Sandra refuse de faire le deuil de sa mère. Régulièrement, la jeune fille fait sonner une montre pour se souvenir d’elle. Une nuit, une fée étrange sort de l’armoire de la chambre et tente d’engager un dialogue. Sandra refuse d’écouter et de parler puis se ravise et explique ce qui la tient éveillée.
La très jeune fille. – J’ai dit que j’avais plus envie de vous écouter ni de vous parler ! (Petit temps). Ce qui est important, c’est que je dois penser à ma mère, parce qu’elle me l’a demandé et que c’est important. (La montre de la très jeune fille se met à sonner). Voilà ce que je dois faire.
La Fée. – Même la nuit elle sonne ta montre ?
La très jeune fille. – Oui !
Un temps.
La Fée. – Pas gaie ta vie !
La très jeune fille. – Qu’est-ce que j’ai dit !
La Fée. – Pardon !
La très jeune fille. – Merci.
La Fée. – C’est vrai, elle est chiante ta vie, tu te marres jamais, y a pas de distractions dans ta vie. Pendant ce temps, les autres, i’se marrent, tu sais ça ?!
La très jeune fille. – Je m’en fous des autres, j’ai pas besoin de m’amuser, c’est pour les petits de s’amuser. Moi, j’ai autre chose à faire de plus important et de plus adulte que de me distraire. Et de toute façon, pour se distraire, faut l’avoir mérité et moi, je mérite pas, voilà c’est dit ! Maintenant ciao. Fermez votre bouche qui déblatère des grosses âneries à la chaîne et fermez l’armoire en sortant ! (Un temps.) Si ça se trouve, je suis une vraie salope… Et j’ai oublié de penser à ma mère pendant je sais combien de temps, et peut-être qu’à cause de ça, ma mère elle est tombée dans la vraie mort maintenant… Voilà l’histoire, vous êtes contente !
Elle est très émue, aux bords des larmes.
La Fée. – Tu vas pleurer ? Oh non ! Je supporte pas qu’on chiale à côté de moi, surtout les mômes.
La très jeune fille, vexée, explosant. – Je chiale pas, qu’est-ce que vous racontez ! Non mais dis donc vous ! ça commence à bien faire de me faire insulter comme ça, ça va suffire oui, vous êtes qui pour me parler comme ça vous d’abord ?
La Fée. – Je suis qui ?
La très jeune fille, très en colère. – Oui, vous êtes qui d’abord ?
La Fée. – Moi ?
La très jeune fille. – Oui, t’es qui pour te foutre de ma gueule continûment ? Ça va bien cinq minutes ! Alors ?
La Fée. – Alors ?
La très jeune fille. – T’es qui ?
La Fée. – Je suis qui ?
La très jeune fille. – Oui t’es qui ? Dépêche-toi !
La Fée. – La fée.
La très jeune fille. – La fée de qui ?
La Fée. – Quoi la fée de qui ? La fée de toi ! Ta fée quoi !
La très jeune fille. – Ma fée quoi ? J’ai une fée moi ?
La Fée. – Ben oui, ça arrive !
La très jeune fille. – Et c’est comme ça, une fée ?
La Fée. – Hé ho dis donc, tu me connais pas encore !
La très jeune fille. – J’ai jamais demandé à avoir une fée moi.
La Fée. – Ça se demande pas ! C’est comme ça, c’est tout !
Joël Pommerat, Cendrillon, scène 13, 2011
Le conte Cendrillon, qui figure parmi les œuvres des frères Grimm ou encore de Charles Perrault, et qui a pour inspiration certains récits médiévaux, a connu de nombreuses réinterprétations depuis cette époque. Parmi celles-ci figure la réécriture théâtrale éponyme de Pommerat, parue en 2011. Dans cet extrait de la scène 13, nous assistons à un conflit entre Sandra, une très jeune fille qui vient de perdre sa mère, et sa Fée. Cette dernière n’a pas le rôle traditionnel de la fée des contes, puisqu’elle fait preuve de méchanceté et rabaisse Sandra en mettant en valeur le caractère puéril et enfantin de ses réactions. Ainsi, il s’agira de se demander comment cette scène de dispute, révélant une intense crise personnelle, s’impose comme une réécriture originale et moderne du conte originel. Dans un premier temps, nous étudierons les caractéristiques de l’altercation entre deux personnages. Dans un second temps, nous nous concentrerons sur ce que le conflit ne parvient pas à masquer : un réel mal-être de Sandra. Enfin, nous nous focaliserons sur la dimension moderne de cette réécriture.
Tout d’abord, nous sommes face à une scène de conflit entre deux personnages. Cela transparaît notamment à travers le comportement de la fée, agressive et moqueuse vis-à-vis de Sandra : « Tu vas pleurer ? Oh non ! Je supporte pas qu’on chiale à côté de moi, surtout les mômes. » Loin de la consoler, la Fée la provoque en tournant en dérision les souffrances de la très jeune fille. C’est ce que souligne l’emploi de l’exclamative « Oh non ! » montrant sa lassitude, ainsi que le nom commun péjoratif « môme » visant à la rabaisser. Elle fait donc preuve de méchanceté gratuite et va même se montrer insultante : ses phrases agressives comme « elle est chiante ta vie » mettent en relief le fait que non seulement la Fée ne tient pas compte des demandes de Sandra, mais en plus elle va employer une grossièreté pour la dévaloriser sans que cela ne soit nécessaire, c’est de la pure provocation.
Cela explique pourquoi Sandra se fâche de plus en plus fort contre sa Fée : au début de la scène, elle la vouvoie et le vocabulaire, bien qu’agacé, n’est pas insultant : « J’ai dit que j’avais plus envie de vous écouter ni de vous parler ! » Cela montre qu’elle a tout de même un certain respect. Mais au fur et à mesure des provocations, son comportement va devenir de plus en plus agressif : « Fermez votre bouche qui déblatère des grosses âneries à la chaîne et fermez l’armoire en sortant ! » Dans ce zeugma, la répétition des deux impératifs « fermez » souligne le fait que Sandra rejette la présence de la Fée mais aussi la conversation avec celle-ci. Enfin, nous atteignons l’apogée de la violence de cette gradation lorsque la très jeune fille passe au tutoiement et emploie une insulte : « t’es qui pour te foutre de ma gueule continûment ? » Cela met en valeur le fait que Sandra a dépassé les limites de ce qu’elle pouvait tolérer, d’où la disparition totale de son respect.
Il s’agit donc d’une altercation entre deux personnages, qui se manifeste à travers une gradation dans la violence et dans la virulence entre les deux personnages. Cela se manifeste notamment à travers l’emploi alterné de stichomythies et de longues répliques insultantes. En effet, dans les longues répliques de Sandra, celle-ci essaye de se justifier, de se défendre, de manière un peu virulente et agressive. La Fée, elle, n’emploie que des stichomythies, ce qui occasionne une intensification de la violence puisque cela engendre la colère croissante de Sandra. Cela explique pourquoi la seconde partie de la scène ne consiste qu’en de courtes stichomythies comme « T’es qui ? Je suis qui ? Oui t’es qui ? Dépêche-toi ! » : elles confèrent à la scène une tension dramatique de plus en plus forte, mimétique de la colère de plus en plus grande de Sandra, générée aussi par le fait que la Fée ne fait que répéter ses questions sans y répondre véritablement. Cette agressivité va en effet de pair avec une certaine incommunicabilité.
Pourtant, cette scène de conflit se teinte aussi d’une tonalité plus pessimiste, puisqu’elle traduit également le mal-être ressenti par Sandra, une très jeune femme qui n’a ni l’âge ni la maturité de comprendre le monde qui l’entoure. Cela se voit déjà à travers son nom, « la très jeune fille » : l’adverbe va insister sur son extrême jeunesse. De plus, elle est incapable d’argumenter correctement : « Ce qui est important, c’est que je dois penser à ma mère, parce qu’elle me l’a demandé et que c’est important. » La proposition subordonnée circonstancielle de cause « parce que c’est important » montre que Sandra tente de se justifier mais n’y parvient pas, puisqu’elle ne fait que répéter un fait énoncé précédemment (« ce qui est important ») qui n’est même pas un argument. Autrement dit, elle agit sans savoir pourquoi elle agit ainsi. Enfin, sa jeunesse se voit aussi lorsqu’elle ne parvient pas à garder son calme face aux provocations, comme le montrent ses réactions très émotives : « Elle est très émue, aux bords des larmes ».
De plus, Sandra manque de confiance en elle, malgré le fait qu’elle tente de se faire passer pour une adulte. En effet, elle a une mauvaise perception de la vie d’adulte : « j’ai pas besoin de m’amuser, c’est pour les petits de s’amuser. Moi, j’ai autre chose à faire de plus important et de plus adulte que de me distraire. » Elle associe l’âge adulte au sérieux, à l’absence de distraction, de joie, de bonheur. Cela montre bien qu’elle tente de se vieillir plus qu’elle ne l’est en réalité, et c’est une preuve d’immaturité. Mais ce comportement a un versant plus sombre, puisqu’il masque mal son absence de confiance en elle : « Et de toute façon, pour se distraire, faut l’avoir mérité et moi, je mérite pas, voilà c’est dit ! […] Si ça se trouve, je suis une vraie salope… » Elle considère l’amusement comme une récompense et non comme quelque chose auquel elle a droit de fait. Elle s’auto-punit : d’où la gradation dans sa propre dévalorisation, qui aboutit à une insulte très forte. Cela confère au texte une tonalité bien sombre.
Enfin, force est de constater que Sandra se condamne elle-même au malheur et à l’angoisse constants. Cela donne une dimension tragique à cette scène. En effet, elle a une interprétation erronée de la mort : pour elle, sa mère n’est pas vraiment morte, elle ne l’est que si elle arrête de penser à elle. C’est en cela que réside la distinction entre « vraie mort » et fausse mort : « Et j’ai oublié de penser à ma mère pendant je sais combien de temps, et peut-être qu’à cause de ça, ma mère elle est tombée dans la vraie mort maintenant… ». C’est pour cela qu’elle se sert d’une montre, afin de ne pas oublier de penser à elle : « La montre de la très jeune fille se met à sonner. » Cela donne un caractère angoissant et tragique au texte, puisque ce devoir envers la mère défunte semble être un rituel morbide et inquiétant qui la condamne au malheur, contrairement à ce que sa mère aurait voulu.
Cette pièce de théâtre réinterprète l’œuvre originelle. Cela transparaît notamment à travers le remaniement du rôle de la Fée. En effet, dans le conte initial, la Fée est gentille, bienveillante et la tire vers le haut. Dans cette scène, c’est le contraire : elle est un personnage méchant, qui ne tire pas vers le haut la jeune fille qu’elle est censée aider, comme le montrent ses nombreuses paroles insultantes comme « elle est chiante ta vie » ou encore « je supporte pas qu’on chiale à côté de moi, surtout les mômes. » Au contraire, la fée la rabaisse constamment en lui rappelant le fait qu’elle n’est qu’une enfant et que la vie qu’elle mène est triste et ennuyeuse. Cela permet d’ailleurs d’ajouter une dimension tragique (étudiée précédemment) par rapport au conte originel.
De plus, cette réinterprétation est aussi comique et même vulgaire. En effet, le langage est très oralisé : on le remarque à travers les tournures comme « i’se marrent » ou encore le « ne » qui n’apparaît pas lors des négations comme « j’avais plus envie de vous écouter ». Cela donne une dimension comique, puisque le langage est remanié de manière oralisée. Les termes vulgaires et insultants portent également à rire : « salope », « chiante » ou encore « chiale » sont inhabituels en littérature. Le comique, le vulgaire et le langage oral font donc de cette scène du théâtre moderne. Enfin, même la forme est modernisée puisqu’un conte est réinterprété en dialogue.
Ainsi, Joël Pommerat propose une réinterprétation du conte originel. En effet, la Fée et Sandra se disputent : la première est moqueuse et acerbe, la seconde immature et enfantine. Leur dialogue est comique, vulgaire et oralisé. Mais ce conflit révèle quelque chose de bien plus sérieux : le mal-être profond de Sandra, qui ne comprend pas encore comment réagir face à la mort. Ce faisant, cette réécriture moderne possède aussi une dimension tragique évidente. Nombreuses sont les œuvres qui font l’objet de réécritures : cela prouve que les intérêts et problématiques fondamentalement liés à la condition humaine restent les mêmes, malgré le fait que les sociétés soient différentes.
