Introduction
« Tu ne peux pas mieux me connaitre que moi » est une affirmation que l’on entend au quotidien. Cela nous amène à nous poser la question suivante : suis-je le mieux placé pour me connaitre ? Cette question est centrée sur moi et ma perception de moi, ma connaissance de moi. On a tendance à considérer qu’on se connaît le mieux, ce qui est logique car on est celui qui passe le plus de temps avec lui-même. De plus, on a accès direct à nos pensées, états d’esprit, sentiments, donc on est le plus apte à avoir le savoir le plus abouti sur soi. Mais parfois, on est face à des situations dans lesquelles on ne se comprend pas, on ne sait pas ce qu’on veut, donc ce n’est pas parce que je suis moi que je me connais le mieux. Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure il est possible d’affirmer que nous sommes la personne ayant la plus haute connaissance d’elle-même. En apparence, il semblerait que je sois le plus apte à me connaitre. Or, en réalité, dans certains cas ma connaissance de moi est limitée, ce qui nuancerait cette affirmation. En vérité, on a besoin des autres pour avoir une meilleure connaissance de soi.
I- Je suis le plus apte à me connaître.
1. Parce que je suis la seule personne à avoir conscience de moi, et conscience de soi est synonyme de connaissance de soi.
D’un point de vue définitionnel, la conscience de soi semble être synonyme de la connaissance de soi, donc par définition nous sommes la personne qui nous connaît le mieux. En effet, avoir conscience de soi, c’est savoir ce que l’on ressent, ce que l’on veut, ce que l’on aime ; et se connaître répond exactement à la même définition. Il y a plusieurs niveaux de conscience, et l’homme atteint très rapidement le second et le dernier, la « conscience réflexive » et la « conscience morale », que Kant appelle le « tribunal intérieur ». En effet, ces deux niveaux de conscience permettent à l’individu de savoir ce qu’il aime, ce qu’il pense, ce qu’il ressent, et ce qu’il juge, quelle est sa morale. Si conscience de soi va de pair avec connaissance de soi, alors nous sommes celui qui nous connaît le mieux puisqu’il est impossible d’échapper à nos émotions, à nos sentiments, à nos goûts… Par exemple, lorsque nous sommes en colère, nous savons que nous sommes en colère et que nous sommes la personne qui ressent cette émotion, impossible de ne pas avoir connaissance de notre état d’esprit, de par notre conscience.
2. Personne ne pourra jamais savoir autant de choses sur moi que moi.
Si je suis le plus apte à me connaître, c’est aussi par comparaison avec les autres. En effet, j’ai un accès direct à moi que les autres n’ont pas. Je ne peux pas échapper à ce que je ressens ni à ce que je pense, mais les autres peuvent ne pas le savoir, puisque je peux mentir, cacher la vérité, ou simplement ne pas tout raconter, étant donné que je suis le seul à être constamment avec moi. Donc même si je ne me connais pas entièrement, je reste quand même le mieux placé pour me connaître. Par exemple, même si une personne me connaît bien, je peux lui mentir en lui disant que je me porte bien même si je me porte mal, elle ne s’en rendra pas forcément compte, et il n’y a que moi qui ait accès à mes états d’âme, à ce que je ressens. Elle me croira donc, ce qui est la preuve que personne ne me connaît aussi bien que je me connais. Sa connaissance de moi ne sera jamais aussi aboutie que ma connaissance de moi.
II- Pourtant, dans certains cas, ma connaissance de moi est limitée, ce qui ne fait pas de moi la personne la plus apte à me connaître.
1. Quand je suis jeune enfant, je n’ai qu’une connaissance partielle de moi.
Dans certains cas, ma connaissance de moi est limitée, ce qui ne fait pas forcément de moi la personne la plus apte à me connaître. Ainsi, quand je suis jeune enfant ou nourrisson, je n’ai pas une totale connaissance de moi et de mes besoins. Un adulte responsable saura mieux que moi déterminer ce qui est bon pour moi, cette personne sera mieux placée que moi pour me connaître. Par exemple, si ce jeune enfant veut absolument jouer dans un parc alors qu’il est malade, il ne se rendra pas compte qu’il va se fatiguer très vite et qu’il ne va pas profiter du moment parce qu’il se sentira mal, contrairement à ses parents qui en auront conscience et qui l’en empêcheront. Sa connaissance de lui est partielle, il n’est pas le mieux placé pour se connaître.
2. Je peux être dans le déni et me faire des illusions, ce qui fausse ma connaissance de moi.
Parfois, nos actions sont inexpliquées et difficiles à interpréter, ou alors nous les comprenons mal : nous pouvons être dans le déni et nous faire des illusions, ce qui fausse notre connaissance de nous. Cela ne ferait donc pas de nous la personne la mieux placée pour nous connaître. C’est ce que met en valeur Descartes dans sa Lettre à Chanut, en montrant qu’étant plus jeune, il était attiré par les femmes ayant les yeux qui louchent sans savoir pourquoi. Il pensait simplement que c’était une spécificité qu’il appréciait. Mais dès qu’il a réalisé que c’était parce qu’il voyait en elles son premier amour, qui avait les yeux qui louchaient, cette attirance a cessé et il a commencé à percevoir cette caractéristique telle qu’elle est perçue par la société : comme un défaut. C’est pourquoi nous n’avons pas une vraie connaissance de nous, donc nous ne sommes pas les mieux placés pour nous connaître.
3. L’inconscient m’empêche d’avoir une connaissance approfondie de moi-même.
L’inconscient est une instance psychique qui bloque certaines pensées, certains souvenirs, certaines explications. Le sujet ne peut donc pas tout savoir en ce qui le concerne, ni tout expliquer. L’inconscient empêche donc d’avoir une connaissance approfondie de nous. Freud montre que c’est l’outil de censure de l’esprit, qui rend inaccessibles certains de nos souvenirs ou certaines explications, liens de causalité ; mais ce faisant, il entrave notre connaissance de nous. Par exemple, dans ses Cinq leçons de psychanalyse, Freud partage ses entrevues avec Elizabeth, une jeune femme souffrante. Ses douleurs n’ont pas une origine médicale mais psychologique : sa souffrance morale est devenue souffrance physique. En effet, son inconscient a refoulé la passion amoureuse qu’elle ressent pour le mari de sa soeur, parce que c’est immoral : et cela a des conséquences physiques. Son inconscient l’empêchait de réaliser ses sentiments, qu’elle refoulait. Et dans ce cas, c’est Freud, son psychanalyste, qui est le mieux placé pour la connaitre !
III- On a besoin des autres pour avoir une meilleure connaissance de soi.
1. Selon les situations, d’autres personnes sont mieux placées que moi pour me connaitre.
C’est pourquoi même si en apparence nous sommes les mieux placés pour nous connaître, en réalité, nous avons besoin d’être entourés de personnes spécialisées dans un domaine, parce que dans ce domaine, ces personnes nous connaissent mieux que nous. En d’autres termes, selon les situations, nous ne sommes pas toujours les mieux placés pour nous connaître. Par exemple, un coach sportif saura mieux que nous comment nous pouvons évoluer dans une discipline, quelles sont nos capacités et comment nous devons nous entraîner. Un kinésithérapeute saura mieux que nous comment nous devons bouger notre corps pour ne pas nous blesser ou pour nous rétablir d’une blessure… Mais si ces personnes sont mieux placées que moi pour me connaitre, c’est uniquement dans leur domaine de prédilection et non de manière générale : elles ne savent pas aussi bien que moi quels sont mes goûts ou mes pensées !
2. Autrui me renvoie une image de moi, il est le nécessaire médiateur entre moi et moi.
Pour mieux me connaître, je dois paradoxalement avoir accès à un point de vue externe sur moi-même, mon point de vue interne pouvant m’induire en erreur. Autrui agit comme un miroir, il me renvoie mon image et corrige mes interprétations de moi erronées. Ainsi, autrui me renvoie une image de moi, il me permet de mieux me connaitre parce que dans certaines situations il est mieux placé que moi pour me connaitre. C’est ce que met en valeur Sartre : les retours que d’autres personnes peuvent me permettre de saisir un trait de ma personnalité que je n’avais pas cerné et que je n’aurais pas cerné sans autrui, ce qui montre que parfois autrui me connait mieux que moi. Par exemple, si j’ai l’air fermé et le regard fuyant en public, personne ne va vouloir me parler ; mais je n’ai pas forcément conscience d’agir comme cela. C’est pourquoi quelqu’un d’extérieur à moi peut être mieux placé pour me connaitre, justement parce qu’il est extérieur à moi.
Conclusion
Ainsi, il semblerait que je sois le mieux placé pour me connaitre : j’ai un accès direct à mes pensées, à mes émotions, et je ne peux pas me bercer d’illusions. Pourtant, parfois, je ne sais pas ce que je veux, ni ce qui est bon pour moi, et mon inconscient censure certaines connaissances que je peux avoir sur moi : ma connaissance de moi est limitée et imparfaite. C’est pourquoi paradoxalement j’ai besoin des autres pour avoir une meilleure connaissance de moi : ils me renvoient mon image et comblent mes lacunes sur moi.

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