Introduction
« Je serai plus heureux quand je possèderai telle chose », est une phrase que l’on entend régulièrement. Cela souligne l’existence d’un manque en l’homme, qui entraverait sa quête du bonheur. Cela nous amène à nous poser la question suivante : qu’est-ce qui nous manque pour être heureux ? L’homme, aussi bien en tant qu’individu qu’en tant que collectivité, ne serait pas épanoui et aurait besoin d’autres choses que ce qu’il possède déjà pour l’être. Mais ces choses sont indéfinies : sont-elles matérielles, spirituelles ? Ce sujet semble sous-entendre que le bonheur est un idéal inaccessible pour l’homme. Ainsi, il s’agira de se demander pourquoi l’homme se condamne au malheur en n’étant jamais satisfait de ce qu’il a. Dans un premier temps nous étudierons les manquements que l’homme éprouve, l’empêchant d’être heureux. Dans un second temps, nous réaliserons que l’homme est un éternel insatisfait et que ce qui lui manque pour être heureux est un autre regard sur ses désirs. Enfin, nous constaterons que ce qui manque à l’homme pour être heureux est en réalité de se satisfaire de ce qu’il a déjà.
I – Il manque quelque chose à l’homme pour lui permettre d’être heureux
1. L’état de plénitude totale.
Nous pouvons être amenés à penser que l’homme se condamne au malheur en n’étant jamais satisfait de ce qu’il a, parce qu’il convoite toujours quelque chose qu’il ne possède pas. Il s’imagine que le bonheur est une sensation intense et éternelle, pourtant ce n’est pas le cas : le bonheur est durable certes mais pas définitif, et son intensité est moins forte que celle du plaisir ou de la joie. Cet état de plénitude totale et intense est ce que recherche l’homme, qui ne se considère pas heureux tant qu’il ne l’a pas atteint.
2. La satisfaction de tous les désirs.
De plus, ce qui manque à l’homme pour être heureux est la satisfaction de tous ses désirs. C’est ce que souligne Calliclès dans le dialogue Gorgias de Platon : par définition, l’homme heureux est celui qui répond à tous ses désirs, remplissant ainsi le manque qu’un désir crée en le satisfaisant. Par exemple, un homme qui désire quelque chose peut être obsédé par son désir, aveuglé par celui-ci au point d’en être malheureux tant que cet objet tant convoité n’est pas à lui. Et si l’objet de son désir est inatteignable, il se condamnerait au malheur en ne pouvant pas combler ce manque.
3. En réalité, la liste est infinie car l’homme ne sait pas ce qui lui manque pour être heureux.
Se demander ce qui nous manque pour être heureux semble être un problème insolvable. Non seulement la liste serait longue et quand même non exhaustive, mais en plus, elle devrait être personnalisée puisque chacun a des désirs et besoins différents qui créent un manque l’empêchant d’être heureux. C’est ce que souligne Aristote : ceux qui sont pauvres pensent qu’être riches les rendra heureux, ceux qui sont malades pensent que retrouver la santé les rendra heureux … Le bonheur, c’est réussir à combler un manque, et ce manque peut varier selon les individus mais aussi selon les jours, pour le même individu ! C’est pourquoi il est difficile de définir le bonheur, et il peut aussi être difficile pour un homme de savoir ce qu’il lui faut pour atteindre ce bonheur.
II – L’homme est un éternel insatisfait à qui il manquera toujours quelque chose pour être heureux
1. Parce que dès qu’un désir est satisfait, il s’en désintéresse au lieu d’en profiter.
S’il nous manque toujours quelque chose pour être heureux, c’est parce que l’homme est un éternel insatisfait qui s’empêche d’atteindre le bonheur. C’est ce que souligne Schopenhauer en écrivant que « la vie oscille comme un pendule de la souffrance à l’ennui » : l’homme souffre quand il désire quelque chose qu’il ne possède pas, mais à peine ce désir satisfait, il s’ennuie, parce qu’il s’en est lassé. C’est pourquoi satisfaire tous ses désirs ne rendra pas l’homme heureux. De plus, dès que l’homme satisfait un désir, il en éprouve immédiatement un autre. Il est avide : Schopenhauer met aussi en valeur le caractère vain de l’homme qui est incapable de se satisfaire de ce qu’il a.
2. Parce qu’il se satisfait plus de la pensée du désir réalisé que du désir effectivement réalisé.
De plus, il manquera toujours quelque chose à l’homme pour être heureux, parce que la satisfaction qu’est supposée apporter la réalisation du désir est exagérée : il se satisfait toujours plus de la pensée du désir réalisé que du désir effectivement réalisé. En effet, en s’accrochant à cette pensée, l’homme est plongé dans son imagination, dans une version idéalisée et fantasmée de ce que serait sa vie si ce désir était satisfait. Mais cela pose problème : ses attentes sont extrêmement élevées donc le désir réalisé peut ne pas lui apporter tant de bonheur que cela, voire même le décevoir !
III – Ce qui manque véritablement à l’homme pour être heureux, c’est de se satisfaire de ce qu’il a
1. Il ne doit pas viser un idéal inatteignable, sinon il est esclave de ses désirs
Finalement, ce qui manque à l’homme pour être heureux est un changement de mentalité. Il ne doit pas viser un idéal de bonheur inatteignable en satisfaisant tous ses désirs. Au contraire, vouloir satisfaire tous ses désirs reviendrait à devenir esclave de ceux-ci : c’est ce que souligne Socrate face à Calliclès dans le Gorgias de Platon. L’homme doit être maître de ses désirs, sans quoi il perdrait sa liberté, ce qui le condamnerait au malheur. Par exemple, un homme qui ne réalise pas tous ses désirs diminue l’importance qu’il leur accorde dans sa quête du bonheur, ce qui empêche de faire des désirs insatisfaits une entrave au bonheur.
2. Invitation à la sagesse
Ce qui manque à l’homme pour être heureux est aussi une certaine sagesse. En effet, le sage est celui qui accepte ce qui lui arrive et qui se satisfait de ce qu’il a, il ne laisse pas reposer son bonheur sur des circonstances extérieures ni sur des possessions matérielles. Ainsi, le sage apprend donc à être heureux sans avoir sans cesse besoin de satisfaire de nouveaux désirs pour parvenir au bonheur, et sans se laisser influencer par ce qui ne dépend pas de lui. C’est cette dernière perspective que soulignent les Stoïciens : il faut distinguer ce qui dépend de nous de ce qui ne dépend pas de nous, et ne pas laisser notre moral être ruiné par ce qui n’en dépend pas. Par exemple, le vrai sage pourrait être heureux même sous la torture, parce que cela ne dépend pas de lui !
3. Il doit redéfinir le bonheur et accepter qu’il est heureux plus facilement qu’il ne le pense.
Ce qui manque à l’homme pour être heureux est enfin de redéfinir le bonheur. Nous l’avons vu, il a tendance à considérer le bonheur comme un idéal inatteignable. Pourtant, il est bien plus accessible que ce qu’il pense. Pour Epicure, l’homme heureux est celui qui ne souffre ni physiquement, ni mentalement. En d’autres termes, celui qui n’a pas l’esprit angoissé ni le corps douloureux est heureux. Grâce à cette perspective, nombreuses sont les personnes qui se qualifieraient d’heureuses ! Par exemple, un homme qui aurait quelques problèmes et pas tous ses désirs satisfaits serait heureux si ses soucis ne l’angoissent pas, ne l’embêtent pas.
Conclusion
Ainsi, il manque toujours quelque chose à l’homme pour être heureux. Le problème est que ce « quelque chose » est difficilement définissable : non seulement l’être humain ne sait pas clairement le diagnostiquer, mais en plus, cela change selon les hommes et selon le moment. C’est pourquoi l’homme doit redéfinir le bonheur, qu’il confond avec l’intensité et le caractère éphémère du plaisir : il peut être heureux, ce qui lui manque pour y parvenir est de se satisfaire de ce qu’il a.

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