Qui est Françoise de Graffigny ?
C’est vers l’âge de quarante-trois ans que Françoise de Graffigny commence à véritablement s’immerger dans le monde des lettres, même si elle savait lire et écrire depuis son adolescence, et qu’elle entretenait une correspondance avec un poète lorrain. Séjournant d’abord chez Voltaire à Cirey, elle découvre et intègre par la suite les salons littéraires parisiens. Elle côtoie des auteurs comme Diderot ou encore Rousseau. Elle compose des pièces de théâtre, des contes, mais obtient un succès immédiat grâce à son roman épistolaire Lettres d’une Péruvienne dès sa parution en 1747.
Les Lettres d’une Péruvienne
Dans la continuité des Lettres Persanes de Montesquieu, la tendance littéraire est à l’exotisme : l’auteur éprouve un goût particulier pour des contrées lointaines, aux mœurs différentes. Tout comme Montesquieu, Françoise de Graffigny crée une protagoniste d’une autre origine et lui fait adopter un regard naïf sur ce qu’elle découvre en Occident, afin de mieux mettre en valeur les travers européens.
Les Lettres d’une Péruvienne s’inscrivent aussi dans la tradition des lettres d’amour, du roman sentimental, qui ne sont pas sans rappeler les Lettres de la religieuse portugaise de Guilleragues, qui donnent la parole à une religieuse au Portugal, Marianne, désespérée de voir son amant, un soldat français, rentrer dans son pays. Tout comme Marianne, Zilia met en valeur son malheur profond et son amour inconditionnel.
Les Lettres d’une Péruvienne feront l’objet d’une réédition en 1752. Dans la majeure partie de ses lettres, Zilia, une jeune Péruvienne enlevée par des conquistadors espagnols, s’adresse à son amant Aza, qu’elle a peur de ne jamais revoir. Dans les dernières lettres, elle s’adresse à Déterville, un Français. Ses lettres sont rédigées grâce à des quipos, petits cordons tressés qu’elle possède en quantité limitée. Les lettres sont présentées comme authentiques par Zilia, dès l’Avertissement : elle prétend les avoir traduites elle-même.
Cette œuvre s’inscrit dans différents registres :
- Pathétique : c’est la tonalité donnée par Zilia lorsqu’elle se lamente de l’absence d’Aza et de son abandon ; c’est aussi la tonalité utilisée pour décrire le malheur et le désespoir profond de Déterville, qui n’est pas aimé d’elle en retour ;
- Moraliste : c’est le registre adopté par Zilia qui propose d’autres modèles éducatifs pour les femmes et les incite à s’émanciper en critiquant, entre autres, leur condition et leur soumission aux hommes ;
- Polémique : Zilia (et à travers elle, Françoise de Graffigny) critique la société de son temps en tous points, afin de créer un sursaut de lucidité et de faire réagir ;
- Lyrique : ce registre se retrouve dans les déclarations d’amour de Zilia à Aza, et de Déterville à Zilia, mais aussi dans l’attention portée aux descriptions de la nature, notamment lettre 35, ou encore dans le caractère pathétique de Zilia, très autocentrée sur ses malheurs, en proie à des sentiments contradictoires et intenses ;
- Comique : le comique repose dans l’évocation par périphrases d’objets bien connus du lecteur, mais non connus de Zilia, comme le bateau qu’elle appelle « maison flottante » ou encore le miroir dont elle peine à comprendre le fonctionnement et qu’elle n’appelle pas par son nom.
Les Lettres d’une Péruvienne sonnent aussi comme un véritable roman de formation : on suit une véritable évolution. Zilia, dans ses premières lettres, n’explique que ce qu’elle voit et ce qu’elle parvient à comprendre, et n’emploie pas encore son regard éclairé par l’expérience et la connaissance du français pour réinterpréter ses premiers écrits. Progressivement, elle se détache des appellations en quechua qu’elle attribuait à son entourage, elle désigne les choses par leur nom et non plus par des périphrases, elle prend la parole en français, jusqu’à réussir à comprendre et à analyser sans difficulté le monde qui l’entoure.
Son point de vue est relativement neutre lorsqu’elle décrit les mœurs et coutumes : elle emploie la 3e personne du singulier. Mais ses observations s’accompagnent souvent de jugements de valeur péjoratifs. Pour Zilia, ce sont les Français qui sont des barbares ! Son apprentissage est contrasté : il oscille entre admiration et curiosité, et déception et désillusion.
Résumé
Lettre 1 : Zilia vient d’être enlevée par les conquistadors espagnols. Elle se plaint de ne pas comprendre leur langue (« ignorant la langue de ces hommes féroces dont je porte les fers ») et de leur insensibilité (« Quel est le peuple assez féroce pour n’être point ému aux signes de la douleur ? »). Intéressés par les richesses du peuple péruvien, ils sont cruels et massacrent la population. Cette première lettre est la seule qu’Aza a reçue.
Lettre 3 : Zilia est ravie aux Espagnols par les Français, mais elle ne le comprend pas tout de suite.
Lettres 4, 5, 6 : Zilia se désole de ne pas réussir à communiquer avec les Français (« L’impossibilité de me faire entendre, répand encore jusque sur mes organes un tourment non moins insupportable que des douleurs qui auraient une réalité plus apparente. » (4)). Zilia se trouve mal et est soignée par ses ravisseurs. Mais elle constate que leur comportement est très contradictoire : ils la privent mais d’un autre côté semblent la respecter. Elle réalise qu’elle se trouve dans un bateau (« une de ces maisons flottantes » (6)).
Lettre 7 : Zilia observe les Français et tente de comprendre leurs agissements à la lumière de ses traditions : elle les compare aux mœurs de son pays, car pour connaître ce qu’elle ne connaît point, elle cherche des ressemblances avec ce qu’elle connaît. Elle développe une relation particulière avec un des hommes : « le feu de ses yeux me rappelle l’image de celui que j’ai vu dans les tiens ; j’y trouve des rapports qui séduisent mon cœur. »
Lettre 9 : Zilia comprend que cet homme, qu’elle appelle « Cacique » (ce qui signifie « gouverneur » dans son pays), s’appelle Déterville ; elle le distingue des autres et est réceptive à ses bontés : « Rien ne peut se comparer, mon cher Aza, aux bontés qu’il a pour moi ; loin de me traiter en esclave, il semble être le mien. » Déterville est en effet aux commandes du bateau et il éprouve une passion forte pour Zilia. Il commence à lui apprendre la langue française : « Il commence par me faire prononcer distinctement des mots de sa Langue. Dès que j’ai répété après lui, oui, je vous aime, ou bien, oui, je vous promets d’être à vous, la joie se répand sur son visage, il me baise les mains avec transport » : elle ne comprend toutefois pas encore qu’il est tombé amoureux.
Lettre 10 : Zilia arrive en France et découvre avec surprise des objets qui lui sont inconnus, comme un miroir : « Ces prodiges troublent la raison, ils offusquent le jugement ; que faut-il penser des habitants de ce pays ? Faut-il les craindre, faut-il les aimer ? Je me garderai bien de rien déterminer là-dessus. » Zilia garde une posture prudente et ne laisse pas ses premières découvertes déterminer définitivement son point de vue. Même si elle est curieuse et qu’elle espère être arrivée sur une terre qui la rapproche d’Aza, son fiancé, elle est surtout inquiète et déstabilisée.
Lettre 11 : l’apprentissage de la langue est perçu comme une solution à ses maux : « le seul usage de la Langue du pays pourra m’apprendre la vérité et finir mes inquiétudes. » Elle tente d’apprendre auprès de Déterville et de sa femme de chambre, qu’elle appelle China (terme péruvien). Zilia est exposée, lors d’une exhibition coloniale, aux yeux de visiteurs qui la regardent curieusement. Si cette situation la met mal à l’aise, elle comprend qu’elle surprend par sa tenue différente, mais se considère semblable à eux, et même d’une certaine supériorité intellectuelle : « je crus démêler que la singularité de mes habits causait seule la surprise des unes et les ris offensants des autres : j’eus pitié de leur faiblesse ; je ne pensai plus qu’à leur persuader par ma contenance, que mon âme ne différait pas tant de la leur, que mes habillements de leurs parures. »
Lettre 13 : Zilia, maintenant habillée à la française, arrive à Paris. Elle rencontre la mère de Déterville, qui fait preuve de dédain et de mépris à son encontre. Elle rencontre aussi sa sœur, Céline, qui lui inspire une confiance immédiate malgré les barrières de la langue : « Quoique je n’entendisse rien de ce qu’elle me disait, ses yeux pleins de bonté me parlaient le langage universel des cœurs bienfaisants ; ils m’inspiraient la confiance et l’amitié : j’aurais voulu lui témoigner mes sentiments ; mais ne pouvant m’exprimer selon mes désirs, je prononçai tout ce que je savais de sa Langue. »
Lettre 14 : Zilia dépeint les Français : « Dans les différentes Contrées que j’ai parcourues, je n’ai point vu des Sauvages si orgueilleusement familiers que ceux-ci. Les femmes surtout me paraissent avoir une bonté méprisante qui révolte l’humanité, et qui m’inspirerait peut-être autant de mépris pour elles qu’elles en témoignent pour les autres, si je les connaissais mieux. » Elle valorise les vertus de son peuple par opposition aux vices des Français : « que les mœurs de ces pays me rendent respectables celles des enfants du Soleil ! »
Lettre 15 : Zilia écarte définitivement Déterville et Céline de ses constats, elle les assimile même à son peuple tant leur mentalité lui plaît : « Les manières simples, la bonté naïve, la modeste gaieté de Céline feraient volontiers penser qu’elle a été élevée parmi nos Vierges. La douceur honnête, le tendre sérieux de son frère, persuaderaient facilement qu’il est né du sang des Incas. L’un et l’autre me traitent avec autant d’humanité que nous en exercerions à leur égard. »
Lettre 16 : Zilia a maintenant un professeur de français. Elle critique l’hypocrisie et la superficialité : « Toutes les femmes se peignent le visage de la même couleur : elles ont toujours les mêmes manières, et je crois qu’elles disent toujours les mêmes choses. Les apparences sont plus variées dans les hommes. Quelques-uns ont l’air de penser ; mais en général je soupçonne cette Nation de n’être point telle qu’elle paraît ; l’affectation me parait son caractère dominant. » Elle critique également le fait que c’est par la peinture du vice qu’on apprend la vertu ici, alors que pour les Incas, ce sont les modèles de vertu qui conduisent à la vertu.
Lettre 18 : Zilia fait l’expérience de la désillusion : « A mesure que j’en ai acquis l’intelligence, un nouvel univers s’est offert à mes yeux. Les objets ont pris une autre forme, chaque éclaircissement m’a découvert un nouveau malheur. »
Lettre 19 : Déterville part faire la guerre et Zilia comprend que Céline a un amant, que sa mère refuse qu’elle épouse, parce qu’elle veut en faire une religieuse. Céline montre à Zilia qu’elle méprise le fiancé de celle-ci.
Lettre 20 : Zilia dénonce les inégalités de richesses en France : « La connaissance de ces tristes vérités n’excita d’abord dans mon cœur que de la pitié pour les misérables, et de l’indignation contre les Lois. » Ce regard de jugement, elle va aussi le retourner contre elle : « Mais hélas ! que la manière méprisante dont j’entendis parler de ceux qui ne sont pas riches, me fit faire de cruelles réflexions sur moi-même ! Je n’ai ni or, ni terres, ni industrie. »
Lettre 21 : Zilia rencontre un prêtre qui tente de la convertir au catholicisme : « Il venait pour m’instruire de la Religion de France, et m’exhorter à l’embrasser. » Mais elle le rejette : « Je me contentai de lui expliquer mes sentiments sans contrarier les siens. » Cette entrevue est toutefois utile, puisque Zilia, qui comprend maintenant le français, apprend que les Espagnols ne sont venus conquérir sa terre natale que par volonté de s’enrichir, et que Déterville ne l’a enlevée aux Espagnols qu’après des combats acharnés dont il est sorti vainqueur. Zilia est soulagée d’enfin comprendre la situation. Mais lettre 22 elle sera déçue par ce prêtre, qui tente de la faire renoncer à son fiancé.
Lettre 23 : Déterville revient, ce qui rend Zilia joyeuse. Mais le bonheur est de courte durée : il est affligé de voir qu’elle aime encore Aza, et refuse de se contenter de son amitié. Malgré tout, il salue son honnêteté, malgré le désespoir profond qu’il ressent. Céline est en colère.
Lettres 24, 25, 26, 27 : La mère de Déterville meurt (24) et ce dernier donne des nouvelles d’Aza à Zilia (25) : il est en vie, il se trouve à la Cour d’Espagne, et il a renoncé à leur religion. Déterville va le faire venir en France (26). Céline, qui s’apprête à se marier avec l’homme qu’elle aime maintenant que sa mère qui l’en empêchait est décédée, se réconcilie avec Zilia (27). Déterville fait parvenir à Zilia des trésors du Temple du Soleil qui ont été volés par les Espagnols ; elle en garde certains et lui donne, ainsi qu’à Céline, d’autres.
Lettre 28 : Zilia met en valeur la superficialité des Français lors du mariage de Céline : « les Français ont choisi le superflu pour l’objet de leur culte ». Elle est impressionnée par la beauté des ornements (fontaines, feux d’artifice…) et laisse son admiration prendre le dessus sur ses précédents jugements négatifs : « J’oublie tout ce que j’ai entendu, tout ce que j’ai vu de leur petitesse ; je retombe malgré moi dans mon ancienne admiration. »
Lettre 29 : L’admiration de Zilia n’est que de courte durée ; « je passe de l’admiration du génie des Français au mépris de l’usage qu’ils en font. » Dans cette lettre, elle va grandement développer sa critique du superflu, des apparences, et du matérialisme : « leur goût effréné pour le superflu a corrompu leur raison, leur cœur, et leur esprit ». Les Français sont présentés comme des êtres superficiels, intéressés seulement par le paraître et les richesses : « La vanité dominante des Français, est celle de paraître opulents […] Il faut paraître riche, c’est une mode, une habitude, on la suit ».
Lettre 31 : Déterville donne à Zilia des informations sur Aza, malgré son désespoir profond de ne pas être aimé en retour. Ces renseignements sont vagues : il parle du manque de loyauté des hommes, des dangers de l’absence et du changement de religion d’Aza. Zilia commence à douter de l’amour de son fiancé.
Lettre 32 : Zilia fustige l’hypocrisie des Français, qui critiquent les autres derrière leur dos, et leur manque de sincérité, toujours pour paraître comme il se doit : « Tel qui pense bien d’un absent, en médit pour n’être pas méprisé de ceux qui l’écoutent. »
Lettres 33 et 34 : Elles portent sur la condition féminine. Les femmes se méprisent entre elles, elles sont moqueuses et pleines de mauvais sentiments ; et elles sont méprisées par les hommes. Zilia tente de comprendre pourquoi et parvient à la conclusion que c’est leur éducation qui est fort contradictoire : elles sont enfermées au couvent pour apprendre à vivre en société, et éduquées à ne faire attention qu’à leur apparence et à plaire. En un mot, elles sont condamnées à l’ignorance et si elles veulent s’éduquer, elles doivent le faire par elles-mêmes et s’émanciper de ces normes établies par les hommes.
Lettre 35 : Déterville et Céline rendent Zilia propriétaire d’une sublime demeure, décorée par les objets du Temple du Soleil, et entourée d’un sublime jardin. Zilia est extrêmement reconnaissante.
Lettres 37 à 41 : À partir de cette lettre, Zilia s’adresse à Déterville, qui combat à Malte. Aza est arrivé, mais les retrouvailles ne se passent pas comme prévu. Il est distant, froid, indifférent et souhaite retourner au plus vite en Espagne. De plus, il est infidèle, et est tombé amoureux d’une Espagnole. Zilia reproche à Déterville de ne pas l’avoir prévenue, mais se ravise : il lui a donné des soupçons, il ne pouvait pas lui dévoiler ouvertement toute la vérité, elle ne l’aurait pas cru. Dans l’ultime lettre, Zilia semble se résigner à l’abandon d’Aza et propose à Déterville des conditions pour encadrer leur amitié, dont elle fait l’éloge.
Thèmes abordés
Le contexte historique des conquêtes et de la colonisation : les conquistadors espagnols sont d’une cruauté sans nom (« ils me regardent comme leur esclave, et […] leur pouvoir est tyrannique. » (5)). Ils n’hésitent pas à massacrer les populations qu’ils viennent coloniser, ni à les enlever, ni à leur voler leurs richesses : « Un Peuple entier, soumis et demandant grâce fut passé au fil de l’épée. » ; « Tous les droits de l’humanité violés » (introduction historique aux Lettres péruviennes). Zilia est aussi présentée comme un vulgaire objet exotique, aux expositions coloniales : les visiteurs viennent la contempler, curieux et étonnés par son accoutrement, moqué par les femmes. Finalement, le véritable sauvage est l’Européen, qui n’apporte que les maux, le malheur et la corruption. Cela renvoie bien évidemment au mythe du bon sauvage : les populations à l’état de nature sont bien plus vertueuses que les populations dites « civilisées ».
Le relativisme et le décentrement du regard : Zilia incite les Français à observer et analyser leur société à partir d’un point de vue naïf, étranger, non averti. Elle a un comportement et des émotions contradictoires et extrêmes. Comme elle découvre un monde complètement inconnu, elle passe de la curiosité à l’angoisse, du ravissement à la colère. Afin de mieux cerner le monde nouveau qui l’entoure, elle effectue des comparaisons avec son monde à elle, pour ramener l’inconnu au connu. Elle va également appeler les personnes qui l’entourent par le titre qu’ils auraient eu dans son monde, utilisant ainsi des termes en quechua. Ce décentrement du regard permet à Zilia de dénoncer les travers des mœurs françaises, par opposition à sa culture.
La barrière du langage : Zilia ne comprend pas le français et c’est le problème majeur qu’elle met en valeur à de nombreuses reprises. Si elle parvient à développer une sorte de communication silencieuse avec Céline et Déterville, cela reste tout de même très limité. Elle réussit progressivement à développer son apprentissage de la langue, notamment grâce aux livres qu’elle lit au couvent, mais aussi grâce à un professeur. Une fois la langue française apprise, Zilia cerne l’ampleur des inégalités, des faux-semblants et de l’hypocrisie qui règne en France.
Les Lumières : « je cherche des lumières avec une agitation qui me dévore ; et je me trouve sans cesse dans la plus profonde obscurité. » (9) Cette démarche peut être mise en parallèle avec le mouvement littéraire et philosophique des Lumières, par opposition à l’obscurantisme. Zilia semble être par excellence une femme des Lumières : elle fait des efforts pour apprendre la langue du pays, afin de pouvoir communiquer ; elle porte sur la société un regard critique, parce qu’elle est gouvernée par les apparences et la médiocrité ; elle éprouve une grande soif de savoir, elle lit beaucoup, elle fait preuve de curiosité dans ses découvertes ; elle repère les failles de l’éducation des femmes, elle dénonce les inégalités entre les genres et entre les classes sociales, elle dénonce la politique coloniale et la violence ; elle fait l’éloge de la vertu, de la raison et de la vérité, de l’indépendance de la femme…
La critique de la société du XVIIIe siècle : les mœurs font l’objet d‘une forte dénonciation, des inégalités, du règne des apparences et du superflu, de l’hypocrisie, de l’importance accordée aux richesses, de l’éducation des femmes… « le superflu domine si souverainement en France, que qui n’a qu’une fortune honnête est pauvre, qui n’a que des vertus est plat, et qui n’a que du bon sens est sot. » (29) On est face à une véritable comédie sociale, le monde est un théâtre dans lequel chacun joue un rôle : « après avoir pris un autre habit, un autre appartement, et presque un autre être, ébloui de sa propre magnificence, on est gai, on se dit heureux : on va même jusqu’à se croire riche. » (29). En effectuant une satire des mœurs françaises grâce à son point de vue décentré, Zilia prend une posture de moraliste.
Une description contrastée – l’éloge relatif de la France : Zilia fait tout de même part de certaines découvertes qui l’ont impressionnée : tout n’est pas repoussant et décevant. Les fontaines et les feux d’artifice, par exemple, qu’elle découvre lors du mariage de Céline, l’impressionnent et créent en elle une si forte admiration, qu’elle en oublie les bassesses et la médiocrité des Français. Elle éprouve aussi beaucoup d’admiration et de reconnaissance pour Céline et Déterville, qu’elle trouve vertueux et généreux, et si différents des autres Français.
Le roman sentimental et les lettres d’amour fictives : les Lettres d’une Péruvienne présentent un triangle amoureux. Ce sont d’un côté des lettres d’amour destinées à Aza, qu’elle aime constamment et inconditionnellement. C’est une passion démesurée, qui sacralise et divinise Aza, et qui occasionne tout le pathétique. L’écriture est pour elle un moyen de communiquer avec lui, d’entretenir le lien, afin de supporter la douleur de l’absence et de l’ignorance ; mais seule sa première lettre a été transmise. Mais l’amour de Zilia n’est plus réciproque, Aza n’a pas été fidèle et l’a oubliée. Les dernières lettres ne lui sont donc plus adressées et témoignent d’un amour déçu. D’un autre côté, l’amour est aussi celui de Déterville pour la jeune femme : il a eu un véritable coup de foudre pour elle, et malgré son malheur et sa déception (qui occasionnent aussi des descriptions pathétiques) lorsqu’il comprend qu’ils ne parlent pas du même amour, que l’amour qu’a Zilia pour lui est plutôt de l’amitié, il reste présent pour elle et accomplit ses volontés, et ce, même si ses mots le font souffrir : « contentez-vous des sentiments que j’aurai toute ma vie pour vous ; je vous aime presque autant que j’aime Aza, mais je ne puis jamais vous aimer comme lui. » (31)
Le parcours « un nouvel univers s’est offert à mes yeux »
La citation provient de la lettre 18 : « A mesure que j’en ai acquis l’intelligence, un nouvel univers s’est offert à mes yeux. ». Cette citation montre le regard naïf et relativiste que Zilia porte sur ce monde nouveau. Elle compare la France et ses habitants, à sa contrée et à son peuple, afin de mettre en relief les travers européens. Sa découverte est empreinte de sentiments contrastés : entre curiosité et admiration, et désillusion, horreur et déception, elle étudie essentiellement la langue et les mœurs. C’est un véritable roman de formation à différents niveaux :
- A un niveau ethnographique, puisqu’elle étudie un peuple et ses modes de vie,
- A un niveau linguistique, puisqu’elle apprend à lire, parler, écrire une nouvelle langue,
- A un niveau personnel, puisqu’elle en apprend plus sur elle-même,
- A un niveau intellectuel, puisqu’elle lit beaucoup, elle porte un regard philosophique et critique sur le monde qui l’entoure, et elle s’émancipe des normes.
La découverte d’un nouvel univers permet à Zilia de développer ses connaissances à de nombreux niveaux. Cela fait d’elle une véritable femme des Lumières, qui passe de l’obscurantisme des premières lettres dans lesquelles elle met en valeur son incompréhension et son ignorance, à la sagesse et à la philosophie. Et d’une certaine manière, elle est une féministe avant l’heure : elle s’érige contre les inégalités, contre l’éducation réservée aux femmes, et incite à l’émancipation féminine. C’est exactement ce qu’elle fera à la fin de l’œuvre, lorsqu’elle décrètera que sa propre compagnie lui suffit, qu’elle n’a pas besoin d’un mari, qu’elle préfère s’épanouir grâce à son esprit et à son intelligence en se cultivant, et qu’elle impose des conditions à l’amitié avec Déterville.
A venir !
A venir !
A venir !
