Qui est Etienne de La Boétie ?
Etienne de La Boétie, né en 1530, grandit au sein d’une famille juriste. Passionné par l’écriture et l’étude de l’Antiquité, il traduit de nombreux auteurs de cette période et écrit lui-même des vers. Il étudie le droit à l’université, et c’est très tôt (aux alentours de ses 16-18 ans) qu’il compose son Discours de la servitude volontaire, son œuvre la plus connue aujourd’hui.
Le Discours de la servitude volontaire
C’est une œuvre de jeunesse qui témoigne tout de même d’une grande maturité, et qui fait de son auteur un philosophe s’inscrivant dans la pensée humaniste. La Boétie y défend l’idée que le peuple n’est soumis au roi que parce qu’il accepte de se soumettre à lui. Rappelons que le terme « servitude » provient du latin servus qui signifie « l’esclave », et « volontaire » marque que cet état relève d’un choix personnel.
La Boétie expose une incompréhension fondamentale : le peuple se soumet au tyran de son plein gré, alors même qu’il n’aurait pas à se révolter pour échapper à cette servitude, mais simplement à arrêter de lui obéir. En effet, si un tyran n’est plus suivi, si plus personne ne l’écoute ni n’applique ses ordres, il perd toute sa force, tout son pouvoir, puisque la puissance du roi n’est que celle que lui donne le peuple en se soumettant à lui. S’il arrête de se soumettre, alors le tyran n’a plus de pouvoir.
La Boétie est indigné : il emploie un ton accusateur et polémique, afin de générer un sursaut de lucidité à son lecteur. Il a pour but de faire réagir, notamment en employant de très nombreux exemples provenant de l’Antiquité gréco-romaine. Son Discours est méthodiquement structuré, il présente les contradictions d’un peuple victime de son tyran mais aussi coupable de sa servitude.
Les nombreuses tonalités, questions rhétoriques et procédés stylistiques confèrent au texte une forte dimension oratoire qui rend le lecteur attentif. Il suit le modèle rhétorique antique : son discours se compose de cinq parties, l’exorde, la narration, la confirmation, la réfutation et la péroraison. Cela confère à son discours une forte vivacité, entretenue également par l’alternance entre anecdotes historiques à la troisième personne, et irruption de la première personne du singulier et du pluriel à des fins argumentatives, polémiques et didactiques.
Résumé
Tout d’abord, La Boétie met en valeur une incompréhension fondamentale : « je désirerais seulement qu’on me fit comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a de pouvoir de leur nuire, qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s’ils n’aimaient mieux souffrir de lui que de le contredire. »
Pour La Boétie, cet état de servitude condamne l’individu au malheur, aussi bien dans le cas d’une servitude subie (un tyran prendrait le pouvoir par les armes contre le gré de la nation), que d’une servitude volontaire. Ce n’est pas le manque de courage qui les soumet : « Quel monstrueux vice est donc celui-là que le mot de couardise ne peut rendre, pour lequel toute expression manque, que la nature désavoue et la langue refuse de nommer ? »
Il propose une solution pour sortir de cet état de servitude : « Qu’une nation ne fasse aucun effort, si elle veut, pour son bonheur, mais qu’elle ne travaille pas elle-même à sa ruine […] C’est le peuple qui s’assujettit et se coupe la gorge ». Il met en valeur le fait que paradoxalement, c’est le peuple qui donne sa force au tyran, le tyran n’a pas de force supérieure innée : « Ce qu’il a de plus que vous, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. »
Ce serait par la volonté que le peuple pourrait sortir de la servitude : « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres. Je ne veux pas que vous le heurtiez ni que vous l’ébranliez, mais seulement que vous ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse dont on ôte la base, tomber de son propre poids et se briser. »
La Boétie cherche à découvrir pourquoi les hommes se condamnent à cette soumission volontairement. La nature nous a tous faits de la même manière : « la nature, […] nous a tous créés de même et coulés en quelque sorte au même moule, pour nous montrer que nous sommes tous égaux, ou plutôt tous frères. » Les hommes sont tous à pied d’égalité, même si certains ont plus de faiblesses ou de forces que d’autres, ils doivent tous être traités de la même manière. Ces différences ne doivent pas engendrer la soumission mais au contraire l’entraide : les plus forts doivent aider les plus faibles et non les soumettre.
La liberté, qui fait partie de la nature humaine, doit être préservée ; mais elle est oubliée, et les hommes se soumettent par habitude et par éducation : « l’habitude, qui, en toutes choses, exerce un si grand empire sur toutes nos actions, a surtout le pouvoir de nous enseigner à servir » ; « la première raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils naissent serfs et qu’ils sont élevés comme tels. »
La Boétie établit une liste de tyrans :
- Le tyran élu par le peuple,
- Le tyran qui prend le pouvoir par les armes,
- Le tyran qui hérite du pouvoir.
Le premier pourrait, à première vue, être un bon prince, puisqu’il a été choisi par le peuple. Mais en réalité, c’est le plus vicieux, parce qu’il veut que sa descendance lui succède, et n’accepte pas qu’un autre homme élu lui succède.
Une autre raison qui justifierait cette soumission volontaire est la passivité croissante du peuple, qui, distrait par les spectacles et les jeux, ne se rendrait pas compte qu’il se laisse abêtir. Ce faisant, il devient de plus en plus docile, et le tyran, de plus en plus fort : « Ce moyen, cette pratique, ces allèchements étaient ce qu’avaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets dans la servitude. Ainsi, les peuples abrutis, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir. »
De plus, La Boétie dénonce aussi les rois antiques qui se faisaient passer pour sacrés afin de légitimer leur tyrannie – et le peuple qui y croyait, et qui entretenait même ces idées fausses : « Le peuple sot a toujours ainsi fabriqué lui-même des contes mensongers pour ensuite les croire. »
Enfin, La Boétie montre que le tyran maintient sa domination grâce à quelques hommes qui le soutiennent et soumettent pour lui d’autres hommes, et ainsi de suite : « C’est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres. » Mais c’est souvent cet entourage même, qui lui permet de faire régner sa tyrannie, qui est à l’origine de sa perte : « La plupart des tyrans ont presque tous été tués par leurs favoris qui, ayant connu la nature de la tyrannie, étaient peu rassurés sur la volonté du tyran et se défiaient continuellement de sa puissance. » En effet, le tyran ne peut pas avoir d’amis sincères qui le soutiennent et le protègent envers et contre tout : « Le tyran n’aime jamais et jamais n’est aimé […] Entre méchants, lorsqu’ils s’assemblent, c’est un complot et non une compagnie. »
Les thèmes abordés
La servitude volontaire : autrement dit, la soumission du peuple, voulue par le peuple, entretenue par le peuple, à un tyran qui le maltraite. L’auteur se concentre, dans ce Discours, moins sur la figure du tyran que sur celle du peuple. La Boétie s’appuie sur des exemples de l’Antiquité afin d’illustrer sa pensée ; il ne peut pas faire référence aux mauvais princes de son temps sans prendre de grands risques. Il établit une différence entre un peuple soumis par les armes, contre son gré, et un peuple qui accepte sa soumission. La Boétie est révolté contre le manque de lucidité et de volonté de la population, parce qu’il suffit d’arrêter d’obéir au tyran pour qu’il perde sa puissance. Mais il constate que l’habitude et l’éducation sont plus fortes que les instincts naturels, parce que la liberté est inscrite dans la nature humaine.
La liberté : elle est innée, elle fait partie de l’homme, elle est ancrée dans la nature humaine. Elle se retrouve aussi chez les animaux. Mais le problème est que l’homme s’est habitué à en être dépossédé, alors qu’elle est un de ses attributs fondamentaux. Mais elle peut être retrouvée grâce à l’éducation.
Le tyran : il est présenté comme un être cruel, qui peut être tyran par hérédité, par élection populaire, ou par les armes. Dans les trois cas de figure, il est un mauvais prince, un homme qui distrait son peuple afin de mieux le soumettre. Il veut le rendre plus sot pour mieux le manipuler et pour s’assurer qu’il ne s’opposera jamais à lui pour retrouver sa liberté. Mais la posture du tyran n’est pas à envier : malheureux, il n’est jamais à l’abri d’une trahison ni d’un piège tendu par un de ses complices. Et ces derniers sont dans la même situation : ils ne sont jamais entièrement protégés par le tyran, puisque ce sont des relations d’intérêt et non d’amitié qui les relient. Cette structure hiérarchique est fragile. Mais à travers cette présentation du mauvais prince, peut se deviner en filigrane le portrait du bon prince : celui qui garantirait les libertés, qui ne dominerait pas pour asservir, et qui serait capable d’aimer et d’être aimé, en s’entourant d’amis.
L’humanisme : mouvement littéraire, philosophique et intellectuel qui prône l’égalité des hommes, l’accès à tous les savoirs pour tous, la grandeur de la culture antique. L’homme est au centre des considérations, il est libre et intelligent, capable de se perfectionner grâce à sa raison et à son éducation. Il faut aussi qu’il remette en question les dogmes et qu’il entretienne un rapport critique à la religion : non pas en ne croyant plus en Dieu, mais en adoptant un regard lucide sur les abus de l’Église. Les idées de La Boétie s’inscrivent parfaitement dans ce mouvement : à travers cet ouvrage de philosophie politique, il fait l’éloge de la nature, il prône la diffusion des savoirs et l’égalité entre les hommes : personne ne devrait se soumettre à l’autorité d’un tyran. Pour La Boétie, il faut sortir de la servitude volontaire ancrée en l’homme par habitude en éduquant à la liberté, et en refusant d’obéir. De plus, il fait de nombreuses références à l’Antiquité gréco-romaine (Ulysse, César, Hippocrate, Caton…), s’inscrivant ainsi parfaitement dans la pensée humaniste.
Le parcours associé : « Défendre » et « entretenir » la liberté
Ce parcours invite à étudier la liberté : le fait de ne pas vivre sous la contrainte d’un tyran qui asservit. La liberté doit être « défendue », c’est-à-dire que le peuple doit être prêt à se battre pour elle. La Boétie multiplie les références aux figures antiques qui se sont battues contre les tyrans, qui les ont assassinés, au nom de la liberté. Certes, prendre les armes est une option, mais La Boétie en met en valeur une autre, plus pacifique : arrêter, tout simplement, d’obéir au tyran. Le mauvais prince est un colosse aux pieds d’argile : paradoxalement, il n’a que le pouvoir que lui donne le peuple, et si ce dernier arrête de se soumettre à son autorité, alors il perd toute sa puissance. Cela nous fait penser à certains philosophes comme Hannah Arendt ou Thoreau qui ont théorisé ce principe de désobéissance, que l’on retrouve sous le nom de désobéissance civile. Il s’agit pour La Boétie de rendre le lecteur lucide concernant les mécanismes de soumission et d’abêtissement, et de le faire réagir, parce que ces derniers éloignent de la liberté.
La liberté doit être « entretenue » : si l’homme n’est pas éduqué à la considérer comme une valeur essentielle et fondamentale, naturelle, alors il peut difficilement se battre pour elle. L’état de servitude est maintenu par l’habitude et l’éducation : les hommes naissent sous la tyrannie, s’habituent à cet état, donc le considèrent comme normal. Il faut que les hommes lucides, éduqués par de brillants exemples antiques, aident les plus aveuglés à prendre conscience de la situation ; c’est exactement ce que fait La Boétie à travers cette œuvre.
A venir !
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