, badiner avec l’amour peut avoir de graves conséquences, et c’est en ce sens que la jeune fille meurt d’avoir été trahie et jouée lors du dénouement.
