Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt : si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.
Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi, nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.
Pascal, Pensées, 1670.
Introduction
Analyse
Nous ne nous tenons jamais au temps présent.
Pascal commence par énoncer sa thèse : il constate que l’homme (et le pronom « nous » inclut aussi le lecteur et l’auteur) ne vit jamais (sans aucune exception) dans le présent, c’est-à-dire dans la temporalité immédiate dans laquelle il se trouve. C’est un paradoxe, puisque c’est pourtant la seule temporalité existant réellement. Il sous-entend donc que nous vivons dans d’autres temporalités.
Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt : si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient ; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste.
Pascal va ensuite développer et justifier sa thèse, en énonçant ses arguments. Il développe les rapports entre l’homme et les autres temporalités (le futur et le passé). En ce qui concerne l’avenir, pour Pascal, l’homme est sans cesse dans l’attente de ce futur radieux, fantasmé, rêvé : « nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir ». En effet, l’homme se projette toujours dans un futur plus ou moins lointain, qu’il imagine heureux, dans lequel ses problèmes seront résolus et ses projets seront accomplis. En d’autres termes, il vit dans le futur parce qu’il l’idéalise. Par exemple, cela transparaît chez les jeunes enfants, à qui on offre un calendrier de l’avent début décembre pour les aider à patienter jusqu’au jour de Noël. En effet, ils ne vivent pas au jour le jour, mais dans l’excitation et la hâte d’ouvrir leurs cadeaux, en s’imaginant qu’ils vont trouver sous le sapin tous les jouets dont ils rêvent. C’est pour cela qu’ils souhaitent « hâter son cours ». De plus, si l’homme convoque le passé et déplore sa rapidité (« nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt »), c’est parce qu’il l’idéalise aussi : il l’imagine plus heureux qu’il ne l’était en réalité, et il est nostalgique et mélancolique face à ses souvenirs. Par exemple, un homme peut éprouver de la tristesse en regardant d’anciennes photos de vacances, lui rappelant à quel point ces moments étaient heureux par opposition à son état actuel, ce qui va encore plus lui donner l’impression que son présent est insoutenable. Pascal va ensuite critiquer frontalement l’homme, et mettre en avant sa vanité. En effet, l’homme a sans cesse les pensées occupées à une autre temporalité que la seule comptant réellement, le présent : « nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres ». Il va se préoccuper de temps qui n’existent plus (le passé), ou qui n’existent pas encore (le futur) et qui n’existeront jamais puisque par définition, dès que l’avenir devient du présent, ce n’est plus l’avenir ! Ce faisant, l’homme ne vit pas dans le seul temps qui existe réellement et dans lequel il a une existence physique : le présent (« nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste »).
C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.
Pascal va désormais apporter une explication à la fuite du temps présent : « c’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse ». En effet, il va mettre en valeur sa propension à faire souffrir. Cela signifie que si l’homme ne vit pas dans le présent et s’en échappe, c’est parce que ce temps lui apporte moins de bonheur qu’un souvenir passé et idéalisé, ou qu’un futur fantasmé. Il anticipe une objection qui pourrait lui être proposée : « s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. » Si le souvenir passé est heureux, cela signifie que le présent a été heureux, au moment où ce qui est un souvenir était en train de se produire. Pascal, en effet, va sous-entendre cette objection en y répondant que même si le présent est heureux, on ne vit jamais pleinement le moment et on n’est jamais pleinement satisfait, puisqu’on est d’ores et déjà envahis par un sentiment de mélancolie, n’étant pas capables de profiter du moment présent, pensant simplement au fait qu’il s’échappe bien vite. Et en ce qui concerne l’avenir, les perspectives sont similaires : on l’arrange et le projette comme on le souhaite, alors qu’on n’a aucun contrôle sur les choses, on ne sait pas si elles se dérouleront de la manière dont on le voudrait ou non. De plus, rien ne nous assure que l’on parviendra à vivre cet avenir fantasmé : on peut mourir de manière prématurée, ou il peut se produire un incident qui nous empêchera de vivre ce que l’on avait prévu.
Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir.
Pascal prend le lecteur à témoin. Au lieu de proposer un exemple concret, basé sur des faits réels, qui prouveraient son argument, Pascal montre qu’il est absolument certain de ce qu’il avance en poussant le lecteur à faire une expérience de pensée, à devenir lui-même objet d’expérience, ce qui confirmerait ses dires. Le lecteur a donc un rôle actif dans cet extrait, puisqu’il est pris à parti par l’auteur.
Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir.
Pascal va commencer par une concession qui pourrait nuancer sa thèse initiale (« l’homme ne se tient jamais au temps présent »). En effet, il va concevoir que l’homme puisse se préoccuper du présent. Mais ce n’est pas une contradiction de la part du philosophe. Effectivement, il va démontrer que si l’homme pense au présent, ce n’est pas par intérêt pour cette temporalité, mais simplement pour mieux préparer son futur, en tenant compte de sa situation actuelle : « si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir ».
Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin.
L’homme se sert du passé et du présent pour préparer son avenir, qui est son réel et seul objectif. Passé et présent sont simplement des moyens pour parvenir à ce futur fantasmé et idéalisé : « le seul avenir est notre fin ».
Ainsi, nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.
C’est pourquoi l’homme est condamné au malheur, à cause de sa conception du temps : « nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais ». En effet, il ne vit jamais, c’est-à-dire qu’il va sans cesse fantasmer sa vie future, au lieu de se préoccuper de sa vie présente, qui est pourtant la seule à avoir une existence effective. L’homme veut être heureux mais se condamne à ne jamais l’être en ne vivant pas dans le présent. Il « espère de vivre » parce qu’il projette toutes ses attentes, toutes ses volontés, ses rêves, ses projets dans le futur, et ne tente pas de les réaliser dans le présent, ni de profiter de ce présent.
Conclusion
Ainsi, Pascal démontre que l’homme se condamne au malheur en ne vivant pas dans le temps présent. Il souligne un paradoxe : ses pensées sont sans cesse dans le futur ou dans le passé, alors qu’il vit dans le présent. Cela le rend malheureux : même si le présent est blessant, il ne faut pas le fuir, parce qu’on ne peut trouver le bonheur dans une temporalité qui n’existe plus ou pas encore.

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