On entend les Etoiles :
Dans l’giron
Du Patron,
On y danse, on y danse,
Dans l’giron,
Du Patron,
On y danse tous en rond.
– Là, voyons, mam’zelle la Lune,
Ne gardons pas ainsi rancune ;
Entrez en danse, et vous aurez
Un collier de soleils dorés.
– Mon Dieu, c’est à vous bien honnête,
Pour une pauvre Cendrillon ;
Mais, me suffit le médaillon
Que m’a donné ma sœur planète.
– Fi ! Votre Terre est un suppôt
De la Pensée ! Entrez en fête ;
Pour sûr, vous tournerez la tête
Aux astres les plus comme il faut.
– Merci, merci, je n’ai que ma mie,
Juste que je l’entends gémir !
– Vous vous trompez, c’est le soupir
Des universelles chimies !
– Mauvaises langues, taisez-vous !
Je dois veiller. Tas de traînées,
Allez courir vos guilledous !
– Va donc, rosière enfarinée !
Hé ! Notre-Dame des gens soûls,
Des filous et des loups-garous !
Metteuse en rut des vieux matous !
Coucou !
Exeunt les étoiles. Silence et Lune. On entend :
Sous l’plafond,
Sans fond,
On y danse, on y danse,
Sous l’plafond,
Sans fond,
On y danse tous en rond.
Jules Laforgue, « Complainte de cette bonne lune », Les Complaintes, 1885.
L’astronomie n’est pas le thème le plus récurrent de la littérature, mais pourtant, il inspire tout de même certaines œuvres. C’est le cas du poème Complainte de cette bonne lune, écrit par Jules Laforgue et publié dans le recueil Les Complaintes en 1885. En effet, ce poème met en scène un dialogue entre les Étoiles et la Lune, dialogue qui oscille entre tentative de réconciliation et altercation, suite au rejet de la Lune de danser avec les Étoiles. Ainsi, il s’agira de se demander comment ce poème à dimension théâtrale apporte de manière comique un enseignement sur l’univers et son fonctionnement. Dans un premier temps, nous étudierons la forme théâtralisée de ce poème. Puis, dans un second temps, nous nous concentrerons sur la dispute opposant les astres. Enfin, nous constaterons que ce conflit est indépassable : toute réconciliation est impossible.
Ce poème a une forte dimension théâtrale. En effet, cela transparaît notamment à travers la typographie : certains vers sont en italiques, ce qui n’est pas sans rappeler les didascalies au théâtre. Ce rapprochement est d’autant plus intéressant qu’effectivement ces vers en respectent la définition : par exemple, « On entend les Étoiles » est une indication scénique et non une parole rapportée. De plus, la forme du dialogue qui est adoptée rappelle également les répliques au théâtre, comme si les Étoiles et la Lune étaient des comédiennes ; et les prises de parole des personnages sont très oralisées : « Là, voyons, Mam’zelle la Lune ». Cela souligne encore la théâtralité, puisque le théâtre est fait pour être représenté. Enfin, le poème débute et se clôt par une parodie de comptine, ce qui donne une dimension de spectacle.
La dimension théâtrale de ce poème réside également dans le fait qu’il propose une métaphore de l’univers avec un certain humour. En effet, les astres sont personnifiés, comme s’ils étaient de véritables personnages d’une pièce de théâtre : la lettre majuscule « Étoiles » et « Lune » rappelle des prénoms, et ils ont le pouvoir de parler comme le souligne d’emblée la didascalie initiale « On entend les Étoiles » ainsi que la forme du dialogue. Le reste de l’univers est personnifié également : les périphrases métaphoriques « Patron » et « plafond sans fond » peuvent désigner l’univers. Enfin, les « gens soûls », les « filous » et les « loups-garous » sont des références aux êtres peu valorisés que l’on retrouve dans la nuit, éclairés par la lune métaphorisée : « Notre-Dame des gens soûls,/Des filous et des loups-garous ! ».
Enfin, la fin du poème également possède une forte dimension théâtrale puisqu’elle sonne comme la fin d’un acte. Effectivement, le terme « exeunt » en latin signifie « elles sortent » : le poème s’achève avec la sortie de scène de personnages, en d’autres termes, la sortie des Étoiles occasionne la fin du poème. Cela n’est pas sans rappeler une pièce de théâtre, puisqu’au théâtre, la sortie d’un personnage marque la fin d’une scène !
Ce poème théâtral est avant tout une scène de dispute. Pourtant, elle débute par une tentative de réconciliation polie : « Là, voyons, Mam’zelle la Lune/Ne gardons pas ainsi rancune. » L’emploi du terme « rancune » sous-entend qu’il y a eu un conflit juste avant le début de ce poème (pour prolonger l’analogie avec le théâtre, ce conflit aurait eu lieu dans une scène précédente). Les Étoiles s’adressent amicalement à la Lune pour apaiser les tensions, ce que soulignent les formulations très oralisées comme « Mam’zelle » : il s’agit d’une approche pacifique. Cette volonté de se réconcilier est présente également chez la Lune : « C’est à vous bien honnête » sonne comme un remerciement. En apparence, les tensions présentes seraient sur le point d’être dissipées puisque le début du poème ne marque aucune animosité entre les interlocutrices.
Pourtant, contrairement aux attentes, la réconciliation n’aboutit pas : au contraire, on bascule de nouveau dans un conflit, ce que souligne la gradation dans la colère. En effet, la Lune refuse poliment plusieurs fois : « C’est à vous bien honnête », « Mais me suffit le médaillon », « Merci, merci ». Ces trois vers soulignent la politesse de la Lune qui s’obstine dans son refus. En parallèle, les Étoiles lui forcent la main et insistent, ce que montre l’emploi récurrent de l’impératif : « voyons », « gardons », « entrez »… Ces verbes mettent en relief l’insistance des Étoiles, ce qui crée une nouvelle tension, de plus en plus forte.
Cela aboutit à un véritable conflit : en effet, ces tensions finissent par éclater puisque les Étoiles insultent la Lune et inversement. La Lune cède la première à ses pulsions de colère, en les traitant de « mauvaises langues », puis de « tas de traînées » : même dans les insultes, la gradation dans la violence est encore présente. La seconde insulte est d’ailleurs métaphorique, puisqu’elle fait référence à l’astronomie : les étoiles filantes laissent effectivement une traînée derrière elles. Ces dernières insultent aussi la Lune de « rosière enfarinée » : cela crée un contraste antithétique avec l’insulte des traînées, puisque la rosière est une femme trop prude et innocente ! Encore une fois, nous retrouvons une référence astrologique : l’adjectif « enfarinée » rappelle la couleur farineuse de la lune.
Si ce conflit qui oppose Lune et Étoiles est indépassable, c’est en raison de leur incompatibilité astronomique. En effet, Lune et Étoiles n’ont pas les mêmes mouvements : cela est mis en valeur par l’origine du conflit qui est le refus de la Lune de danser avec les Étoiles, parce qu’astronomiquement parlant, ces astres ne peuvent effectuer le même mouvement. Cela est souligné par la référence à la planète Terre : « me suffit le médaillon/Que m’a donné ma sœur planète. » En effet, cette métaphore compare la Terre à un collier que porterait la Lune, parce que la Lune tourne autour de la Terre. Son mouvement ne tient pas compte de celui des Étoiles, d’où la négation restrictive « je n’ai que ma mie » personnifiant la Terre et la présentant comme son amante : la Lune ne fonctionne qu’avec elle, astronomiquement parlant, ce qui explique pourquoi il y a conflit !
Il est possible de comprendre que ce conflit astronomique n’est pas un cas isolé. En effet, nous pouvons même affirmer que nous nous trouvons enfermés dans une boucle, et que s’alternent sans cesse conflit et tentative de réconciliation entre la Lune et les Étoiles. En effet, la fin est paradoxalement ouverte à un nouveau début comme le souligne la comptine finale, parodie du Pont d’Avignon, assez similaire à la comptine initiale, qui ouvrait le poème. La fin renvoie donc au début. De plus, le poème débute par une tentative de réconciliation, ce qui laisse imaginer qu’avant le début de celui-ci, il y a eu une dispute. Enfin, la dernière parole adressée par les Étoiles à la Lune est « Coucou » : on peut penser que c’est un jeu sonore pour la rime, mais ce terme est utilisé pour entamer une conversation avec quelqu’un donc paradoxalement la fin laisse entrevoir la possibilité d’un nouveau début.
Ainsi, ce poème mêle une forte dimension théâtrale à un enseignement sur l’univers et son fonctionnement. À travers une scène de dispute qui semble récurrente, l’univers fait l’objet d’une métaphore : l’absence de compromis et la montée progressive des tensions montrent que le conflit est indépassable, et l’explication est astronomique. La Lune et les autres astres se retrouvent de manière récurrente en poésie, comme de véritables personnages, notamment à diverses reprises dans Les Fleurs du mal de Baudelaire.
