Conseils à un jeune poète de douze ans
Dans la nuit parfumée aux herbes de Provence,
Le lombric se réveille et bâille sous le sol,
Etirant ses anneaux au sein des mottes molles
Il les mâche, digère et fore avec conscience.
Il travaille, il laboure en vrai lombric de France
Comme, avant lui, ses père et grand-père ; son rôle,
Il le connaît. Il meurt. La terre prend l’obole
de son corps. Aérée, elle reprend confiance.
Le poète, vois-tu, est comme un ver de terre
Il laboure les mots, qui sont comme un grand champ
Où les hommes récoltent les denrées langagières ;
Mais la terre s’épuise à l’effort incessant !
Sans le poète lombric et l’air qu’il lui apporte
Le monde étoufferait sous les paroles mortes.
Jacques Roubaud, « Le Lombric », Les Animaux de tout le monde, 1983.
Dans ses Fables, La Fontaine met en scène des animaux afin d’apporter un enseignement au lecteur sur un vice humain ou un travers de la société. C’est dans une perspective similaire que s’inscrit le poème « Le Lombric », publié par Roubaud dans son recueil Les Animaux de tout le monde en 1983. En effet, si dans ce poème il ne dénonce pas un mauvais comportement humain, il va tout de même présenter un animal, le lombric, afin de transmettre une leçon. Ici, il s’agit pour lui de montrer le rôle indispensable du poète à travers une comparaison de l’activité de ce dernier et d’un ver de terre. Ainsi, il s’agira de se demander comment la comparaison du poète à un lombric aboutit à une réflexion sur la place et le rôle du poète dans le monde. Dans un premier temps, nous étudierons la comparaison et son intention didactique. Puis, dans un second temps, nous nous concentrerons sur la dimension métapoétique.
Le lombric est personnifié et cela se constate dès les premiers vers : il fore « avec conscience », il « travaille », il « connaît » son rôle : ces expressions insistent sur des caractéristiques propres à l’homme, puisque l’animal réagit à l’instinct. Cela est amplifié par la référence généalogique : il a même une famille (« ses père et grand-père »). Cette personnification se développe tout au long du poème dans le but de rapprocher le lombric et l’être humain : on comprend que si le ver de terre est personnifié, c’est pour l’assimiler à l’homme dans une large mesure, puis au poète. C’est en ce sens que l’on comprend la comparaison « le poète, vois-tu, est comme un ver de terre » et la métaphore « poète lombric » qui insistent sur la similitude entre les deux êtres. Mais il ne s’agit pas d’une critique, plutôt d’un rapprochement entre leurs activités, et cela explique pourquoi le lombric est personnifié et le poète est animalisé.
De plus, ce poème comporte une forte dimension humoristique. Elle permet au poète de montrer qu’il ne se prend pas non plus trop au sérieux : il se compare quand même à un ver de terre, un animal peu flatteur ! Le comique de ce poème tient également au décalage entre le noble, le sérieux et le risible : s’ « il laboure en vrai lombric de France », c’est pour valoriser l’activité agricole du lombric et son importance, mais aussi pour inspirer le rire, puisque le lombric, animal plutôt repoussant, possèderait un titre noble, qui l’élève avec humour mais sans moquerie dévalorisante.
En outre, ce poème possède une dimension didactique, faisant de lui un apologue. Autrement dit, la comparaison du lombric au poète est mise au service de l’intention didactique afin de transmettre une leçon. Cela transparaît dès le sous-titre : « Conseils à un jeune poète de douze ans », ce qui signifie que celui-ci est adressé à un enfant, donc que même quelqu’un de jeune peut assez bien comprendre pour en retirer une leçon, ce que sous-entend le terme « conseils ». Cela nous rappelle également les Fables de La Fontaine, apologues didactiques mettant en scène des animaux afin de transmettre une leçon compréhensible par les plus jeunes. C’est pourquoi le poète s’adresse directement à ce jeune poète de douze ans, mais aussi au lecteur, à travers lui : « Le poète, vois-tu, est comme un ver de terre. » L’emploi de la deuxième personne du singulier permet au poète d’impliquer son lectorat et de le rendre attentif à sa leçon de sagesse.
Ce poème contient une dimension métapoétique. En effet, il propose une réflexion sur la place du poète dans le monde. Le poète laboure les mots comme le ver de terre laboure la terre, comme le montre la comparaison « Il laboure les mots, qui sont comme un grand champ/Où les hommes récoltent les denrées langagières. » Ainsi, tous deux ont un rôle indispensable, d’où le mélange du champ lexical agricole et littéraire. Il y a une interdépendance du lombric et de la terre comme du poète et des mots et c’est ce que souligne la métaphore des « denrées langagières » : le poète est aussi indispensable aux hommes. « Sans le poète lombric et l’air qu’il lui apporte,/Le monde étoufferait sous les paroles mortes » : cette métaphore filée montre que tout comme le ver de terre, indispensable pour aérer la terre, le poète doit aérer, renouveler le langage.
Le poète est indispensable, mais il reste modeste. Il effectue un travail méticuleux et consciencieux, identique de génération en génération mais c’est justement ce travail qui permet à la langue de se renouveler en continu. Le poète, ici, n’a pas pour but de se mettre en valeur de manière individuelle : c’est pourquoi Roubaud ne parle pas de lui, mais de l’activité du poète de manière générale. C’est aussi pour cela qu’il effectue cette comparaison avec le lombric, et cela explique le titre : « Le lombric » annonce dès le seuil du poème que le poète va rester modeste.
Enfin, nous pouvons repérer deux niveaux de lecture : le poète est un travailleur de la langue, c’est ce qu’on a vu précédemment, il travaille la langue comme le lombric travaille la terre. C’est un artisan du langage. Mais ce travail sur le langage se reflète aussi dans la poésie de Roubaud : il reprend le sonnet, forme poétique traditionnelle, mais le renouvelle en ne respectant pas les règles de ponctuation classiques, en effectuant des rejets (« son rôle,/Il le connaît. »). Cela permet donc au poète d’illustrer concrètement son enseignement : il effectue lui-même ce travail de renouvellement de la forme poétique qui est impliqué par le renouvellement du langage mis en valeur dans cet apologue !
Ainsi, Roubaud propose une comparaison entre l’activité du lombric et celle du poète. Mais loin de dévaloriser ce dernier, ce parallèle didactique et humoristique a pour but de montrer le caractère indispensable du poète et de mettre en valeur son rôle. Tout comme le lombric travaille la terre pour la faire respirer, le poète aère la langue. Nombreux sont les poètes qui, dans leurs poèmes, se comparent à un animal. Souvent, c’est de façon méliorative, mais parfois, c’est plutôt péjoratif : en ce sens, nous pouvons penser à Tristan Corbière qui se compare à un crapaud tondu et hideux dans son poème « Le Crapaud ».
