Machiavel, Le Prince, 1513
Introduction
Analyse
« Je n’ignore pas que beaucoup ont pensé et pensent encore que les choses du monde sont gouvernées par Dieu et par la fortune et que les hommes, malgré leur sagesse, ne peuvent les modifier et n’y apporter même aucun remède. »
Machiavel débute cet extrait par la mise en valeur stratégique de l’opinion publique erronée, afin de mieux la contredire et en montrer les failles. Il désigne Dieu et la fortune, c’est-à-dire le hasard, le destin, comme des puissances supérieures, omnipotentes, qui soumettent les individus et les empêchent d’avoir une certaine forme de libre-arbitre : les hommes n’ont aucun pouvoir de décision. Cela est paradoxal pourtant, parce qu’il s’agit de leur vie. L’opinion publique prend donc parti pour le déterminisme : l’homme est déterminé et son chemin de vie est tout tracé. Ici, tout le monde peut se reconnaitre : croyants comme athée, puisque sont mentionnés Dieu et la fortune. Ce qui est intéressant est le fait que les hommes, « malgré leur sagesse, ne peuvent les modifier et n’y apporter aucun remède. » Cela signifie que la sagesse, associée à l’intelligence et à la raison pourtant, ne permet tout de même pas à l’homme de prendre en main sa vie et de prendre des décisions qui vont impacter son avenir. L’homme serait condamné à devenir quelqu’un qu’il n’a pas choisi d’être. L’impuissance de l’homme est totale : il ne peut « les modifier », c’est-à-dire avoir un impact dessus, ni même y apporter un « remède », c’est-à-dire corriger, changer les défauts et travers de son destin.
« En conséquence de quoi, on pourrait penser qu’il ne vaut pas la peine de se fatiguer et qu’il faut laisser gouverner le destin. »
Il établit maintenant la conséquence logique de cette thèse de la doxa, en soulignant que la passivité de l’homme qui découle de cette opinion est normale : puisque notre destin serait tout tracé, on perdrait du temps à se fatiguer à essayer d’en modifier le cours, ce serait une quête vaine et inutile. C’est d’ailleurs pour cela que le destin est décrit comme un roi : la formule « gouverner le destin » souligne l’omnipotence et le caractère totalitaire et arbitraire de cette puissance qui détermine l’avenir de chacun sans que l’on puisse l’impacter. Comme un roi régnant sur son royaume, le destin est le seul maître de l’individu.
« Cette opinion a eu, à notre époque, un certain crédit du fait des bouleversements que l’on a pu voir, et que l’on voit encore quotidiennement, et que personne n’aurait pu prédire. »
Machiavel insiste sur sa compréhension vis-à-vis de ceux qui pensent ainsi, il ne veut surtout pas les vexer : son but est d’attirer leur attention. C’est pourquoi il se fonde sur des références contemporaines, que son lecteur peut comprendre : se crée alors un jeu de connivence, une complicité entre auteur et lecteur, puisqu’à travers les « bouleversements que l’on a pu voir », Machiavel désigne des évènements contemporains bien connus de son lectorat, sans les mentionner explicitement. D’autant plus que les exemples prouvant cette théorie de la doxa affluent : « que l’on voit encore quotidiennement, et que personne n’aurait pu prédire. » Si ces évènements étaient imprévisibles et impossibles à deviner, c’est qu’ils semblent être le fruit d’une volonté divine (pour les croyants) ou du destin (pour les athées), semble dire Machiavel.
« J’ai moi-même été tenté en certaines circonstances de penser de cette manière. »
En employant la première personne du singulier et en insistant sur sa proximité avec cette thèse, Machiavel semble attirer la confiance et l’attention du lectorat, en lui montrant qu’il ne discrédite pas et ne méprise pas cette opinion.
« Néanmoins, afin que notre libre arbitre ne soit pas complètement anéanti, j’estime que la fortune peut déterminer la moitié de nos actions mais que pour l’autre moitié les événements dépendent de nous. »
Renversement : Machiavel présente sa propre opinion, son propre point de vue, qui s’oppose en partie à la doxa. En effet, il ne s’agit pas pour lui de démentir diamétralement cette opinion publique concernant la toute puissance du destin et de Dieu, mais de la nuancer : il fait référence au « libre-arbitre », qui désigne la capacité de l’homme à déterminer sa vie en prenant ses propres décisions, qui vont influencer le cours de son existence. En insistant sur le fait que « pour l’autre moitié les évènements dépendent de nous », il anticipe l’existentialisme sartrien (mais de manière plus mesurée puisqu’il n’exclut pas totalement le déterminisme contrairement à Sartre), d’après lequel « l’existence précède l’essence » : « l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait ». Cela s’oppose donc au règne du déterminisme en le nuançant. L’homme aurait donc la capacité non totale mais partielle d’influencer le cours de sa vie grâce à ses actions, et celles-ci compteraient autant que les puissances externes dans la constitution de son avenir !
« Je compare la fortune à l’un de ces fleuves dévastateurs qui, quand ils se mettent en colère, inondent les plaines, détruisent les arbres et les édifices, enlèvent la terre d’un endroit et la poussent vers un autre. »
Machiavel va mentionner un exemple afin d’illustrer sa thèse. Par métaphore, il associe la fortune, c’est-à-dire le destin, à un « fleuve dévastateur » qui va avoir de grands et graves impacts sur l’environnement, énumérés dans la suite de sa phrase. D’emblée, la fortune est donc associée à une puissance néfaste, qui causerait le mal et qui serait invincible, incontrôlable, ce qui appuierait l’hypothèse du déterminisme.
« Chacun fuit devant eux et tout le monde cède à la fureur des eaux sans pouvoir leur opposer la moindre résistance. »
Les conséquences de la fortune, du destin sont présentées à travers cette métaphore filée : l’homme n’a aucun moyen, en apparence, d’échapper à son avenir tel qu’il est prédéterminé, tout comme il ne pourrait pas résister aux grands évènements climatiques et météorologiques qui le soumettent, contre lesquels il ne peut lutter. Il est condamné à la passivité puisqu’il ne peut les impacter ni en changer le cours.
« Bien que les choses se déroulent ainsi, il n’en reste pas moins que les hommes ont la possibilité, pendant les périodes de calme, de se prémunir en préparant des abris et en bâtissant des digues de façon à ce que, si le niveau des eaux devient menaçant, celles-ci convergent vers des canaux et ne deviennent pas déchaînées et nuisibles. »
Pourtant, Machiavel poursuit sa métaphore filée afin d’illustrer sa thèse qui nuance le déterminisme : l’homme a tout de même la possibilité de prendre un certain contrôle sur sa vie, sur les évènements, il n’est pas entièrement soumis au destin. Mais pour ce faire, il doit être actif et ne pas se laisser aller à la passivité : Machiavel souligne que pour corriger et modifier le cours de sa vie, il faut agir.
« Il en va de même pour la fortune : elle montre toute sa puissance là où aucune vertu n’a été mobilisée pour lui résister et tourne ses assauts là où il n’y a ni abri ni digue pour la contenir. »
Machiavel fait un lien plus explicite entre la métaphore et la thèse : tout comme l’homme peut agir afin de limiter les impacts négatifs des aléas de la nature, il peut agir afin de limiter le pouvoir de la fortune et de reprendre une certaine forme de contrôle. Il s’agit de lutter contre le déterminisme et d’employer son libre arbitre afin de déjouer les impacts négatifs du destin, des aléas de la vie.

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