Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains
Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières
Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes
Sur un fifre lointain un air de régiment
Le mai le joli mai a paré les ruines
De lierre de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes
Apollinaire, « Mai », Alcools, 1913.
Les thématiques de la nostalgie, de l’amour et du temps qui passe sont traditionnelles en littérature et surtout en poésie. Ce sont des thèmes repris par Apollinaire dans son poème « Mai », publié dans le recueil Alcools en 1913. Dans ce poème, le poète semble tout d’abord joyeux : il fait une promenade en bateau sur le Rhin. Mais son voyage physique devient un voyage temporel qui fait ressurgir ses souvenirs et le rend mélancolique. Ainsi, il s’agira de se demander comment l’apparente célébration du mois de mai crée une réflexion sur le temps passé et le souvenir amoureux. Dans un premier temps, nous étudierons l’enchantement apparent qu’occasionne le mois de mai. Dans un second temps, nous nous concentrerons sur la réflexion sur le temps qui passe occasionnée. Enfin, nous nous focaliserons sur la figure du poète face à ses souvenirs.
Ce poème sonne comme une joyeuse musique célébrant le moi de mai. En effet, on retrouve des sonorités joyeuses à travers les assonances en « i » : « Or des vergers fleuris se figeaient en arrière », c’est une invitation à la gaieté en apparence. De plus, le rythme est lent : l’absence de ponctuation le ralentit, tout comme l’emploi de l’imparfait, qui crée un effet de suspension du temps et donc de lenteur. En outre, certains termes comme l’adverbe « lentement » contribuent, de par leur signification mais aussi leur longueur, à rendre le rythme du poème doux.
La forte musicalité et la douceur de ce poème créent une célébration du mois de mai, du printemps. Cela se remarque notamment à travers l’anaphore « Le mai le joli mai » et la formulation « vous êtes si jolies mais » qui rappelle cette anaphore : nous avons des effets de répétition et de boucle, qui présentent cette nature de manière méliorative comme le souligne l’adjectif « joli ». En outre, nous repérons également le champ lexical mélioratif de la nature : « montagne », « vergers fleuris », « pétales » décrivent cette nature printanière comme belle et accueillante. Enfin, les personnifications célèbrent aussi ce mois de mai : « Le mai le joli mai en barque sur le Rhin » peut rappeler le verbe « embarquer », comme si le mois de mai était une personne qui prenait place dans une embarcation !
Ce poème propose une réflexion sur le temps qui passe. En effet, cela est symbolisé par le motif de la barque qui avance : « mais la barque s’éloigne ». L’embarcation fait défiler les paysages : « Or des vergers fleuris se figeaient en arrière ». C’est dans cette perspective que l’on comprend pourquoi le verbe « s’éloigner » est répété à deux reprises dans le poème. Ainsi, le voyage physique sur le Rhin va de pair avec voyage temporel dans les souvenirs : c’est ce que souligne l’emploi de temps du passé, qui montrent que le déplacement du poète lui permet de plonger dans un temps révolu. C’est donc en ce sens que l’on comprend pourquoi « s’éloignait dans les vignes rhénanes/Sur un fifre lointain un air de régiment » : ce qui est lointain en réalité n’est pas l’air musical, mais le souvenir de cette musique.
C’est dans cette perspective que l’on comprend que ce voyage sur le Rhin rappelle au poète les souvenirs d’un amour révolu. En effet, les « dames » qui s’éloignent sur le Rhin font écho à la femme aimée et perdue qui s’éloigne du poète. En outre, la métaphore « Les pétales tombés des cerisiers de mai/Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée » et la comparaison « Les pétales flétris sont comme ses paupières » font référence au souvenir de la femme aimée, comparée à une fleur de manière poétique et lyrique, motif traditionnel de valorisation de la femme. Cela marque bien le fait que le poète ressent encore de l’amour pour elle, il est nostalgique de cet amour.
En effet, la nostalgie est reliée à la tristesse : cet amour est un amour triste, déçu, comme le montre la métaphore et personnification « Qui donc a fait pleurer les saules riverains » : il faut voir la figure du poète à travers cet arbre associé aux pleurs. De plus, cette question sans point d’interrogation, laissée en suspens, peut aussi traduire la tristesse du poète, qui souffre tant qu’il n’arrive pas à faire l’effort de donner à sa phrase une ponctuation interrogative. Enfin, dans ce poème au passé, nous repérons deux verbes au présent (« s’éloigne » et « secoue ») montrant qu’il vit dans un souvenir, mais ce souvenir s’éloigne de plus en plus : le poète tente de le revivre.
Le paysage imprègne le souvenir et le souvenir imprègne le paysage. Il fait le lien entre passé heureux et présent douloureux. En effet, nous l’avons vu précédemment, en apparence il semble joyeux, mais en réalité il est surtout imprégné de la douleur du poète : c’est ce que prouve l’évolution de ce paysage, présenté comme étant de plus en plus délabré au fil du poème et du développement des souvenirs. Cela transparait notamment à travers la dernière strophe : l’oxymore « paré les ruines » et la gradation « de lierre de vigne vierge et de rosiers » montrent la dégradation du paysage cette fois-ci décrit de manière péjorative, afin de mettre en relief la douleur du souvenir amoureux révolu.
Ainsi, Apollinaire propose une réflexion sur le temps qui passe et sur les souvenirs amoureux, à travers le passage d’un voyage géographique sur le Rhin à un voyage temporel dans la mémoire. Le mois de mai, valorisé, et la nature printanière joyeuse, laissent peu à peu la place à la nostalgie et à la mélancolie du poète face à son amour passé. Ces thématiques de l’amour et du passé sont très récurrentes en littérature et se retrouvent notamment dans le poème « Demain, dès l’aube » de Victor Hugo, qui marque sa mélancolie et sa tristesse suite à la mort de sa fille, qu’il aimait tendrement.
