Si je pouvais m’assurer qu’un témoin a bien vu, et qu’il a voulu me dire vrai, son témoignage pour moi deviendrait infaillible : ce n’est qu’à proportion des degrés de cette double assurance que croît ma persuasion ; elle ne s’élèvera jamais jusqu’à une pleine démonstration, tant que le témoignage sera unique, et que je considèrerai le témoin en particulier ; parce que quelques connaissances que j’ai du cœur humain, je ne le connaîtrai jamais assez parfaitement pour en deviner les divers caprices, et tous les ressorts mystérieux qui le font mouvoir. Mais ce que je chercherais en vain dans un témoignage, je le trouve dans le concours de plusieurs témoignages, parce que l’humanité s’y peint ; je puis, en conséquence des lois que suivent les esprits, assurer que la seule vérité a pu réunir tant de personnes, dont les intérêts sont si divers, et les passions si opposées. L’erreur a différentes formes, selon le tour d’esprit des hommes, selon les préjugés de religion et d’éducation dans lesquels ils sont nourris : si donc je les vois, malgré cette prodigieuse variété de préjugés qui différencient si fort les nations, se réunir dans la déposition d’un même fait, je ne dois nullement douter de sa réalité. Plus vous me prouverez que les passions qui gouvernent les hommes sont bizarres, capricieuses, et déraisonnables, plus vous serez éloquents à m’exagérer la multiplicité d’erreurs que font naître tant de préjugés différents ; et plus vous me confirmerez, à votre grand étonnement, dans la persuasion où je suis, qu’il n’y a que la vérité qui puisse faire parler de la même manière tant d’hommes d’un caractère opposé.
Diderot, Encyclopédie, 1791-1793
Introduction
Analyse
Si je pouvais m’assurer qu’un témoin a bien vu, et qu’il a voulu me dire vrai, son témoignage pour moi deviendrait infaillible : ce n’est qu’à proportion des degrés de cette double assurance que croît ma persuasion ;
Diderot commence par effectuer une hypothèse. Il va mettre en valeur des critères de vérité concernant les témoignages : il faut que le témoin [ait] bien vu, c’est-à-dire qu’il ait effectivement assisté à la scène qu’il raconte. Il faut aussi qu’il [ait] voulu dire vrai : cela signifie que le témoin ait l’intention de dire la vérité, donc qu’il se contente de rapporter objectivement des faits sans donner son avis ni son point de vue, son interprétation. Il doit rester objectif. Si cette « double assurance », c’est-à-dire ces deux critères, sont remplis, alors le témoignage peut être considéré comme vrai. Diderot va également insister sur le fait que ces deux critères sont indispensables mais pas suffisants : le sujet peut être persuadé que ce qui est dit est une vérité de manière progressive, c’est-à-dire qu’il y a un rapport de proportionnalité entre l’assurance que ce qui est dit est vrai et que le témoin a bien assisté à la scène racontée, et le degré de persuasion du sujet.
Elle ne s’élèvera jamais jusqu’à une pleine démonstration, tant que le témoignage sera unique, et que je considèrerai le témoin en particulier ; parce que quelques connaissances que j’ai du cœur humain, je ne le connaîtrai jamais assez parfaitement pour en deviner les divers caprices, et tous les ressorts mystérieux qui le font mouvoir.
Diderot insiste sur le fait que ces deux critères sont indispensables, nous l’avons dit, mais non suffisants pour atteindre une pleine démonstration, c’est-à-dire pour prouver de manière irréfutable que c’est une vérité certaine. Diderot va donc souligner que ce qui pose problème est que ce témoignage soit unique, c’est-à-dire que l’on n’entende parler de cette scène que par un seul témoin, qu’il n’y ait pas d’autres voix. Autrement dit, on ne peut être assuré d’une vérité à partir d’une seule personne, il faut plusieurs personnes pour l’atteindre : « tant que le témoignage sera unique, et que je considèrerai le témoin en particulier. » L’auteur va justifier cette idée en mettant en valeur sa « connaissance du coeur humain » : il va souligner le fait que celle-ci est imparfaite, a des limites. En effet, on ne peut « en deviner les divers caprices, et tous les ressorts mystérieux qui le font mouvoir. » Par exemple, chaque personne a des envies, des intérêts, une éducation, des croyances, une culture différentes. On ne peut donc jamais cerner les raisons conduisant une personne à exprimer une chose plutôt qu’une autre. Par exemple, une personne croyante pourra penser que quelqu’un qui survit à un grave accident est un miraculé, qu’il s’agit là d’un signe divin. Alors qu’une personne qui ne croit pas en Dieu en conclura simplement que l’accidenté a beaucoup de chance ou une bonne condition physique.
Mais ce que je chercherais en vain dans un témoignage, je le trouve dans le concours de plusieurs témoignages, parce que l’humanité s’y peint ; je puis, en conséquence des lois que suivent les esprits, assurer que la seule vérité a pu réunir tant de personnes, dont les intérêts sont si divers, et les passions si opposées.
C’est parce que les raisons poussant les hommes à tenir un tel discours plutôt qu’un autre sont obscures et incernables que pour s’assurer qu’un discours est vrai, il faut qu’il soit tenu de manière identique par plusieurs personnes. En effet, ces personnes sont très diverses : si dans différents témoignages « l’humanité s’y peint », c’est parce que tous les intérêts, toutes les passions sont représentés. Les points de divergence entre les individus sont nombreux. Donc s’ils disent la même chose, alors qu’ils ont des motivations et des points de vue très variés, c’est parce que cette chose est vraie. C’est pourquoi « la seule vérité a pu réunir tant de personnes », c’est pourquoi ce troisième critère est indispensable pour s’assurer d’une vérité.
L’erreur a différentes formes, selon le tour d’esprit des hommes, selon les préjugés de religion et d’éducation dans lesquels ils sont nourris : si donc je les vois, malgré cette prodigieuse variété de préjugés qui différencient si fort les nations, se réunir dans la déposition d’un même fait, je ne dois nullement douter de sa réalité.
Diderot va mettre en valeur les différentes raisons pour lesquelles les hommes peuvent tenir des discours différents. L’éducation et la religion sont deux éléments mentionnés puisqu’ils peuvent orienter les interprétations de chacun. En effet, notre point de vue dépend aussi bien de nos croyances que du milieu dans lequel nous avons grandi. Diderot va insister sur la « prodigieuse variété de préjugés qui différencient si fort les nations », pour démontrer que la seule vérité peut rassembler des personnes si différentes et expliquer le fait qu’elles tiennent le même discours.
Plus vous me prouverez que les passions qui gouvernent les hommes sont bizarres, capricieuses, et déraisonnables, plus vous serez éloquents à m’exagérer la multiplicité d’erreurs que font naître tant de préjugés différents ; et plus vous me confirmerez, à votre grand étonnement, dans la persuasion où je suis, qu’il n’y a que la vérité qui puisse faire parler de la même manière tant d’hommes d’un caractère opposé.
Diderot met en valeur un rapport de proportionnalité : plus les hommes sont différents, plus on insiste sur la diversité des erreurs d’interprétation qu’ils peuvent commettre parce qu’ils sont guidés par des intérêts, des passions, leur éducation, leurs croyances… plus il est convaincu que s’ils tiennent un même discours, alors ce discours est vrai. Ce rapport de proportionnalité semble paradoxal, mais en réalité, il souligne un critère essentiel de la vérité : son caractère objectif et universel. En effet, si tout le monde dit la même chose, alors cette chose est indépendante du point de vue subjectif de chacun.

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