Introduction
« Tu n’as pas le droit de faire cela, ce n’est pas juste » est une expression que l’on peut entendre au quotidien. Cela signifie qu’il y a un conflit entre ce que la loi autorise et ce que la morale autorise. Cela nous amène à nous poser la question suivante : tout ce que j’ai le droit de faire est-il juste ? Tout ce que j’ai le droit de faire est l’ensemble de ce qui est légal, autorisé par la loi. Si les lois garantissent les libertés individuelles et les droits fondamentaux des individus, il semblerait qu’elles respectent également la morale, en permettant le bien et en proscrivant le mal. Pourtant, certaines lois ont déjà été immorales, et inversement, certaines actions morales ont déjà été interdites par la loi. Autrement dit, il y aurait un conflit entre légitimité et légalité, qui ne devrait pas avoir lieu puisqu’il devrait plutôt y avoir une corrélation entre ces deux notions. Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure ce que la loi autorise entrerait paradoxalement en contradiction avec la morale. En apparence, il semblerait que le légal soit légitime. Or en réalité, il peut y avoir un accroc entre ces deux notions. En vérité, il faut que le légitime devienne légal, et que l’illégitime devienne illégal.
I – Ce que la loi m’autorise à faire est juste.
- Les lois sont justes.
L’homme est naturellement bon, il ne ferait pas des lois injustes. Par conséquent, s’il promulgue des lois, non seulement elles respectent la morale, mais en plus elles font de la morale des lois positives, ancrées dans les textes, auxquelles on ne peut déroger. Pour Rousseau, il y a une vraie « bonté naturelle de l’homme » : naturellement, il est bienveillant. Pourtant, si la société peut le corrompre, les lois et le contrat social régulent les excès et empêchent l’homme d’être injuste. En effet, ces lois sont établies par le peuple et pour le peuple, elles ont pour but l’intérêt général dans une démocratie (du grec demos kratos, le pouvoir au peuple). Ce qui est légitime est autorisé et non nuisible à la paix ni à la coexistence. Ainsi, les lois nous préservent de la tentation de partialité et de choisir pour notre propre intérêt, égoïstement !
- Par définition, les lois garantissent la justice.
De plus, les lois élargissent la liberté de l’homme et ne la limitent pas : selon Locke, il est insensé de penser que les lois restreignent, parce qu’elles nous empêchent d’empiéter sur les libertés d’autrui et de commettre des actes illégitimes. Faites avec précaution et votées, elles sont modifiées plusieurs fois avant d’entrer en vigueur. Elles ne peuvent donc pas être injustes, puisqu’elles limitent les libertés de chacun, afin de les garantir. Ainsi, tout ce que la loi autorise est nécessairement juste, et ce qu’elle interdit, comme les crimes ou les vols, empêche les hommes d’empiéter sur leur liberté, sur leur sécurité et sur leurs droits respectifs.
II – Mais parfois, il y a un conflit entre légalité et légitimité.
- L’homme n’est pas un être bienveillant.
Pourtant, à l’état de nature, l’homme n’est pas nécessairement un être bon et bienveillant. Il est aussi injuste et mauvais. Il privilégie ses propres intérêts. Pour Hobbes, qui s’oppose à Rousseau, « l’homme est un loup pour l’homme » : cela signifie qu’il désire satisfaire ses désirs et pulsions immédiats. Ce faisant, il est égoïste et peut créer des lois immorales dans le simple but de satisfaire ses intérêts personnels. C’est le propre de régimes politiques comme la dictature : les lois ne sont pas faites dans l’intérêt de tous, donc ce que j’ai le droit de faire n’est pas forcément moral, et peut nuire à autrui. Ainsi, dans le système monarchique français, le roi avait tous les pouvoirs et il avait le droit d’emprisonner ou de faire exécuter, arbitrairement, quelqu’un, sans raison. C’était légal, mais pas légitime.
- Les lois peuvent être injustes.
Ce n’est pas parce qu’une loi est légale qu’elle est légitime. En effet, certaines lois sont en contradiction avec la morale. Il y a un décalage entre ce qui est juste, comme par exemple apporter de l’aide à une personne en détresse, et ce qui est légal, comme par exemple ne pas aider une personne qui en a besoin parce que c’est un migrant. Nombreuses sont les lois sur la migration qui sont injustes : il s’agit de discriminations basées sur le simple fait que les migrants ne sont pas originaires du pays dans lequel ils se trouvent. Cela s’oppose entièrement à la morale. C’est ce que souligne Kant, en affirmant à travers ses impératifs catégoriques qu’il faut appliquer les mêmes règles pour tous : il faut que nos actions puissent devenir des règles de conduite universelles. Si ce n’est pas le cas, s’il y a une distinction entre les individus auxquelles s’applique la règle, alors l’action n’est pas morale.
- Les lois entretiennent les inégalités.
Enfin, certaines lois entretiennent des inégalités déjà présentes. En effet, les lois sont supposées corriger les inégalités et les injustices propres à la nature humaine, notamment, par exemple, en empêchant que ne règne la loi du plus fort, et en garantissant les libertés individuelles, la sécurité et les droits fondamentaux, sans aucune distinction entre les individus. Pourtant, force est de constater que ce système possède des failles. Nous pouvons par exemple penser à des pays comme l’Afghanistan, qui créent des lois censurant la parole et l’action féminine, invisibilisant les femmes. Rappelons-nous aussi que cela ne fait que quelques dizaines d’années que les femmes ont le droit de voter en France : avant, leur parole n’était pas prise en compte et les lois entérinaient cette injustice en les empêchant de prendre part à la politique.
III – C’est pourquoi pour que les lois soient justes, il faut que le légitime devienne légal, et que l’illégitime devienne illégal.
- La désobéissance civile
Dès lors, lorsque les lois sont injustes, il faut réagir afin de changer la situation. Pour que les lois soient justes, il faut que ce qui est moral devienne légal, et ce qui est immoral devienne illégal. Cette corrélation entre le droit positif et la morale est la condition nécessaire à respecter pour que les lois soient justes. Quand une loi est injuste, il faut y désobéir. C’est un concept nommé la désobéissance civile et théorisé par Thoreau : il ne s’agit pas de prendre les armes ou de faire preuve de violence, mais de ne pas s’y soumettre. C’est une théorie qu’il illustrera lui-même en refusant de payer un impôt entretenant l’esclavage, parce que Thoreau trouvait cette pratique immorale. C’est dans cette même perspective que s’inscrivent des femmes comme Rosa Parks : en refusant de se lever de sa place dans le bus, parce que la loi obligeant les personnes noires à céder la priorité aux personnes blanches, Rosa Parks a désobéi pacifiquement à une loi injuste.
- Séparer les pouvoirs pour lutter contre les lois immorales
C’est pourquoi il faut lutter contre les lois immorales, notamment en empêchant une personne d’établir des lois qui seraient dans son propre intérêt : « le pouvoir doit arrêter le pouvoir » ! Cette formule de Montesquieu met en relief le fait que si les pouvoirs sont concentrés entre les mains de la même personne, des dérives auront lieu et les lois seront immorales car elles ne viseront pas l’intérêt général, mais l’intérêt particulier de celui qui gouverne. C’est ce que l’on repère dans les régimes totalitaires ou dans les monarchies. Et c’est pour cela que les systèmes comme les démocraties divisent les pouvoirs : il s’agit de garantir la corrélation entre la morale et la loi, en ne conférant pas tous les pouvoirs à la même personne. L’Assemblée élue est représentative de la population et établira donc des lois dans l’intérêt général.
