Qui est Chrétien de Troyes ?
On ne sait pas beaucoup de choses sur sa vie ! Il est né vers 1135, à Troyes, et mort vers 1183. Homme d’église, il vit à la cour de Marie de Champagne, fille d’Aliénor d’Aquitaine et du roi Louis VII. Elle le protège : « Puisque ma dame de Champagne veut que j’entreprenne la composition d’un roman, je l’entreprendrai très volontiers en homme qui se met totalement à son service pour tout ce qu’il peut faire en ce monde, sans se risquer à la moindre flatterie. ».
Chrétien de Troyes a aussi écrit d’autres oeuvres, comme ces 4 romans de chevalerie : Erec et Enéide, Cligès, Yvain ou le chevalier au lion, Perceval ou le Conte du Graal. Dans ces récits, la trame narrative est souvent la même : un chevalier courageux affronte de nombreuses épreuves terriblement dangereuses.
Le Chevalier de la charrette
Le Chevalier de la charrette est une oeuvre qui a été commandée. Elle a sûrement été publiée aux alentours de 1177-1181. C’es Godefroi de Lagny qui a fini cette oeuvre !
Au XIIe siècle, le roman est un genre nouveau et Chrétien de Troyes est un des premiers à en écrire. A cette époque, la littérature se transmet oralement.
Mais petit à petit, ces histoires racontées à haute voix sont écrites en vers. Même s’il y a des vers, on parle de roman et non de poésie, parce que roman désigne le langage de la vie courante, par opposition au latin. Donc une œuvre écrite en langue romane est un roman… même si elle se compose de vers ! Au Moyen-âge, les romans sont écrits en octosyllabes et en ancien français.
Les romans qui intéressent à cette époque sont les romans de chevalerie : nous sommes dans une société féodale, c’est-à-dire que le royaume est dirigé par un seigneur qui entretient un lien fort avec ses chevaliers : ils s’engagent à le protéger et à défendre son honneur.
D’autres romans qui intéressent sont les romans courtois : c’est-à-dire des romans dans lesquels on respecte les conventions sociales, il s’agit de faire preuve de respect, de politesse, de modération… La courtoisie est une qualité essentielle au point de devenir un sous-genre romanesque ! Les romans courtois présentent un chevalier valeureux qui sert sa dame avec dévotion.
Cet amour courtois est aussi appelé fin’amor : c’est un idéal amoureux qui repose sur une relation secrète et impossible entre une dame supérieure socialement, et mariée ; et un amant fidèle qui endure des épreuves pour elle.
Résumé
Le narrateur s’exprime à la première personne, il s’agit de Chrétien de Troyes lui-même et du fameux Godefroi de Lagny qui l’a achevée.
Nous nous situons au royaume de Logres. Le roi Arthur réunit sa cour à l’occasion de la fête de l’Ascension ; mais les festivités sont troublées par l’arrivée d’un chevalier, qui annonce avoir enlevé les dames, les jeunes filles et la reine Guenièvre. Il lance un défi : un des chevaliers du roi doit se battre contre lui, et si le ravisseur perd, il libère la reine et les prisonniers.
Keu, frère de lait d’Arthur avec qui il a été élevé, et sénéchal, donc chargé d’administrer le château, se lance à la poursuite de Méléagant. Mais il est rapidement vaincu. Gauvain le remplace. En chemin, il croise un chevalier intéressé par le sort de la reine Guenièvre. Ce chevalier monte dans une charrette après une brève hésitation, parce que le nain qui la pousse lui promet de lui révéler des informations sur la reine s’il monte dedans.
Sauf qu’au Moyen Âge la charrette est le symbole de la honte : « Quand charrette verras et rencontreras, signe-toi et souviens-toi de Dieu, de peur qu’il t’arrive malheur ». Et oui, au Moyen-âge, elle transportait les condamnés à travers villes et villages pour les humilier publiquement.
Gauvain suit le chevalier dans la charrette conduite par le nain. Gauvain demande où est la reine. On lui apprend qu’elle se situe dans une contrée peu accessible : « il faudrait beaucoup d’endurance à celui qui voudrait entrer dans ce pays ! De rudes épreuves l’attendraient avant qu’il n’y pénètre. »
Le lendemain, le chevalier de la charrette et Gauvain se séparent, mais ont un objectif commun : sauver la reine ! Et à présent, le lecteur suit les aventures de ce chevalier anonyme devenu chevalier de la charrette. Il porte secours à une dame, qui valorise son courage : « Depuis que j’ai connu mon premier chevalier, je n’en ai trouvé aucun valant la moitié d’un sou, sauf celui-ci, car, si je comprends et devine bien, il veut se consacrer à un grand dessein qui dépasse en danger et en difficulté tout ce qui ait jamais été entrepris par un chevalier. »
Reconnaissante, elle fait un petit bout de chemin avec lui. Ils croisent alors un chevalier orgueilleux, qu’elle déteste : « je préfèrerais mourir que d’avoir avec lui des rapports amoureux quels qu’ils soient. Je sais bien qu’il éprouve pour le moment une joie aussi grande, des transports aussi violents que s’il m’avait déjà à sa disposition ». Courageux et protecteur, le chevalier de la charrette est prêt, prêt à se battre pour protéger la dame, accepte le duel.
Le premier exploit du chevalier de la charrette est de soulever dans un cimetière une dalle de pierre très lourde, réputée pour être impossible à soulever. Son orgueilleux adversaire, qui avait provoqué notre chevalier de la charrette en duel, est impressionné par cet exploit et fait… demi-tour : il renonce à se battre.
Ensuite, le chevalier de la charrette emprunte le Passages des Pierres, dangereux et bien gardé. Mais il le franchit sans encombre. Alors qu’il se dirige vers le pont de l’Epée, un chevalier le met au défi et le provoque en duel. En un mot, tu l’auras deviné, ils se battent, et le chevalier de la charrette l’emporte. Ils se battent même une 2e fois, et le chevalier de la charrette l’emporte encore et le tue, parce qu’une dame lui demande de le faire.
Il traverse le pont de l’Epée. Ce pont porte ce nom car il est fait d’une lame coupante. C’est pas une mince affaire : « il se blesse aux mains, aux genoux, aux pieds, mais il trouve soulagement et guérison en Amour qui le conduit et le mène, lui faisant trouver douce cette souffrance. » Heureusement que la pensée de Guenièvre l’encourage !
Il arrive enfin au royaume de Gorre, où Méléagant retient Keu et la reine prisonniers. Le père de Méléagant, le roi Badegamu, reconnait la bravoure du chevalier de la charrette qui a réussi à arriver jusqu’à la reine prisonnière et veut que son fils libère la reine sans se battre : « Conduis-toi de façon à passer pour sage et courtois, et fais-lui conduire la reine avant qu’il ne te voie ». Mais c’est raté : Méléagant est catégorique, il exige un duel. Alors les joutes ont lieu le nom du chevalier de la charrette va nous être enfin révélé. Une jeune fille de la compagnie de la reine Guenièvre l’interroge sur ce chevalier se battant pour elle. Guenièvre le nomme alors : Lancelot du Lac. Lancelot retrouve son nom, et toute sa force quand la reine Guenièvre se place à sa fenêtre pour l’encourager. Craignant pour la vie de son fils Méléagant, le roi Badegamu demande à la reine Guenièvre d’inciter les deux hommes à cesser le combat : il a peur que son fils se fasse embrocher par Lancelot, qui est nettement plus fort… Lancelot s’arrête alors immédiatement. Reconnu comme le vainqueur, il s’avance vers Guenièvre mais mauvaise surprise, elle le rejette : « Sire, il a vraiment perdu son temps. Je ne saurais nier que je ne lui en suis pas reconnaissante. »
Lancelot ne comprend pas ce rejet après tant d’épreuves surmontées pour la retrouver. Blessé, il préfère s’éloigner, il part alors à la recherche de Gauvain. Lancelot est capturé par les gens du roi Badegamu qui font courir jusqu’à la cour la rumeur qu’ils l’ont tué. La reine l’apprend et souffre : « elle est si follement poussée à se tuer qu’à plusieurs reprises elle se prend à la gorge ». Et Lancelot entend une terrible rumeur : la reine serait morte ! Ce n’est pas vrai, mais il y croit et fou de douleur, il tente de se tuer.
Finalement, Guenièvre et Lancelot se retrouvent et la reine avoue qu’elle l’a rejeté parce qu’il avait hésité à monter dans la charrette pour elle. Elle l’invite à le rejoindre à sa fenêtre la nuit. Lancelot accomplit un exploit en écartant les barreaux censés être impossibles à bouger pour entrer dans sa chambre de prisonnière… Sauf que Lancelot s’est fait mal à tordre des barreaux à mains nues : « Il n’avait plus ses doigts intacts, s’étant gravement blessé. Et pourtant il a redressé les barreaux et les a remis dans leurs scellements, si bien que ni de l’intérieur ni de l’extérieur, ni en haut ni en bas il n’apparaissait que l’on eût ôté, tiré ou plié l’un d’eux. »
Lancelot et la reine passent donc la nuit ensemble. Or, Lancelot ne s’en est pas rendu compte, mais il saigne abondamment et tache les draps de la reine. Au matin, Méléagant pointe la reine du doigt. Lancelot veut alors défendre l’honneur de celle-ci en se battant contre Méléagant. Encore une fois Lancelot est trop puissant, le roi demande à Guenièvre de donner son accord pour que le combat cesse.
Lancelot part encore à la recherche de Gauvain. Mais, piégé -encore!-, il se fait emprisonner dans une tour par Méléagant. Une fausse lettre fait croire que Lancelot est rentré à la cour du roi Arthur. Après des semaines de prison, Lancelot négocie avec la femme du sénéchal qui le surveille : il veut assister au tournoi de Noauz. Elle accepte parce qu’il promet de revenir se constituer prisonnier après le tournoi pour éviter qu’elle ait des problèmes. Il s’y rend, combat anonymement si brillamment que la reine Guenièvre réalise que c’est lui. Alors elle met à l’épreuve sa soumission, elle lui ordonne de combattre maladroitement pour voir. Puis, lors des derniers combats, elle lui demande de se battre avec vigueur. Il obéit à chaque fois, se prend des coups, et impressionne : les spectatrices, des jeunes filles venues assister aux joutes pour trouver un mari, sont toutes sous le charme : « Comme elles ont toutes le même désir, chacune voudrait que cet homme soit à elle ; et chacune est jalouse des autres comme si elle était déjà son épouse. »
Lancelot est victorieux, mais fidèle à sa parole, il revient à la tour pour y être de nouveau enfermé. Méléagant se rend à la cour du roi Arthur, et demande à se battre contre Lancelot. On lui répond que Lancelot n’est pas là. Il le sait déjà, c’est lui qui le retient captif, mais il fait comme si de rien n’était. Gauvain annonce que s’il ne revient pas, c’est lui qui se battra à sa place.
Une femme va aider Lancelot à sortir de la tour : c’est la soeur de Méléagant, que Lancelot avait aidée au début du roman ! Grâce à elle, il est libre. Il rejoint alors à toute vitesse la cour d’Arthur, au moment où Gauvain et Méléagant s’apprêtaient à se battre. Et Lancelot remplace Gauvain et tue Méléagant.
Le parcours « le roman et l’invention de l’amour »
Inventer l’amour, c’est inventer une nouvelle manière de concevoir l’amour ! En un mot, c’est le fait de donner une place de choix, centrale, à l’amour. La passion amoureuse n’est pas un arrière-plan décoratif, elle est au cœur de l’intrigue, grâce au roman courtois et à l’idéal de la fin’amor.
Mêler « roman » et « invention de l’amour » invite à étudier la manière dont le roman courtois et de chevalerie, nouveaux genres littéraires, présente l’idéal de la fin’amor, en redéfinissant et en renouvelant le traitement littéraire de la passion amoureuse.
L’amour est une quête pour Lancelot, qui cherche à secourir Guenièvre plus qu’il n’est à la recherche de gloire ou d’honneur. D’ailleurs, c’est pour cette raison que malgré l’humiliation ultime que représente la charrette, Lancelot accepte de monter dedans : par amour, il renonce à l’honneur. Il est tout de même célébré par la suite, mais ce n’est pas son but premier : « Raison, qui s’oppose à Amour, lui dit de ne pas monter, le retenant et lui enseignant de ne rien faire ni entreprendre qui puisse lui apporter honte ou reproche. Ce n’est pas du cœur mais de la bouche que vient ce discours que Raison ose lui tenir. Mais Amour, enfermé dans le cœur, l’exhorte et l’invite à monter tout de suite dans la charrette. Amour le veut, alors il y saute ».
Lancelot rencontre beaucoup de belles dames, mais il reste fidèle à son amour pour Guenièvre : « Le chevalier n’a qu’un cœur, qui en fait ne lui appartient plus, mais a été réservé à quelqu’un, si bien qu’il ne peut plus le prêter à une autre. » C’est un amour qui est réciproque, et démesuré : « Mais si elle éprouve pour lui un grand amour, lui éprouve pour elle un amour cent mille fois plus grand, car Amour n’a rien fait avec tous les autres cœurs en comparaison de ce qu’il a fait avec le sien. »
On comprend mieux le sens de chaque épreuve traversée : Lancelot prend tous les risques pour elle, et ne craint ni la mort, ni le déshonneur. C’est une nouveauté en littérature : on n’agit pas pour plaire ou obéir à son roi, ni pour servir son honneur, mais par amour… La relation de soumission d’un chevalier à son roi est transposée sur le binôme dame – chevalier : le chevalier se soumet à la femme qu’il aime dans les romans courtois, alors qu’il se soumettait au roi dans les chansons de geste ! L’amour devient le moteur de l’action romanesque : si Lancelot n’avait pas été amoureux de Guenièvre, il n’y aurait pas eu d’histoire ! Avant d’être un héros épique malgré lui, Lancelot est un héros amoureux…
C’est d’autant plus surprenant que cet amour entre Lancelot et Guenièvre est un amour impossible : une des thématiques de l’amour courtois est le secret, et ça apparait nettement dans Le Chevalier de la charrette : « il y a le roi et d’autres qui sont présents et ont leurs yeux à l’affût ; ils découvriraient toute l’affaire si, en présence de tous, le corps obéissait à toutes les volontés du cœur ». Et oui, la reine est mariée au roi, et elle est socialement supérieure à Lancelot, leur amour a donc un côté tragique puisqu’il n’aboutira jamais, il doit être caché. D’où le fait que Lancelot ne révèle pas avoir vu la reine dans sa chambre lorsque Méléagant trouve les draps tachés de sang.
A venir !
