Il mange, les autres aussi. Il devient évident que Caligula se tient mal à table. Rien ne le force à jeter ses noyaux d’olives dans l’assiette de ses voisins immédiats, à cracher ses déchets de viande sur le plat, comme à se curer les dents avec les ongles et à se gratter la tête frénétiquement. C’est pourtant autant d’exploits que, pendant le repas, il va exécuter avec simplicité. Mais il s’arrête brusquement de manger et fixe avec insistance Lepidus l’un des convives.
Brutalement.
CALIGULA. — Tu as l’air de mauvaise humeur. Serait-ce parce que j’ai fait mourir ton fils ?
LEPIDUS, la gorge serrée. — Mais non, Caïus, au contraire.
CALIGULA, épanoui. — Au contraire ! Ah ! que j’aime que le visage démente les soucis du cœur. Ton visage est triste. Mais ton cœur ? Au contraire n’est-ce pas, Lepidus ?
LEPIDUS, résolument. Au contraire, César.
CALIGULA, de plus en plus heureux. — Ah ! Lepidus, personne ne m’est plus cher que toi. Rions ensemble, veux-tu ? Et dis-moi quelque bonne histoire.
LEPIDUS, qui a présumé de ses forces. — Caïus !
CALIGULA. — Bon, bon. Je raconterai, alors. Mais tu riras, n’est-ce pas, Lepidus ? (L’œil mauvais.) Ne serait-ce que pour ton second fils. (De nouveau rieur.) D’ailleurs tu n’es pas de mauvaise humeur. (II boit, puis dictant.) Au…, au… Allons, Lepidus.
LEPIDUS, avec lassitude. — Au contraire, Caïus.
CALIGULA. — A la bonne heure! (Il boit.) Écoute, maintenant. (Rêveur.) Il était une fois un pauvre empereur que personne n’aimait. Lui, qui aimait Lepidus, fit tuer son plus jeune fils pour s’enlever cet amour du cœur. (Changeant de ton.) Naturellement, ce n’est pas vrai. Drôle, n’est-ce pas ? Tu ne ris pas. Personne ne rit ? Ecoutez alors. (Avec une violente colère.) Je veux que tout le monde rie. Toi, Lepidus, et tous les autres. Levez-vous, riez. (Il frappe sur la table.) Je veux, vous entendez, je veux vous voir rire. Tout le monde se lève. Pendant toute cette scène, les acteurs, sauf Caligula et Caesonia, pourront jouer comme des marionnettes. Se renversant sur son lit, épanoui, pris d’un rire irrésistible. Non, mais regarde-les, Caesonia. Rien ne va plus. Honnêteté, respectabilité, qu’en dira-t-on, sagesse des nations, rien ne veut plus rien dire. Tout disparaît devant la peur. La peur, hein, Caesonia, ce beau sentiment, sans alliage, pur et désintéressé, un des rares qui tire sa noblesse du ventre. (Il passe la main sur son front et boit. Sur un ton amical.) Parlons d’autre chose, maintenant. Voyons. Cherea, tu es bien silencieux.
CHEREA. — Je suis prêt à parler, Caïus. Dès que tu le permettras.
CALIGULA. — Parfait. Alors tais-toi. J’aimerais bien entendre notre ami Mucius.
MUCIUS, à contrecœur. — A tes ordres, Caïus.
Camus, Caligula, II-5, 1944
Le contexte de la Seconde Guerre mondiale inspire à de nombreux auteurs des réflexions littéraires sur la tyrannie et le pouvoir. Parmi eux, nous pouvons compter Albert Camus et sa pièce de théâtre Caligula, publiée en 1944. Dans cette œuvre, le dramaturge met en scène un empereur romain éponyme, réputé pour sa cruauté et sa violence. C’est ce que l’on constate acte II scène 5 : Caligula met en place un jeu cruel avec ses convives, qui se soumettent à son autorité par peur de mourir. Et cela encourage l’empereur à faire preuve de vice à leur égard. Ainsi, il s’agira de se demander comment Caligula parvient à développer une réflexion sur la condition humaine en employant son pouvoir de manière tyrannique. Dans un premier temps, nous étudierons la figure du tyran. Puis, dans un second temps, nous nous concentrerons sur l’hypocrisie et la soumission des autres personnages. Enfin, nous nous concentrerons sur la portée philosophique de cette scène dans laquelle l’empereur propose une réflexion pessimiste sur la condition humaine.
1. Un personnage cruel et omnipotent
Caligula apparaît d’emblée comme un empereur cruel et omnipotent. Cela transparaît notamment à travers le jeu cruel qu’il met en place avec Lepidus : son sadisme est poussé à l’extrême, comme le montre la question rhétorique au conditionnel « serait-ce parce que j’ai fait tuer ton fils ? ». La formulation montre qu’il se délecte de la souffrance des autres. C’est aussi ce que montre la gradation des didascalies : il passe d’ « épanoui » à « de plus en plus heureux ». En effet, plus Lepidus souffre parce que Caligula le force à nier le fait qu’il est malheureux parce que ce dernier a fait mourir son fils, plus l’empereur est heureux. Enfin, le sadisme atteint son apogée lorsque Caligula menace Lepidus : « ne serait-ce que pour ton second fils ». Il lui rappelle qu’il a tous les pouvoirs et qu’il peut récidiver. Cela fait de lui un homme cruel, autoritaire et inhumain.
2. Un personnage vulgaire
Caligula est un empereur vulgaire. En effet, il se comporte très mal, il fait preuve de beaucoup de grossièreté, comme le souligne l’accumulation de verbes d’action péjoratifs montrant son manque de politesse et inspirant le dégoût : « jeter ses noyaux d’olives dans l’assiette de ses voisins immédiats, cracher ses déchets de viande sur le plat, se curer les dents avec les ongles et se gratter la tête frénétiquement ». Sa vulgarité est mise en relief à travers l’ironie « C’est pourtant autant d’exploits que, pendant le repas, il va exécuter avec simplicité. » En effet, ces actions sont tout sauf héroïques !
3. Un personnage lunatique
Enfin, Caligula est un tyran lunatique, qui semble avoir des troubles mentaux. En effet, il est extrêmement brutal, comme le montrent les didascalies « Brusquement », « Brutalement ». En outre, il est instable et a de nombreuses sautes d’humeur, il passe de la colère au rire : c’est ce que soulignent les didascalies « l’œil mauvais », « de nouveau rieur », « changeant de ton »… Enfin, sa manière de s’exprimer marque son trouble : la ponctuation est très expressive et il parle de lui à la troisième personne du singulier, comme s’il parlait d’une autre personne : cela peut être un signe de prétention… ou de dédoublement de la personnalité !
1. Caligula, metteur en scène
Les autres personnages se soumettent tous à l’autorité de Caligula. Cela transparaît notamment lorsque Caligula semble agir comme un metteur en scène, faisant de ses convives des marionnettes qui exécutent ses ordres : c’est ce que l’on repère à travers les nombreux impératifs indiquant le comportement que l’empereur impose aux personnages (« Levez-vous, riez »), ou encore à travers les questions rhétoriques qu’il pose à Lepidus pour indiquer à celui-ci ce qu’il doit répondre : « Au contraire, n’est-ce pas, Lepidus ? ». Caligula contrôle parole et gestes. Enfin, nous pouvons également repérer le champ lexical du théâtre (« pendant toute cette scène », « acteurs », « jouer comme des marionnettes ») : les invités agissent comme des pantins contrôlés par l’empereur, ils exécutent ce que Caligula ordonne. Enfin, son rôle de metteur en scène transparaît également lorsqu’il joue à distribuer la parole à la fin de la scène, et qu’il décide qui a le droit de s’exprimer, et qui doit se taire : « Je suis prêt à parler, Caïus. Dès que tu le permettras. » « Parfait. Alors tais-toi. J’aimerais bien entendre notre ami Mucius. »
2. L’hypocrisie des personnages, constitutive du caractère tragique
Si Caligula parvient à remplir un rôle de metteur en scène, c’est parce que comme tous les tyrans, il gouverne par la peur. Cela explique pourquoi les personnages font preuve d’hypocrisie dans leurs paroles comme dans leurs actions : ils ont peur de mourir s’ils ne le satisfont pas. D’où le fait que Lepidus réponde sans cesse « au contraire » aux questions de Caligula, ce qui crée une forme de tragique de répétition, loin de l’habituel comique de répétition : Caligula va même jusqu’à lui dicter ces termes : « (il boit, puis dictant.) Au… au… Allons, Lepidus. » Cela confère à cette scène un caractère sombre et tragique, puisque les personnages ne peuvent s’exprimer librement sous peine de contrarier l’empereur et donc de risquer de se faire tuer. Ils sont donc contraints de faire preuve d’hypocrisie à son encontre.
1. Le nihilisme et l’éloge de la peur
Mais le pouvoir tyrannique de Caligula permet à Camus de transmettre une réflexion pessimiste sur la nature humaine. En effet, bien qu’ayant un comportement absurde, Caligula fait preuve d’une certaine lucidité puisqu’il pointe du doigt l’absurdité du monde : « Rien ne va plus », il met en avant la perte des valeurs : « Honnêteté, respectabilité, qu’en dira-t-on, sagesse des nations, rien ne veut plus rien dire. Tout disparaît devant la peur. La peur, hein, Caesonia, ce beau sentiment, sans alliage, pur et désintéressé, un des rares qui tire sa noblesse du ventre. » Si Caligula fait l’éloge de la peur face aux autres valeurs, c’est parce que c’est le seul sentiment sincère qui surpasse tous les autres, qui peuvent être feints ou nuancés. Cela s’inscrit dans le cadre du nihilisme, philosophie pessimiste consistant à considérer que le monde et l’existence humaine sont dépourvus de sens. Caligula (et à travers lui, le dramaturge, Camus) développe donc une réflexion sombre sur la condition humaine, qui le pousse à mettre en place un tel pouvoir : puisque rien n’a de sens et que le seul sentiment noble est la peur, il veut l’inspirer chez tout le monde.
2. La philosophie de Caligula et son échec
Ainsi, on comprend que le pouvoir absurde et tyrannique de Caligula est une réaction à la perte de sens et de valeurs. Il veut donc supprimer toute forme d’amour : « Lui, qui aimait Lepidus, fit tuer son plus jeune fils pour s’enlever cet amour du cœur ». Caligula recherche l’absolu et tente d’être libre en se prenant pour le destin : il rejette amour, solidarité, amitié, détruit tout avant que ce soit le destin qui le fasse. Mais il oublie qu’on ne peut pas tout détruire sans se détruire soi-même. C’est d’ailleurs dans cette perspective qu’il sera assassiné à la fin de la pièce : il se condamne à la destruction.
Ainsi, Camus transmet une réflexion sur la condition humaine à travers le personnage de Caligula, un empereur tyrannique, cruel, vulgaire et lunatique. Dans cette scène, Caligula domine : tout comme un metteur en scène, il autorise ou non les personnages à parler et il choisit les sujets abordés. Les convives, de véritables marionnettes, sont dominés par la terreur : ils se soumettent à l’autorité du tyran, leur vie en dépend. C’est pourquoi Caligula fait l’éloge de la peur, seul sentiment qui a le dessus sur tous les autres, qui ne peut pas être feint. Mais si Caligula gouverne ainsi, c’est aussi par peur de souffrir : il rejette les autres par peur d’être blessé. Cette réflexion pessimiste sur la nature humaine fait écho au contexte politique de la Seconde Guerre mondiale, qui inspire à Camus ces réflexions sur la tyrannie, visant à la dénoncer.
