L’auteure : Hélène Dorion
Hélène Dorion est une écrivaine du XXe et XXIe siècle. Née en 1958 à Québec, elle a de nombreux rôles en littérature : autrice, traductrice, enseignante, éditrice… Ses oeuvres montrent sa forte sensibilité pour la nature et le monde, mais aussi sa conscience aigüe de la finitude et de la petitesse de l’homme. Elle est d’ailleurs marquée par un incendie dans le parc naturel de Baff, au Canada, qui lui fait réaliser que la nature est fragile et doit être protégée. Son oeuvre littéraire est récompensée : elle obtient le Grand Prix de poésie de l’Académie française en 2024, et est nommée Chevalière de l’ordre des Arts et des Lettres en 2025.
Mes Forêts
Mes Forêts n’est pas vraiment un recueil poétique : « Mes Forêts s’apparenterait presqu’à un roman, dans le sens où ce livre raconte une histoire, qui part d’un début et qui va vers une fin », écrit Hélène Dorion. Elle ne souhaite pas que certains poèmes soient détachés par-ci par-là, elle veut vraiment que le lecteur prenne l’ouvrage dans son ensemble et repère son fil directeur !
C’est un ouvrage poétique centré sur la nature, et comme son nom l’indique, essentiellement sur la forêt. C’est un hymne qui lui est destiné ; le lecteur est invité à observer la beauté du monde qui l’entoure. Hélène Dorion présente et définit « ses » forêts, c’est-à-dire qu’elle va décrire la manière dont elle les voit, ce que souligne le recours systématique à l’anaphore « mes forêts sont… ». La poétesse va célébrer cette nature et montrer sa sensibilité, ses impressions lorsqu’elle se promène dans la forêt. Grâce à l’écriture poétique, elle parvient à rendre poreuses les frontières séparant la nature et l’intime, l’expérience personnelle. La description et la connaissance approfondie de la nature permettent au promeneur de mieux se connaître. Cet ouvrage ne se limite pas à la simple promenade lyrique ! Il se divise en quatre parties :
- « L’écorce incertaine », section dans laquelle on suit la promenade d’Hélène Dorion en forêt. Elle présente une nature fragile et douce, ainsi que les différents éléments qui la composent. Comme si elle décrivait les protagonistes d’un roman…
- « Une chute de galets », section dans laquelle l’autrice fait référence aux origines du monde. La vie est brève et l’homme est vain, puisqu’il se focalise sur le virtuel et sur les écrans au lieu de vivre pleinement.
- « L’onde du chaos », section dans laquelle Hélène Dorion interroge le rapport de l’homme à la nature, rapport pouvant être destructeur pour elle. Le ton est pessimiste : l’homme est violent.
- « Le bruissement du temps », section dans laquelle elle fait des références à la Genèse, à la Bible, qui soulignent la dimension sacrée de la nature. Et oui, la nature est témoin de l’histoire de l’homme ! Ils entretiennent une relation privilégiée, qui peut être retrouvée… grâce à la poésie !
Les thématiques abordées
La nature : évidemment, c’est le thème central de l’oeuvre. Hélène Dorion retrace une promenade en forêt (mais attention, on ne peut pas limiter le recueil à cela !). Elle va décrire le paysage (les arbres, mais aussi les ruisseaux, les galets, etc…). La poétesse accorde une immense importance à la musicalité de ses textes : de nombreux jeux sonores permettent de créer un rythme, une douce musique, ce qui retranscrit une certaine harmonie entre l’autrice et la nature. Le monde est présent sous toutes ses formes : sacralisé, objet d’éloges, divinisé, mais aussi détruit, menacé, menaçant, ou encore à ses débuts, lors de sa création, mais également lorsqu’il est victime du monde moderne et de ses enjeux.
La fracture : le vocabulaire de la fracture est omniprésent, dès la première section. Il qualifie aussi bien la poétesse que le monde qu’elle décrit. En effet, la nature est détruite par le monde moderne et le comportement de l’homme. Les fractures sont aussi intérieures et poétiques : la forme poétique est fragmentée, elle aussi. Mais justement, c’est grâce à la poésie qu’elles peuvent se résorber : le poème s’impose comme une solution, une manière d’atténuer ces fractures et de réconcilier le monde moderne et la nature.
Le temps qui passe : le rythme du temps qui passe est continu, mais connaît certaines variations. Tout d’abord, le monde moderne l’accélère : l’homme vit dans la précipitation, à travers les réseaux sociaux, sans prendre le temps de ralentir et de regarder autour de lui. Le temps qui passe marque également le caractère éphémère de l’homme et l’évolution du monde, puisqu’Hélène Dorion retrace certains épisodes de la Genèse. Ce temps est menaçant puisqu’il fait peser sur l’homme le péril du chaos. Mais il y a tout de même de l’espoir, puisqu’après les tempêtes, le beau temps revient ; et après la nuit, le jour renaît.
L’écriture poétique dans un monde moderne : en faisant de nombreuses références à des termes modernes (instagram, facebook, SDF, USA, Made in China…), Hélène Dorion montre que le lyrisme ne peut exister dans ce monde. Ces mots modernes défont la poésie, mais pourtant la poétesse va tout de même les inclure dans ses écrits qui sont teintés d’un fort lyrisme ! Le lyrisme d’Hélène Dorion passe par la tonalité litanique notamment, les thèmes abordés centrés autour de la nature, et la conscience de l’équilibre précaire de l’écriture poétique, rendue fragile par le monde moderne.
Le parcours « La poésie, la nature, l’intime »
Ces trois éléments sont mêlés au point de se fondre et de se confondre. En effet, la nature permet à la poétesse de s’adonner à une véritable introspection, elle rend possible une rencontre d’Hélène Dorion avec elle-même. La nature, la forêt, semble le lieu le plus à même de rendre possible cette expérience de soi et c’est grâce à l’écriture poétique qu’elle parvient à la retranscrire. Donc en d’autres termes, les trois notions sont indissociables puisque la nature permet une expérience intime retranscrite poétiquement. Hélène Dorion est son propre objet d’étude, inspiré par son expérience sensorielle dans la nature. La promenade en forêt s’accompagne et rend possible une promenade en soi.
« Ses » forêts s’expriment également : nombreux sont les verbes de parole qui les caractérisent. La voix n’est donc pas que cette d’Hélène Dorion ! Dans Mes Forêts, elle fait résonner plusieurs voix et donne ce faisant une grande place à la nature. Mais aussi au monde moderne, lorsqu’elle mentionne les réseaux sociaux, ou encore certains acronymes. Certes, le ton en devient pessimiste, mais un espoir est mis en valeur par cet hymne lyrique destiné à « ses » forêts : en se reconnectant à l’essentiel, à la nature, l’homme peut retrouver une harmonie avec celle-ci, un rapport chaleureux et non destructeur.
