Peut-on être heureux sans être libre ?

Introduction

Privés de liberté, les esclaves semblent être des hommes par conséquent aussi privés de bonheur. Cela nous amène à nous poser la question suivante : peut-on être heureux sans être libre ? Ce sujet met en valeur deux notions : le bonheur et la liberté. Il invite à les étudier ensemble et à mesurer leur compatibilité. En effet, il semblerait que la liberté soit un critère indispensable pour être heureux. L’homme qui n’est pas libre ne pourrait pas atteindre le bonheur. Mais de quelle liberté parle-t-on ? Il y a plusieurs degrés de liberté, ce qui complique cette question : parle-t-on d’une contrainte comme les lois, ou d’un asservissement total comme l’esclavagisme ? Si nous parlons d’une liberté règlementée et contrôlée par les lois, tous les êtres humains de la planète y sont soumis : cela signifierait que personne ne pourra jamais être heureux. Ainsi, il s’agira de se demander dans quelle mesure il est possible d’être heureux sous une certaine contrainte. En apparence, il semblerait qu’on ne puisse pas être heureux sans être libre. Or, en réalité, l’homme peut être heureux sans être totalement libre, si la contrainte qui pèse sur lui est relative. En vérité, c’est justement parce que nos libertés sont restreintes qu’on peut être heureux.

I – On ne peut pas être heureux sans être libre.

1. Etymologiquement parlant, l’homme qui n’est pas libre est esclave

Il semblerait évident que l’on ne puisse pas être heureux sans être libre. En effet, étymologiquement parlant, le terme « liberté » provient du latin liber signifiant « homme libre » par opposition à l’esclave. La condition des esclaves étant déplorable, misérable, il semble donc évident que tout bonheur serait proscrit à celui qui subit l’esclavagisme. Par exemple, les esclaves de n’importe quelle période historique ont tous des similarités au niveau de la manière dont ils sont traités et déshumanisés : l’esclave est condamné à travailler durement pour une faible récompense ou aucune récompense. Il vit en-dessous de ses besoins et dépend entièrement de son maître, il ne peut rien faire sans son consentement. Il ne peut donc pas être heureux. 

2. Une contrainte trop lourde pesant sur les libertés personnelles donc impactant négativement le bonheur de l’individu. 

En outre, l’individu n’est jamais entièrement libre de faire ce qu’il veut et les contraintes peuvent s’avérer plus ou moins lourdes. Une contrainte trop lourde, qui restreindrait de manière trop exagérée ses libertés, impacterait très négativement un individu puisqu’elle empièterait sur ses libertés personnelles et l’empêcherait d’être heureux. Par exemple, dans les régimes totalitaires et dictatoriaux, le tyran soumet le peuple par la peur en s’immisçant dans sa vie privée afin de le contrôler. Ce faisant, les sujets en perdent leur liberté et sont maintenus dans un état constant d’angoisse qui les condamne au malheur.

3. L’état de nature rend l’homme libre et heureux

Enfin, on ne peut pas être heureux sans être libre, et les lois et contraintes qui pèsent sur nous semblent donc entraver notre bonheur. Ce serait donc dans son état de nature, c’est-à-dire quand il ne subit le joug d’aucune autorité, que l’homme pourrait s’épanouir, puisqu’il est naturellement bon. C’est ce que souligne Rousseau en affirmant que la constitution de l’homme en société et l’instauration d’une autorité niant sa liberté le conduit au malheur. En effet, par exemple, à l’état de nature, les hommes vivent en totale liberté et en totale harmonie, il n’y a pas d’individus qui décident des règles à respecter puisqu’ils ont une bonne cohésion sociale. Mais la constitution en société limitant les libertés restreint les hommes et les empêche d’être heureux.

II – Cependant, l’homme peut être heureux sans être totalement libre, si la contrainte qui pèse sur lui n’est pas trop forte.

1. Il faut distinguer ce qui dépend de nous de ce qui ne dépend pas de nous. 

L’homme peut être heureux sans être totalement libre, puisqu’il ne doit pas se laisser affecter par les évènements extérieurs. Cela signifie que ce qu’il ne peut pas contrôler ne doit pas l’affecter. L’homme ne peut pas contrôler le degré de liberté qu’il possède alors ne pas être entièrement libre ne doit pas l’empêcher d’être heureux. C’est une thèse que l’on retrouve chez les stoïciens : il faut distinguer ce qui dépend de nous de ce qui ne dépend pas de nous. Par exemple, l’homme sage est celui qui est heureux même sous la torture. En effet, ce que d’autres font subir à son corps ne dépend pas de lui, cet état de non-liberté et d’asservissement n’est pas voulu, il ne laisse donc pas cela l’affecter et nuire à son bonheur.

2. Il s’agit aussi de redéfinir le bonheur

De plus, il faut peut-être redéfinir ce que signifie « être heureux » : le bonheur n’est pas un idéal inaccessible. Epicure le définit comme l’absence de douleurs physiques et d’angoisses mentales. Cela montre que la liberté n’est pas un critère indispensable pour être heureux. Par exemple, une personne qui ne souffre pas physiquement et qui n’a pas d’inquiétudes qui le mettent mal en point au quotidien, et qui voit ses libertés restreintes par les lois peut être une personne heureuse : même si elle n’a pas le droit de tout faire et qu’elle risque la sanction si elle déroge aux règles, elle peut atteindre le bonheur.

3. Différents degrés de liberté et de contrainte 

Enfin, il faut bien établir qu’il y a différents degrés de liberté et de contrainte existants. Les capacités de l’homme à être heureux dépendent aussi de cela. Ne pas être totalement libre parce qu’on subit un régime tyrannique est différent de ne pas être totalement libre parce qu’on est contraint d’obéir à des lois justes et morales qui ne contrôlent pas la vie privée. Il est donc possible d’être heureux sous une certaine contrainte, tant qu’elle n’empiète pas sur les libertés personnelles de l’individu. C’est ce que sous-entend Hobbes : les lois sont là pour permettre aux hommes de s’épanouir et garantir leurs libertés. C’est d’ailleurs ce que souligne Locke en écrivant « Là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas non plus de liberté. Car la liberté consiste à être exempt de gêne et de violence de la part d’autrui : ce qui ne saurait se trouver là où il n’y a point de loi » : l’homme peut être heureux dans les régimes politiques qui instaurent des règles limitant les libertés afin de préserver celles de tous.

III – C’est justement parce que nos libertés sont restreintes qu’on peut être heureux.

1. Dans un état de liberté totale, c’est la guerre de tous contre tous. 

Nous pouvons même aller plus loin et affirmer que c’est justement parce que nos libertés sont restreintes qu’on peut être heureux. C’est la thèse défendue par Hobbes et Locke : dans l’état de nature, c’est « la guerre de tous contre tous » écrit ce premier : puisque tous seraient libres de faire ce qu’ils veulent, ce serait la loi du plus fort qui gouvernerait les individus, donc les plus faibles seraient à la merci des plus forts et n’auraient ni liberté, ni bonheur ; et les plus forts seraient constamment dans l’angoisse d’être renversés donc ne seraient pas heureux non plus.

2. On a donc besoin que nos libertés soient restreintes pour être heureux

Cela a pour conséquence le fait que l’homme ait besoin de lois qui restreignent ses libertés pour être heureux. En effet, les lois, si elles sont justes et morales, permettent et favorisent l’épanouissement de l’homme, pour éviter qu’il ne subisse de contrainte injuste de la part d’un autre. Mais nous avons aussi besoin de restreindre nos libertés grâce au respect des lois morales : certaines règles ne sont pas édictées dans les textes juridiques, pourtant elles sont morales. L’homme qui les respecte restreint ses libertés puisqu’il s’empêche d’agir contre les autres, il ne les blessera pas. Ainsi, il pourra être heureux en sachant qu’il fait le bien et qu’il n’a pas à culpabiliser de ses mauvais comportements, puisqu’il n’en a pas.

Conclusion

Ainsi, bonheur et liberté sont deux notions étroitement liées : on ne pourrait être heureux sans être libre. Pourtant, nos libertés sont restreintes : par les lois, par la morale… Et cela n’empêche pas notre bonheur. En réalité, c’est justement parce que nous ne sommes pas totalement libres que nous sommes heureux : cela permet à l’homme de vivre sans l’angoisse que ses libertés individuelles, naturelles et fondamentales soient entravées, il peut donc s’épanouir.

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