Ils se laissèrent dériver pendant huit jours et huit nuits avant de quitter la pirogue et de se lancer dans une périlleuse guerre contre le vert. Là le monde était encore vierge, et face à l’homme, la virginité de la nature restera la même impitoyable source de questions, le même creux de plénitude, dans la même bagarre, où tout vous montre, doigt invisible, la solitude de l’homme dans l’infini des inconscients, et ce désespoir si grand qu’on finit par l’appeler le néant et qui fait de l’homme un simple pondeur de philosophies. La première privation à laquelle ils devaient se soumettre était le feu, le premier apprentissage lié à cette nouvelle existence était le cru à la place du cuit. Ils dormaient l’un blotti contre l’autre. Le sac d’identités que le vieillard avait destiné à Chaïdana Layisho lui faisait porter le nom d’Aleyo Oshabanti, celui de Martial Layisho donnait à son propriétaire le nom de Paraiso Argeganti Pacha. La bagarre contre le vert durait déjà depuis deux ans. Deux ans et de grosses poussières. Ils arrivèrent dans la zone de la forêt où il pleut éternellement. Le bruit des gouttes des pluie sur les feuilles a quelque chose d’affolant. Il fatigue les nerfs. Martial Layisho et Chaïdana se bouchaient les oreilles, mais le monde du silence était aussi affolant que celui du tac tac des gouttes d’eau sur les feuilles.
– La folie nous guette, disait souvent Chaïdana.
– La folie nous guette, répondait Martial. On a un si fort besoin des autres. Il y a des moments où j’ai envie de montrer mes papiers à ces feuilles, à ces lianes, à ces champignons. On a besoin des autres : de n’importe quels autres.
Ils essayaient parfois d’écouter la chorale des bêtes sauvages, la symphonie sans fond de mille insectes, ils essayaient d’écouter les odeurs de la forêt comme on écoute une belle musique. Mais ils s’apercevaient que l’existence ne devient existence que lorsqu’il y avait présence en forme de complicité. Les choses leur étaient absolument extérieures et c’étaient eux et seulement eux qui essayaient tous les pas vers elles. Ils avaient soif du vieillard aux blessures, ils avaient soif de Layisho et de Chaïdana, ils avaient soif des miliciens et de leurs emmerdements, ils avaient besoin de l’enfer des autres pour compléter leur propre enfer. Les quarts ou les tiers d’enfer, c’est plus méchant que le néant. Le nature ne nous connaît pas – elle ne nous connaît pas. Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur, les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.
Sony Labou-Tansi, La Vie et Demie, 1979.
Le retour aux origines, à un avant-civilisation est souvent utopique en littérature. Pourtant, ce n’est pas dans cette perspective que semble s’inscrire cet extrait de La Vie et demie de Sony Labou-Tansi, roman paru en 1979. En effet, dans ce passage, deux personnages se retrouvent perdus au milieu d’une nature qui leur semble hostile, et cela engendre des questions identitaires et une réflexion sur la folie. Ainsi, il s’agira de se demander comment ce retour à la nature et aux origines rend possible une réflexion élargie sur les rapports à soi et aux autres. Dans un premier temps, nous étudierons les caractéristiques de ce retour à l’état de nature. Puis, dans un second temps, nous nous concentrerons sur la réflexion sur l’identité qui est menée. Enfin, nous verrons que ces éléments permettent de développer une réflexion élargie sur la condition humaine.
Dans cet extrait, les personnages retournent à l’état de nature. Cela est souligné à travers la rupture avec le monde des hommes. En effet, on le constate dès le début, grâce au champ lexical de la nature et de la virginité : « vert », « monde », « vierge », « virginité », « nature ». Ce champ lexical souligne l’absence totale de civilisation et de trace humaine autour d’eux. C’est en ce sens que peut s’interpréter leur éloignement : « Ils se laissèrent dériver pendant huit jours et huit nuits avant de quitter la pirogue. » Symboliquement, un voyage aussi long sous-entend qu’ils rompent avec leur monde humain, civilisé, qu’ils retournent aux origines : en effet, la référence aux huit jours n’est pas sans rappeler la Genèse et le récit de la création du monde, et la référence à la pirogue peut rappeler l’Arche de Noé. Cela souligne bien la rupture avec toute civilisation. En outre, les personnages expérimentent même une régression à un en-deçà de la civilisation, avec la disparition du feu : « La première privation à laquelle ils devaient se soumettre était le feu, le premier apprentissage lié à cette nouvelle existence était le cru à la place du cuit. » On a là une inversion, puisque le feu marque le début de la civilisation, de la technique ; et les personnages doivent apprendre à s’en passer et à se dispenser de tout ce que cela implique, d’où le passage du cuit au cru : c’est un symbole du retour à l’état de nature.
C’est pourquoi nous comprenons que les personnages semblent confrontés à un environnement non domestiqué, donc perçu comme hostile. C’est ce que souligne le champ lexical guerrier : « périlleuse guerre contre le vert », « bagarre », « bagarre contre le vert ». Il n’y a pas de communication possible avec la nature : « la virginité de la nature restera la même impitoyable source de questions ». Le futur de certitude souligne l’incommunicabilité entre l’homme et la nature, et cette dernière semble donc être une force négative. En outre, des éléments constitutifs de celle-ci sont perçus comme hostiles et infernaux pour les personnages : « Le bruit des gouttes de pluie sur les feuilles a quelque chose d’affolant. Il fatigue les nerfs. » Le vocabulaire péjoratif « affolant » et « fatigue » souligne l’épuisement et l’angoisse des deux personnages face aux aléas de la nature, cruelle et impassible.
Pourtant, il serait injuste de qualifier la nature de cruelle sans nuancer. En effet, les deux personnages la perçoivent parfois de manière positive également : « Ils essayaient parfois d’écouter la chorale des bêtes sauvages, la symphonie sans fond de mille insectes, ils essayaient d’écouter les odeurs de la forêt comme on écoute une belle musique. » Les deux personnages tendent donc l’oreille afin de chercher du positif dans la nature, et de ce fait, on comprend les personnifications musicales ainsi que les répétitions du groupe verbal « ils essayaient d’écouter », caractérisant l’attitude des personnages vis-à-vis des animaux peuplant la forêt. Alors même que ces animaux devraient les rebuter (ce sont des « bêtes sauvages », des « insectes »), au contraire, ils tentent d’en avoir une perception méliorative et sensorielle, comme le souligne la synesthésie et la comparaison « écouter les odeurs de la forêt comme on écoute une belle musique » : les sens sont confondus.
Ce retour à l’état de nature permet aux personnages d’expérimenter différentes identités. C’est symbolisé de manière évidente à travers leur changement de prénom : « Le sac d’identités que le vieillard avait destiné à Chaïdana Layisho lui faisait porter le nom d’Aleyo Oshabanti, celui de Martial Layisho donnait à son propriétaire le nom de Paraiso Argeganti Pacha. » Ils doivent donc symboliquement quitter leur ancienne identité, leur ancien prénom, en arrivant dans ce nouveau monde. Ce processus est présenté comme un rituel presque inquiétant, à travers la référence au vieillard qui semble permettre ce passage d’une identité à une autre, comme un juge, un arbitre, et le « sac d’identités » qui sous-entend qu’il y en a plusieurs possibles, qu’ils ont pu choisir. Ils expérimentent donc une perte d’identité qui s’avère complexe, puisqu’ils confondent aussi leur ancienne identité avec leur nouvelle, ils s’appellent par leurs anciens prénoms, ce qui souligne à quel point il est complexe de devenir quelqu’un d’autre.
C’est donc dans cette perspective que l’on comprend que les personnages perdent leurs repères : identitaires, mais aussi temporels. En d’autres termes, la temporalité floue est mimétique et accompagne leur perte de repères. Cela transparait notamment à travers la confusion temporelle, le temps semble accéléré : nous passons de « huit jours et huit nuits » à « durait déjà depuis deux ans. Deux ans et de grosses poussières. » Les ellipses, et la difficulté progressive à cerner le temps (« et de grosses poussières ») marquent bien que la temporalité est floue. Et ce flou s’amplifie progressivement, tout comme les durées mentionnées, sur le mode de la gradation : « Ils arrivèrent dans la zone de la forêt où il pleut éternellement. » En effet, la référence à l’éternité montre que la confusion est totale, ou alors nous sommes plongés dans une temporalité mystique, ce qui est une hypothèse envisageable au vu des références bibliques précédemment mentionnées : cette zone pourrait alors rappeler les Enfers gréco-romains, eux-mêmes séparés en zones.
Ce retour aux origines souligné par un flou temporel et identitaire permet de développer une réflexion pessimiste sur la condition humaine. En effet, les hommes auraient besoin de contacts avec les autres pour vivre, la solitude est présentée comme un fléau qui condamne l’homme à la vanité et à la vacuité : « la solitude de l’homme dans l’infini des inconscients, et ce désespoir si grand qu’on finit par l’appeler le néant et qui fait de l’homme un simple pondeur de philosophies. » C’est pourquoi nous retrouvons de nombreuses expressions soulignant le besoin vital de l’autre : « l’existence ne devient existence que lorsqu’il y avait présence en forme de complicité. » Ainsi, nous pouvons repérer une référence à Sartre puisque l’enfer ne serait pas les autres mais sans les autres : « ils avaient besoin de l’enfer des autres pour compléter leur propre enfer. » En d’autres termes, l’altérité est redéfinie : l’autre, c’est une partie de moi extérieure à moi corporellement parlant, mais qui me complète, qui me prolonge, sans laquelle je ne suis pas entier : « les autres, c’est notre dedans extérieur, les autres, c’est la prolongation de notre intérieur. » C’est d’ailleurs en ce sens que l’on comprend l’anaphore « Ils avaient soif du vieillard aux blessures, ils avaient soif de Layisho et de Chaïdana, ils avaient soif des miliciens et de leurs emmerdements, ils avaient besoin de l’enfer des autres pour compléter leur propre enfer » : les personnages énumérés sont peu attrayants ou alors font référence à leur ancienne identité qui ne connait pas la solitude. Et même ces personnages peu attrayants sont désirés, parce qu’être seul serait pire, comme le souligne l’intensité de l’anaphore « avoir soif de » répétée à trois reprises.
C’est dans cette perspective que l’on comprend pourquoi les personnages semblent devenir fous. Cela se manifeste très clairement lors de leur dialogue : « – La folie nous guette, disait souvent Chaïdana. – La folie nous guette, répondait Martial. On a un si fort besoin des autres. » En d’autres termes, c’est parce qu’ils sont seuls, isolés, qu’ils deviennent fous. Paradoxalement, ils font preuve d’une certaine lucidité sur leur folie, ils sont conscients de leur état. C’est peut-être cette folie qui expliquerait par ailleurs les nombreuses confusions : temporelles, sensorielles entre l’ouïe et le goût, identitaires puisqu’ils « ont soif » de leurs anciennes identités, ce qui peut être le signe de leur volonté de revenir à leur ancienne vie, mais aussi de folie, s’ils considèrent ces anciennes identités comme des personnes distinctes d’eux. C’est d’ailleurs pourquoi la notion d’autre est redéfinie : l’autre, c’est aussi ce qui n’est pas humain, comme le souligne Martial : « Il y a des moments où j’ai envie de montrer mes papiers à ces feuilles, à ces lianes, à ces champignons. On a besoin des autres : de n’importe quels autres. » L’énumération d’éléments naturels et le pronom « n’importe quels autres » soulignent bien leur folie et leur désespoir : ils seraient prêts à personnifier des plantes et à entretenir une relation d’humain à humain avec celles-ci pour se sentir moins seuls.
Ainsi, ce texte présente un retour à la nature qui s’apparente à un retour aux origines. En effet, les deux personnages principaux se retrouvent seuls et isolés dans une forêt, qui leur est plutôt hostile. Cette solitude les questionne sur leur identité : ils ne savent plus qui ils sont, ils perdent leurs repères, ils deviennent fous. Cela occasionne alors une réflexion plus élargie sur les rapports à soi et à l’autre. C’est dans une perspective en certains points similaire que s’inscrit Le Ravissement de Lol V. Stein, un roman de Marguerite Duras dans lequel le personnage éponyme revient dans la ville de ses origines, ce qui réveille sa folie latente.
