Toinette. S’écrie : Ah, mon Dieu ! Ah, malheur ! Quel étrange accident !
Béline : Qu’est-ce, Toinette ?
Toinette : Ah, Madame !
Béline : Qu’y a-t-il ?
Toinette : Votre mari est mort.
Béline : Mon mari est mort ?
Toinette : Hélas ! oui. Le pauvre défunt est trépassé.
Béline : Assurément ?
Toinette : Assurément. Personne ne sait encore cet accident-là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise.
Béline : Le Ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d’un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t’affliger de cette mort !
Toinette : Je pensais, Madame, qu’il fallût pleurer.
Béline : Va, va, cela n’en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne ? Et de quoi servait-il sur la terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets.
Toinette : Voilà une belle oraison funèbre.
Béline : Il faut, Toinette, que tu m’aides à exécuter mon dessein, et tu peux croire qu’en me servant ta récompense est sûre. Puisque, par un bonheur, personne n’est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée, jusqu’à ce que j’aie fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l’argent dont je me veux saisir, et il n’est pas juste que j’aie passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette, prenons auparavant toutes ses clefs.
Argan, se levant brusquement : Doucement.
Béline, surprise et épouvantée : Ahy !
Argan : Oui, Madame ma femme, c’est ainsi que vous m’aimez ?
Toinette : Ah, ah ! le défunt n’est pas mort.
Argan, à Béline qui sort : Je suis bien aise de voir votre amitié, et d’avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait de moi. Voilà mon avis au lecteur qui me rendra sage à l’avenir, et qui m’empêchera de faire bien des choses.
Béralde, sortant de l’endroit où il était caché : Hé bien ! mon frère, vous le voyez.
Toinette : Par ma foi ! Je n’aurais jamais cru cela. Mais j’entends votre fille : remettez-vous comme vous étiez, et voyons de quelle manière elle recevra votre mort. C’est une chose qu’il n’est pas mauvais d’éprouver ; et puisque vous êtes en train, vous connaîtrez par-là les sentiments que votre famille a pour vous.
Molière, Le Malade imaginaire, III-12, 1673.
Molière est un dramaturge qui utilise le comique afin de dénoncer des travers sociaux ou des vices humains. C’est ce qui caractérise également sa pièce de théâtre Le Malade imaginaire, représentée pour la première fois en 1673, et qui met en scène un hypocondriaque naïf qui se fait manipuler par les médecins et par sa famille. Dans cette scène 12 de l’acte III, Toinette, la servante et Béralde, le frère d’Argan, tentent d’ouvrir les yeux de ce dernier quant à l’hypocrisie de sa femme, Béline, intéressée par son argent. Toinette met alors en scène la fausse mort d’Argan, afin que celui-ci constate par lui-même quels sont les véritables sentiments de sa femme. Ainsi, il s’agira de se demander comment cette mise en scène comique du théâtre dans le théâtre permet de révéler les vrais sentiments de chacun. Dans un premier temps, nous allons étudier la mise en abyme comique. Dans un second temps, nous nous concentrerons sur la révélation de la vérité des sentiments de Béline, aboutissant à la dénonciation de l’hypocrisie.
Cette scène est une mise en abyme du théâtre dans le théâtre. En effet, cela se remarque dès le début, parce que le personnage de Toinette surjoue son rôle, créant une parodie de tragédie : elle s’exprime de manière trop exagérée et emploie un ton pathétique, ce que soulignent la didascalie « s’écrie » ainsi que la réplique « Ah, mon Dieu ! Ah, malheur ! Quel étrange accident ! » : la ponctuation expressive et les nombreuses interjections montrent son exagération. De plus, elle retarde l’annonce de la mort, afin de créer un effet dramatique et de faire monter la tension : elle ne répond pas à la première question de Béline, n’employant qu’une interjection exclamative (« Ah, Madame ! ») afin de prétendre ressentir une forte affliction ; elle se met donc en scène en tant qu’héroïne tragique. Ce surjeu est comique, ce qui transparait à travers le pléonasme « Le pauvre défunt est trépassé », créant une forme de comique de langage : cette insistance est humoristique, parce que le spectateur sait que ce n’est pas le cas, il est complice ; et Toinette tragédienne exagère son rôle et son caractère pathétique.
En outre, cette mise en abyme du théâtre dans le théâtre transparaît également à travers la manipulation de Béline par Toinette : cela crée du comique de situation, puisqu’il y a un renversement des rapports de force, c’est la servante qui manipule la maîtresse de maison. Au début de la scène, ses répliques sont plutôt neutres, elle ne fait que poser des questions pour s’assurer de la véracité de l’affaire : « Mon mari est mort ? » « Assurément ? » Mais rapidement, Béline croit Toinette et tombe dans son piège, comme le souligne le fait qu’elle laisse libre cours à son immense soulagement : « Le Ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d’un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t’affliger de cette mort ! » Les phrases exclamatives, l’interjection, la métaphore et l’insulte à Toinette soulignent le fait que Béline tombe dans le piège, elle libère sa parole parce qu’elle se fait manipuler par sa servante. Cela explique aussi pourquoi Toinette insiste (« Je pensais, Madame, qu’il fallût pleurer. ») et fait preuve d’ironie (« Voilà une belle oraison funèbre. ») Elle manipule Béline pour l’inciter à dévoiler ses véritables sentiments.
Enfin, cette mise en scène comique s’achève sur un coup de théâtre : le mort n’est pas mort, Argan jouait un rôle, prétendait être mort. Ce sont les didascalies qui signalent la fin de ce théâtre dans le théâtre : « Argan, se levant brusquement » ; « Béralde, sortant de l’endroit où il était caché. » Ces mouvements relevant du comique de geste créent un véritable coup de théâtre, tout comme les pléonasmes de Toinette et son rire (« Ah, ah, le défunt n’est pas mort »). Enfin, Béline est épouvantée, comme le soulignent la didascalie « surprise et épouvantée » et l’onomatopée « Ahy » : elle ne parle plus, elle ne fait qu’émettre un cri avant de sortir de la scène, parce qu’elle sait que les conséquences seront terribles.
La réaction de Béline face à l’annonce de la mort de son mari est surprenante. En effet, on s’attendrait à ce qu’elle fonde en larmes. Au contraire, elle fait preuve d’un immense soulagement : « Le Ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d’un grand fardeau. » Pour elle, cette mort est un don du ciel : elle révèle l’ampleur de son hypocrisie tout au long de sa relation avec Argan. C’est ce que dévoile également l’énumération « Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets. » : ce portrait en négatif, qu’elle dresse de son mari, la présente comme une femme immorale. Le pensant véritablement mort, elle révèle ses véritables sentiments sans précaution.
En outre, Béline semble avoir déjà préparé son plan, elle n’est pas prise au dépourvu et sait quoi faire : « Puisque, par un bonheur, personne n’est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée, jusqu’à ce que j’aie fait mon affaire. […] Viens, Toinette, prenons auparavant toutes ses clefs. » Les impératifs montrent son empressement, et sa prise de parole organisée présentant les différentes étapes de son plan souligne le fait qu’elle y a déjà songé. Elle justifie son plan en mettant en valeur ses sacrifices à travers une métaphore : « Il y a des papiers, il y a de l’argent dont je me veux saisir, et il n’est pas juste que j’aie passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. » Cette métaphore souligne une injustice : si Béline récupère les biens d’Argan, ce serait légitime parce qu’elle a perdu de son temps auprès de lui. De plus, le parallélisme « il y a des papiers, il y a de l’argent » montre quels sont ses centres d’intérêt vis-à-vis d’Argan : elle est hypocrite, ce mariage était en réalité un mariage d’intérêt puisqu’elle ne veut de lui que ses possessions.
Enfin, à travers cette scène, Molière dénonce l’hypocrisie familiale et les mariages d’intérêt. C’est ce que souligne l’insistance sur les liens qui unissent Béline et Argan à travers le groupe nominal « ma femme », qui met en relief l’odieuse trahison de celle-ci en lui rappelant son statut. Ce stratagème était nécessaire pour qu’Argan ouvre les yeux et fasse preuve de lucidité, comme le souligne la réplique de Béralde « Hé bien ! Mon frère, vous le voyez. » Tout son entourage avait remarqué que Toinette était hypocrite, sauf Argan. Enfin, Toinette fait preuve d’une certaine volonté à révéler les véritables sentiments de chacun, c’est pourquoi elle propose d’aller jusqu’au bout et de répéter la même mise en scène en testant sa fille : « Mais j’entends votre fille : remettez-vous comme vous étiez, et voyons de quelle manière elle recevra votre mort. »
Ainsi, cette mise en scène du théâtre dans le théâtre permet de révéler l’ampleur de l’hypocrisie de Béline. Toinette s’impose ici comme comédienne et metteure en scène : c’est elle qui conduit sa maîtresse à la révélation, en la manipulant de manière comique. Cette dimension humoristique permet tout de même à Molière de développer une réflexion sur les mariages d’intérêt et de les dénoncer. C’est dans cette perspective de comique-didactique que s’inscrivent les autres pièces de Molière, comme L’Avare, qui, de façon légère et humoristique, dénonce tout de même sérieusement les mariages arrangés et l’avarice.
