La liberté des opinions ne peut être sans limites. Je vois qu’on la revendique comme un droit tantôt pour une propagande, tantôt pour une autre. Or, on comprend pourtant bien qu’il n’y a pas de droit sans limites ; cela n’est pas possible, à moins que l’on ne se place dans l’état de liberté et de guerre, où l’on peut bien dire que l’on se donne tous les droits, mais où, aussi, l’on ne possède que ceux que l’on peut maintenir par sa propre force. Mais dès que l’on fait société avec d’autres, les droits des uns et des autres forment un système équilibré ; il n’est pas dit du tout que tous auront tous les droits possibles ; il est dit seulement que tous auront les mêmes droits ; et c’est cette égalité des droits qui est sans doute la forme de la justice ; car les circonstances ne permettent jamais d’établir un droit tout à fait sans restriction ; par exemple il n’est pas dit qu’on ne barrera pas une rue dans l’intérêt commun ; la justice exige seulement que la rue soit barrée aux mêmes conditions pour tout le monde. Donc je conçois bien que l’on revendique comme citoyen, et avec toute l’énergie que l’on voudra y mettre, un droit dont on voit que les autres citoyens ont la jouissance. Mais vouloir un droit sans limites, cela sonne mal.
Alain, Propos sur la politique, 1925.
Introduction
La liberté est une valeur fondamentale de la République : sans elle, le système politique ne tient plus. Il semblerait donc qu’elle doive être totale et non restreinte pour tous les citoyens. Pourtant, Alain s’érige contre cela dans ses Propos sur la politique parus en 1925. Pour lui, la liberté sans limites engendrerait un conflit généralisé puisque ce serait la loi du plus fort qui régnerait, donc par conséquent, cela empièterait sur les libertés individuelles et essentielles de tous. Ainsi, il s’agira de se demander comment Alain démontre qu’il est nécessaire de restreindre les droits pour garantir les libertés individuelles et égalitaires. Dans un premier temps, nous verrons que si on ne restreint pas les libertés, l’homme serait en guerre perpétuelle (« La liberté des opinions » […] « par sa propre force »). Dans un second temps, nous constaterons qu’il faut restreindre les libertés pour garantir ces libertés et l’égalité entre les hommes (« Mais dès que l’on fait société » […] « pour tout le monde »). Enfin, dans un dernier temps, nous réaliserons qu’il faut se rebeller contre les lois créant des inégalités, mais pas se rebeller contre les lois restreignant les libertés (« Donc je conçois bien » […] « cela sonne mal »).
Analyse
La liberté des opinions ne peut être sans limites.
Alain commence par énoncer sa thèse : il faut restreindre les libertés, c’est-à-dire ce que l’homme est autorisé à faire. Ici, Alain cible particulièrement la liberté des opinions, c’est-à-dire la liberté de penser, d’avoir son propre avis. On pourrait penser en apparence que c’est exagéré puisque chaque homme est libre de penser ce qu’il veut.
Je vois qu’on la revendique comme un droit tantôt pour une propagande, tantôt pour une autre.
Alain justifie pourquoi il faut restreindre cette liberté pourtant élémentaire. En effet, elle serait utilisée à mauvais escient. Alain effectue un constat, basé sur la réalité : « je vois » montre qu’il tire des conclusions de ses observations quotidiennes. La liberté des opinions serait donc paradoxalement liée à de mauvaises intentions de propagande, c’est-à-dire de tentative de rallier autrui à son point de vue, de l’endoctriner (ce qui va contre les enjeux de ce droit !). Donc les hommes qui se battent pour rétablir la totale liberté des opinions seraient mal intentionnés : ce ne serait pas pour étendre une liberté, mais pour mieux manipuler, endoctriner leurs semblables, et donc les faire rejoindre leur cause. C’est donc par mesure de protection que cette liberté doit être limitée.
Or, on comprend pourtant bien qu’il n’y a pas de droit sans limites ; cela n’est pas possible, à moins que l’on ne se place dans l’état de liberté et de guerre, où l’on peut bien dire que l’on se donne tous les droits, mais où, aussi, l’on ne possède que ceux que l’on peut maintenir par sa propre force.
La conjonction de coordination « or » implique qu’Alain va faire une opposition entre cette idée (provenant de ceux qui veulent anéantir toute restriction des libertés), et l’idée qu’il va développer dès à présent. Alain va donc relier deux notions : la notion de droit et celle de limite. Cela signifie que pour lui, tout ce qu’on est autorisé à faire doit être restreint, il y a une limite à ne pas franchir. Alain va mettre en valeur le fait que le droit (du point de vue juridique, ce qui est autorisé par la loi) s’accompagne systématiquement d’interdictions, de restrictions. Il va ensuite expliquer pourquoi il est nécessaire de limiter les libertés des hommes. En effet, si l’homme n’a pas de limites, si l’homme a tous les droits et toutes les libertés, alors il se retrouverait plongé dans un état de guerre permanent : « cela n’est pas possible, à moins que l’on ne se place dans l’état de liberté et de guerre ». Ce serait donc la guerre de tous contre tous. Cela rappelle le point de vue d’Hobbes, qui défend l’idée que l’homme est naturellement mauvais et égoïste, n’agissant que pour satisfaire ses propres désirs sans hésiter à empiéter sur les libertés des autres, ce qui crée un état de conflit permanent. C’est pour cela que « l’on se donne tous les droits » : chacun a le droit de faire ce qu’il veut, puisqu’il n’y a pas de règle, de loi, limitant les libertés. Mais cela aurait pour conséquence le règne de la loi du plus fort. Cela signifie que c’est l’homme qui a le plus de force, qui peut imposer ses lois : c’est celui qui est capable de contraindre les autres par la force qui a le plus de libertés (« l’on ne possède que ceux que l’on peut maintenir par sa propre force »). Les libertés des autres, plus faibles, sont donc réduites et dépendent de ce que le plus fort leur laisse faire. Ce point de vue (d’Alain mais aussi de Hobbes) va à l’encontre de celui de Rousseau, qui met en valeur le fait que dans l’état de nature, l’homme est naturellement bon et non-violent ; ce serait la société qui ferait de lui un être vil.
Mais dès que l’on fait société avec d’autres, les droits des uns et des autres forment un système équilibré ; il n’est pas dit du tout que tous auront tous les droits possibles ; il est dit seulement que tous auront les mêmes droits ; et c’est cette égalité des droits qui est sans doute la forme de la justice ; car les circonstances ne permettent jamais d’établir un droit tout à fait sans restriction ; par exemple il n’est pas dit qu’on ne barrera pas une rue dans l’intérêt commun ; la justice exige seulement que la rue soit barrée aux mêmes conditions pour tout le monde.
A ce modèle de guerre permanente et de libertés non limitées, Alain va opposer un modèle de société dans lequel les hommes sont à égalité grâce aux lois. « Faire société avec d’autres », c’est plus que vivre ensemble : c’est vivre ensemble et être tous soumis aux mêmes règles, aux mêmes contraintes, sans qu’il y ait de traitement de faveur. En effet, cela aurait pour résultante la création d’un « système équilibré », c’est-à-dire d’un système dans lequel tout le monde est égal, il n’y aurait pas de loi du plus fort. Cela ne signifie pas que les hommes auraient tous les droits sans limites : cela signifie que les hommes ont les mêmes droits mais aussi les mêmes restrictions qui s’appliquent à ces droits. Alain va d’ailleurs développer en précisant que cette égalité des droits est indissociable de l’idée de justice : sans égalité, pas d’instance juridique ni de justice. L’égalité est une condition nécessaire pour qu’il y ait justice. Il va illustrer son argument par un exemple, celui de la route barrée. Cet exemple présente deux possibilités : barrer une rue pour l’intérêt du plus grand nombre, et la barrer de la même manière pour tous. Alain va dire que la première situation n’est pas dans les attributions de la justice : en effet, la justice ne doit pas agir pour l’intérêt général, ce n’est pas son rôle. C’est pourquoi la justice a pour objectif de barrer la route aux mêmes conditions pour tout le monde, ce qui signifie qu’elle n’agit pas pour le bonheur du plus grand nombre, mais qu’elle impose une règle, une limite, une restriction aux libertés de tous, sans créer d’inégalité ou faire de distinction. Tout le monde est soumis à la même règle, indépendamment des intérêts.
Donc je conçois bien que l’on revendique comme citoyen, et avec toute l’énergie que l’on voudra y mettre, un droit dont on voit que les autres citoyens ont la jouissance.
Alain va donc émettre une conclusion tirée de son argumentation et de son exemple : il rend légitime l’action de l’homme qui se révolte face à une injustice instaurée par une loi. En d’autres termes, il est justifié et autorisé d’un point de vue moral de se rebeller contre un droit que l’on ne possède pas ou une limite qui nous est imposée, et que les autres citoyens ne subissent pas. C’est aussi un point de vue partagé par Thoreau, qui parle de « désobéissance civile » : le citoyen ne doit pas obéir aux lois injustes. Nous pouvons illustrer cela par l’exemple de la ségrégation raciale aux Etats-Unis. En effet, les personnes dont la peau était noire n’avaient pas les mêmes droits que celles dont la peau était blanche. Il était donc légitime que ces premières se révoltent contre ces lois injustes et immorales, qui créaient des inégalités entre les hommes. Pourtant, nous devons tout de même repérer une limite : revendiquer un droit « avec toute l’énergie que l’on voudra y mettre » peut sous-entendre que tous les moyens peuvent être bons afin de rétablir l’égalité. Or, si certains moyens impliquent l’utilisation de la violence, cela signifie que ces moyens utilisés empiètent sur les libertés des plus faibles, et donc créent des inégalités, ce qui crée un contresens : mais peut-être qu’empiéter sur les libertés des autres est justifié pour Alain si c’est au nom du rétablissement de la liberté et de l’égalité.
Mais vouloir un droit sans limites, cela sonne mal.
Alain revient à ses propos et à sa thèse initiaux en une remarque conclusive.
Conclusion
En définitive, Alain montre que la liberté absolue n’est qu’une illusion dangereuse : sans limites, elle se transforme en loi du plus fort et détruit l’égalité qu’elle prétend protéger. Les restrictions, lorsqu’elles s’appliquent équitablement à tous, sont non seulement compatibles avec la justice, mais elles en constituent la condition même. Ainsi, il ne s’agit pas d’opposer liberté et loi, mais de reconnaître que la loi, lorsqu’elle est juste, ne menace pas la liberté mais la garantit.

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